Les ta­bleaux des ab­bés Des­jar­dins à Québec

Les ta­bleaux des ab­bés Des­jar­dins à Québec

Point de Vue - - SOMMAIRE - Par Antoine Mi­chel­land Photos Idra La­brie

Di­vine odys­sée

180 chefs-d’oeuvre sai­sis sous la Ré­vo­lu­tion, ra­che­tés par un prêtre ré­frac­taire et en­voyés au Québec à son frère pour or­ner les églises de la Nou­velle-France. Les ta­bleaux des ab­bés Des­jar­dins ont don­né nais­sance à la pein­ture ca­na­dienne. Réunis deux siècles après, le temps d’une ex­po­si­tion, à Québec puis à Rennes, ils re­tra­versent l’At­lan­tique pour la pre­mière fois.

Veille de ver­nis­sage au Mu­sée na­tio­nal des beaux-arts du Québec. Pa­villon Pierre Las­sonde, dans les salles im­menses vouées aux ex­po­si­tions tem­po­raires, les équipes s’af­fairent pour po­ser les der­niers textes, ré­gler les éclai­rages. Conser­va­teur de l’art an­cien, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion, La Fa­bu­leuse His­toire des ta­bleaux des ab­bés Des­jar­dins, Da­niel Drouin a les yeux brillants d’émo­tion. « C’est l’abou­tis­se­ment de quatre an­nées de tra­vail. Et tout se­ra li­vré au pu­blic de­main. Re­gar­dez ce Ch­rist prê­chant, de Phi­lippe de Cham­paigne. Il est bou­le­ver­sant de beau­té, de ten­dresse et d’ac­cueil. Com­man­dé par Ma­rie de Mé­di­cis pour ses ap­par­te­ments chez les Car­mé­lites, à Pa­ris, il était ac­cro­ché à quinze mètres de haut, chez les Ur­su­lines de Québec. Il n’a pas bou­gé de­puis cent ans. » De la France à la Nou­velle-France, drôle d’odys­sée pour un chef-d’oeuvre. La clef de tout est la Ré­vo­lu­tion et les sai­sies qui vident les églises de leurs tré­sors ar­tis­tiques. Comme nombre de prêtres ré­frac­taires à la Cons­ti­tu­tion ci­vile du cler­gé, les ab­bés Phi­lippe et Louis-Jo­seph Des­jar­dins, deux frères ori­gi­naires du Loi­ret, choi­sissent l’exil. Londres, où ils ren­contrent l’évêque de Québec qui les convainc de ga­gner avec lui le Bas-Ca­na­da, co­lo­nie bri­tan­nique de­puis 1763. « La po­pu­la­tion y double entre 1780 et 1800, les pa­roisses se mul­ti­plient, les prêtres manquent comme manquent les ta­bleaux re­li­gieux pour em­bel­lir les églises et édi­fier les ouailles. À l’époque, nous n’avions pas d’aca­dé­mie des beaux-arts et, sur tout le ter­ri­toire, un seul ar­tiste avait été for­mé à Pa­ris, en 1770, plu­tôt ar­chi­tecte et sculp­teur, peintre mé­diocre, Fran­çois Baillair­gé. » Phi­lippe Des­jar­dins sait tout ce­la lors­qu’il re­gagne la France en 1802, une fois pro­mul­gué le concor­dat ré­ta­blis­sant le culte ca­tho­lique. À Pa­ris, des mil­liers de ta­bleaux re­li­gieux sai­sis sont à vendre. Phi­lippe se porte ac­qué­reur d’un pre­mier lot en 1803, puis d’un autre en 1810. Au to­tal, dé­jà cent vingt toiles des XVIIe et XVIIIe siècles, is­sues pour l’es­sen­tiel des églises ou cou­vents pa­ri­siens. « N’ayant pas été re­te­nues pour le Louvre ou autres mu­sées d’État, elles sont si­gni­fi­ca­tives, en creux, du goût des Fran­çais pour l’art à l’époque de la Ré­vo­lu­tion, s’amuse Da­niel Drouin. Au­jourd’hui, ja­mais la France ne lais­se­rait sor­tir des Phi­lippe de Cham­paigne, des Simon Vouet, des Louis II de Boul­logne, des La­gre­née… » L’aven­ture connaît un coup d’ar­rêt quand Phi­lippe Des­jar­dins est em­pri­son­né dans le Pié­mont pour avoir en­tre­te­nu une cor­res­pon­dance avec le duc de Kent, fu­tur père de la reine Vic­to­ria. Il y res­te­ra quatre ans. Ain­si, son pre­mier en­voi de ta­bleaux vers le Nou­veau Monde n’a-t-il lieu qu’en 1816. En­le­vés de leurs châs­sis, rou­lés, les chefs-d’oeuvre sont em­bar­qués à Brest, des­tina­tion New York. Où l’émis­saire de l’autre ab­bé, Louis-Jo­seph, ar­rive en jan­vier 1817. Les ta­bleaux font leur en­trée à Québec en traî­neau, au coeur de l’hi­ver. « Il y au­ra un autre en­voi de soixante toiles, en 1820 », pré­cise Hen­ri Le­febvre, des­cen­dant par les femmes

