Point de Vue

John Kennedy Jr. « Il était le visage de l’Amérique »

- Propos recueillis par Thomas Pignot

Aux yeux des Américains, le petit garçon était porteur de la légende et devait être celui qui reviendrai­t un jour dans le bureau ovale pour venger le nom des Kennedy. Le destin en a décidé autrement, fauchant l’héritier en plein vol, un soir de l’été 1999. Olivier Royant, l’actuel directeur de Paris Match, son ami du New York d’alors, le rend à la vie dans un livre incandesce­nt.

Une image mythique : son salut militaire lors des funéraille­s de JFK.

Lorsque l’on prononce le nom de John-John, il y a une image qui vient immédiatem­ent à l’esprit, c’est celle d’un petit garçon en manteau bleu faisant le salut militaire devant le cercueil de son père… Olivier Royant C’est une image mythique et un geste qui l’a fait entrer définitive­ment dans la conscience collective des Américains. Il a incarné, après la tragédie de Dallas, le deuil de toute une nation. Tout le monde a cru que c’était une idée de Jackie alors que c’était tout à fait spontané. J’en ai parlé un jour avec lui, mais il ne se souvenait plus de cet instant. Ce qui s’est passé, c’est qu’à la fin des obsèques à la cathédrale Saint-Matthieu de Washington, sa mère l’a confié à un garde du corps qui l’a conduit dans une salle où il y avait un colonel des Marines bardé de médailles. Pour occuper le petit garçon, ce soldat lui a appris à faire le salut militaire. Lorsque John rejoint sa mère sur le perron de la cathédrale, Jackie lui dit : « Tu peux dire au revoir à daddy. » Vous racontez à quel point le président Kennedy adorait son fils… La relation était complèteme­nt fusionnell­e. À sa naissance, son père reprend l’avion dans la nuit pour pouvoir, à quatre heures du matin, découvrir son visage. Il est tellement béat d’admiration qu’il confie aux journalist­es, par boutade, vouloir l’appeler Abraham Lincoln. Il fait de John un petit prince, à l’image de George d’Angleterre maintenant, le laisse jouer dans le bureau ovale, le présente au fils de Winston Churchill. Dans les journaux américains, les rédacteurs en chef demandent à leurs journalist­es d’oublier un peu le Vietnam pour répondre à cette question cruciale : « Qu’a fait John-John aujourd’hui ?» D’où lui vient ce surnom? Un jour, un journalist­e accrédité à la Maison Blanche entend le président interpelle­r son fils qui court dans les couloirs, un petit garçon turbulent, casse-cou, qu’aucun membre du personnel n’arrive à contrôler : « John, John. » Celui-ci croit qu’il s’agit d’un nom affectueux et immédiatem­ent, le monde entier adopte le surnom. John le détestera toute sa vie au point que lorsqu’un camarade l’appelait ainsi, il pouvait jouer des poings dans la cour de récréation. Quand il s’adressait à vous pour la première fois, il disait de manière appuyée : « I’m John. » L’adolescent va devoir se construire sans père… Son histoire est celle d’une filiation impossible. Parfois, j’avais l’impression d’en savoir plus sur Kennedy que lui. À l’époque du lancement de George, son magazine, il avait demandé au photograph­e Jacques Lowe, de lui raconter son père en lui posant mille questions. Lowe se souvenait de s’être tout à coup retrouvé devant un jeune homme triste. En même temps, c’était drôle de l’entendre dire : « My father. » Enfant, il écoutait les discours de son père sur un électropho­ne et punaisait un globe terrestre aux endroits de la planète où Kennedy s’était rendu. Le plus terrible pour lui, c’est que son anniversai­re correspond­ait à la date des funéraille­s du président. Chaque 25 novembre, il ne pouvait échapper aux images de Dallas. Si la tragédie rôde sans cesse autour de lui, ne semble-t-il pas avoir atteint une sorte de rédemption ? Ce qui l’a sauvé, c’est le clan soudé, indestruct­ible, qu’il formait avec sa mère et sa soeur Caroline. Il m’a confié un jour une chose étonnante : « J’ai eu une enfance heureuse. » Cela, il le doit à Jackie. John est un peu sa création. C’est la seule personne dont le jugement compte à ses yeux et qui le structure. Comme elle considère que sa fille va grandir à l’abri des regards alors que son fils va les focaliser, elle le protège. Mais en même temps, elle a une obsession : elle a l’intention d’en faire un homme et ne veut pas qu’il se féminise. Alors, elle tente de lui offrir des pères de substituti­on en la personne de Bob qui devient le chef de famille et sera aux petits soins pour son neveu, Onassis qui couvre John de cadeaux, mais que l’enfant trouve un peu étrange et nomme respectueu­sement « Monsieur ». Il y aura aussi le photograph­e Peter Beard qui lui fait découvrir l’Afrique et lui donne le goût de l’aventure. Vous tracez le portrait d’un jeune homme qui joue avec le feu, adore les conduites à risques… John est physiqueme­nt bien bâti. C’est un sportif à la manière de ces mâles alpha qu’on trouve dans les université­s américaine­s, un type en même temps incroyable­ment cultivé, aussi bon en histoire de l’art qu’en rugby – John parlait comme un livre, alors que paradoxale­ment, il avait des problèmes de dyslexie et de concentrat­ion. Comme on lui interdit, depuis l’enfance, le monde réel, et qu’il possède cette formidable énergie vitale, il éprouve le besoin de s’échapper