« C’est notre his­toire et celle de la France. Ce­la fas­cine les gens. »

d’Étienne, l’aî­né des quatre frères Des­jar­dins. « Nous avons de nom­breuses lettres de l’ab­bé Phi­lippe Des­jar­dins à sa belle-soeur et ma mère a écrit sa bio­gra­phie, pu­bliée en 1982. L’his­to­rien d’art qué­bé­cois Lau­rier Lacroix a consa­cré sa thèse au fonds Des­jar­dins. Il y a pas­sé vingt ans. Son tra­vail a ren­du pos­sible l’ex­po­si­tion his­to­rique qui vient d’ou­vrir ses portes à Québec et se­ra en France, à Rennes, à l’au­tomne. Je suis très fier de voir ces chefs-d’oeuvre re­tra­ver­ser l’At­lan­tique pour la pre­mière fois de­puis deux cents ans. » Une fois ar­ri­vés à des­tina­tion, en 1817, puis en 1820, les ta­bleaux Des­jar­dins n’ont pas ache­vé leur pé­ré­gri­na­tion. « Au­mô­nier des Au­gus­tines, Louis-Jo­seph trans­forme leur cha­pelle ex­té­rieure en ate­lier tem­po­raire pour l’in­dis­pen­sable res­tau­ra­tion des toiles, re­prend Da­niel Drouin. Qui trou­ver pour ce tra­vail ? Des néo­phytes comme JeanBap­tiste Roy-Au­dy. Me­nui­sier et peintre d’en­seignes, il va se faire la main sur les chefs-d’oeuvre Des­jar­dins. Avec Louis-Hu­bert Triaud qui va tra­vailler avec lui. » Sans ou­blier Jo­seph Lé­ga­ré, riche sei­gneur, le pre­mier col­lec­tion­neur d’art au Québec, et à y ou­vrir un mu­sée, fu­tur maître d’un Antoine Pla­mon­don, la pre­mière gé­né­ra­tion de peintres ca­na­diens à al­ler se for­mer aus­si à Pa­ris. « Ces peintres aux mains en­core trem­blantes vont aus­si réa­li­ser nombre de co­pies des chefs-d’oeuvre du fonds Des­jar­dins pour sa­tis­faire aux de­mandes de toutes les églises. Cer­tains ta­bleaux ori­gi­naux, dis­pa­rus au cours d’in­cen­dies ou d’ac­ci­dents ne sont plus dé­sor­mais connus que par ces co­pies, pré­cieuses pour les cher­cheurs. » En même temps qu’ils dotent le Québec d’oeuvres re­li­gieuses re­mar­quables, les ta­bleaux des ab­bés Des­jar­dins sont à l’ori­gine de la nais­sance de la pein­ture ca­na­dienne. « D’où l’en­goue­ment que sus­cite au­jourd’hui notre ex­po­si­tion, ici au Québec. Les té­lé­vi­sions étaient pré­sentes lors de la cam­pagne de dé­cro­chage dans les églises. Le to­tal de vues sur les ré­seaux so­ciaux est af­fo­lant. C’est notre his­toire et celle de la France. Ce­la fas­cine les gens. » Ces der­nières an­nées, nombre de ta­bleaux du fonds ont fait l’ob­jet de res­tau­ra­tions et de nou­velles études, le tra­vail ac­com­pli est consi­dé­rable. « C’était l’ex­po­si­tion im­pos­sible, un vé­ri­table mythe, s’en­flamme Guillaume Ka­ze­rou­ni, com­mis­saire de la ma­ni­fes­ta­tion pour sa par­tie fran­çaise. Lorsque je suis ve­nu au Québec, voi­ci trois ans dans le cadre d’une col­la­bo­ra­tion avec la Bre­tagne, j’ai par­lé à Da­niel Drouin de ce pro­jet fou pour dé­cou­vrir qu’il y tra­vaillait dé­jà. Nous avons fait cause com­mune. Il nous a fal­lu deux se­maines juste pour voir tous les ta­bleaux dis­sé­mi­nés dans les églises du Québec. C’est tout un pan de l’his­toire de l’art que l’on re­trouve. » Ain­si du Ch­rist dicte la règle à saint Fran­çois, peint par Frère Luc, en 1679, par­mi un cycle de huit ta­bleaux à des­tina­tion du couvent pa­ri­sien des Ré­col­lets. On le pen­sait le seul dis­pa­ru à la Ré­vo­lu­tion de cet en­semble consa­cré à la vie de Saint-Fran­çois, il était au Québec. Chaque oeuvre du fonds Des­jar­dins est à soi seul une his­toire. Comme La Vierge pla­çant sainte Thé­rèse sous la pro­tec­tion de saint Jo­seph, de Fran­çois-Guillaume Mé­na­geot, com­man­dé par Ma­dame Louise, fille de Louis XV, su­pé­rieure du couvent des Car­mé­lites de Saint-De­nis. Peinte en 1787, à la veille de la Ré­vo­lu­tion, cette com­po­si­tion, dé­jà néo­clas­sique, ne laisse pas d’émou­voir. D’au­tant qu’elle est vi­sible pour la pre­mière fois à hau­teur d’homme et non per­due dans les hau­teurs d’une nef ou d’un choeur. Les ta­bleaux des ab­bés Des­jar­dins ont quit­té les cieux pour le plus grand plai­sir des vi­si­teurs.

Ex­po­si­tions :

Le Fa­bu­leux Des­tin des ta­bleaux des ab­bés Des­jar­dins, jus­qu’au 4 sep­tembre 2017, au Mu­sée na­tio­nal des beaux-arts du Québec, pa­villon Las­sonde, tous les jours sauf le lun­di, parc des Champsde-Ba­taille, Québec. Rens. : 001 418 643 21 50. mn­baq.org – Et du 14 oc­tobre 2017 au 28 jan­vier 2018, au mu­sée des Beaux-Arts de Rennes, tous les jours sauf le lun­di, 20, quai Émile-Zo­la, 35000 Rennes. Tél. : 02 23 62 17 45. mba.rennes.fr

Dé­pose, à l’église Saint-Denis-sur-Ri­che­lieu, de La Sainte Fa­mille à Na­za­reth, huile du XVIIe siècle at­tri­buée à l’en­tou­rage de Si­mon Vouet. Elle ap­par­tient à un cycle de quatre, dont deux sont ar­ri­vées au Qué­bec après la Ré­vo­lu­tion et deux res­tées en...

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