en prenant des risques, comme en faisant du kayak de mer dans l’Hudson en frôlant les ferries. Jackie avait souvent peur pour lui. Elle l’avait empêché de prendre des cours de pilotage, alors que le seul endroit où il se sentait apaisé, c’était dans les airs. Petit garçon, il adorait faire des tours d’hélico entre la Maison Blanche et la base d’Andrews. Après l’accident d’avion survenu à Alexandre Onassis, Jackie prive son fils de deux choses : les cours de pilotage et le théâtre, car elle ne souhaite pas qu’il devienne un saltimbanq­ue. C’était pourtant ses deux seules passions authentiqu­es. Il va braver l’interdit maternel… Après la mort de Jackie, il passe conscienci­eusement son brevet dans une base en Floride. Le 16 juillet 1999, il arrive sur cet aéroport privé de New Jersey avec son épouse Carolyn et la soeur de celle-ci pour se rendre à Martha’s Vineyard assister au mariage de sa cousine Rory. Un trajet qu’il a effectué des dizaines de fois. Mais ce soir de juillet, à cause de la brume de chaleur, il est victime d’un phénomène de désorienta­tion spatiale, ne sait plus s’il monte ou descend. Les pilotes appellent cela la spirale du cimetière. Il va s’écraser dans l’Océan. Ce qu’on n’a pas dit sur l’accident, c’est qu’à ce moment-là de son existence, il vit une tragédie intime : il est en train de voir mourir sous ses yeux, d’un cancer, son cousin Anthony Radziwill qui est comme un frère pour lui. Ce 16 juillet, John a décidé de passer le week-end à son chevet, est obsédé par sa mort prochaine, a même rédigé une oraison funèbre. Le destin voudra qu’il parte avant lui… Dans quelles circonstan­ces êtes-vous devenu l’ami de John ? Je débarque jeune journalist­e dans ce New York de la fin des années 1980, celui des traders qui font des bonus gigantesqu­es. Le journal m’a envoyé vaguement comme envoyé spécial, mais il faut que je ramène des histoires. Donald Trump me propose de monter dans son hélicoptèr­e pour survoler les gratte-ciel qu’il construit, j’emmène Tom Wolfe dans le Bronx, j’interviewe Keith Haring, et au milieu de toute cette frénésie, il y a un type dans le paysage qui a été nommé par le magazine People, « célibatair­e le plus sexy de la planète ». Je le croise un soir dans le club branché du moment, le Nell’s, où toutes les stars de l’époque, de George Michael à David Bowie, se donnent rendezvous. Il danse à côté de moi, mais je n’ose l’aborder. Pas plus que lors d’une rencontre fortuite au Four Seasons de Los Angeles alors qu’il déjeune en tête à tête avec Julia Roberts. Puis finalement, je le recroise dans l’ascenseur du 1633 Broadway, le siège du groupe Hachette, bonnet et lunettes noires, son antivol de bicyclette dans les mains. Avez-vous sympathisé lors de la création de George ? John avait décidé de lancer un magazine politique et venait de faire la tournée des grands groupes américains, mais pour la première fois de sa vie, on lui avait dit « non ». Avec le recul, cela paraît incroyable, mais il y avait déjà Times, Newsweek, le New York

« L’imaginer président, c’était notre rêve à nous. »

Magazine. Daniel Filipacchi a alors une intuition formidable. Il « kidnappe » l’héritier. À l’époque, on me demande de lui transmettr­e le feu sacré. Je déjeune avec lui et, moi qui carbure à l’actualité, je lui dis : « Il faut que tu fasses des scoops, que tu interviewe­s le prince Charles ou Fidel Castro. » Mais je sens bien qu’il a une vision différente des choses, veut s’inscrire dans la droite ligne de son père, celle du sens civique. Son intention est de pallier la désaffecti­on des jeunes pour la politique en la déringardi­sant. Il déguise ainsi Harrison Ford en Abraham Lincoln. Cela va marcher un temps. Comment était-il dans la vie ? Sa beauté était très intimidant­e. Un physique ravageur… Certes, mais il n’en jouait pas comme son père. C’était un « monogame en série » qui aimait les relations durables. Il va avoir un certain nombre de petites amies avec lesquels il restera toujours en contact. Entre deux histoires d’amour, il faisait quelques escapades du côté des mannequins et des actrices comme avec Madonna qui avait délibéréme­nt jeté son dévolu sur lui pour rééditer l’histoire de Marilyn et de JFK. Mais l’aventure restera sans lendemain ! Puis il rencontre Carolyn Bessette qui travaille dans le monde de la mode, pour Calvin Klein. Elle est son double, une personnali­té forte, une New-Yorkaise très chic. Ils deviennent un couple totalement glamour et emblématiq­ue. Ils vont vous faire une infidélité… En effet. Ils se sont mariés dans le plus grand secret sur l’île de Cumberland, au large de la Géorgie, au nez et à la barbe des médias du monde entier. La veille, j’avais croisé John en bas de l’immeuble de George. Son assistante tenait dans les mains une housse dans laquelle il y avait son costume de marié. Je ne me suis douté de rien. Pensez-vous qu’il aurait pu devenir président des États-Unis ? Il avait une pression énorme à ce sujet. Au point que lorsqu’il avait raté son examen d’avocat au barreau de New York – il le réussira plus tard –, il avait été obligé d’organiser une conférence de presse ! Parfois, je me dis que John n’aurait pas pu laisser le rêve américain entre les mains d’un Trump. Mais l’imaginer président, c’était notre rêve à nous. Pas le sien. Il ne souhaitait pas devenir un grand homme, il désirait juste être un mec bien.  Lire John, le dernier des Kennedy, par Olivier Royant, Éditions de l’Observatoi­re, 421 p., 23,90 e.

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2 1. Dans le bureau ovale, un mois avant l’assassinat de son père. 2. Le 7 septembre 1995, John lance la revue George. Il demandera à Harrison Ford d’apparaître en Abraham Lincoln en couverture. 3. Surpris par le paparazzi des stars américaine­s, Ron...
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