Jean-Marc Barr Le grand blues

Point de Vue - - Sommaire - Pro­pos recueillis par

L’in­croyable suc­cès du Grand Bleu l’avait éloi­gné du théâtre. En cette an­née du 30e an­ni­ver­saire du film qui l’a ré­vé­lé, ce co­mé­dien fran­co-amé­ri­cain au re­gard mé­lan­co­lique re­vient sur les planches avec La So­nate à Kreut­zer* de Tol­stoï, l’his­toire d’un fé­mi­ni­cide. Un thème tris­te­ment d’ac­tua­li­té. Ra­phaël Mo­ra­ta

Peut-on par­ler de votre « grand re­tour » sur les planches ? Mes ex­pé­riences au théâtre ont été courtes. Mais bonnes. J’ai com­men­cé en 1979 avec une pièce « très new-yor­kaise et bi­zarre » : Hamlet en douze mi­nutes ! Six ans plus tard en France, j’avais un pre­mier rôle, au théâtre Gé­rard-Phi­lipe, dans Tech­nique pour un coup d’État, d’après Schil­ler. À Londres où j’étais par­ti vivre, j’ai par la suite don­né la ré­plique à Va­nes­sa Red­grave dans La Des­cente d’Or­phée, pièce de Ten­nes­see Williams. Au dé­but des an­nées 1990, ma car­rière s’est ache­vée en apo­théose avec Le Che­va­lier d’Ol­me­do de Lope de Ve­ga que j’ai joué dans la Cour d’hon­neur du Fes­ti­val d’Avi­gnon.

Le suc­cès du Grand Bleu vous a hap­pé ?

Vous ne croyez pas si bien dire. Quand je jouais avec Va­nes­sa Red­grave, j’étais un par­fait in­con­nu à Londres. Le film de Bes­son n’avait pas mar­ché en An­gle­terre. Au bout de quatre se­maines, lors des sa­luts, Va­nes­sa Red­grave re­ce­vait des bou­quets de fleurs sur scène avec des pe­tits mots « Pour JeanMarc ». Des fans fran­çais du Grand Bleu tra­ver­saient la Manche pour me voir jouer… en an­glais.

Votre pas­sion pour le théâtre était-elle sur­tout liée à votre langue ma­ter­nelle ?

Lorsque l’on a eu la chance de tra­vailler les textes avec la Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny, d’avoir vu sur scène Pe­ter O’Toole, Lau­rence Oli­vier, Rex Har­ri­son, Ju­di Dench, Mag­gie Smith ou Anthony Hop­kins, in­évi­ta­ble­ment le théâtre an­glais ré­sonne en vous. À mes yeux, il in­car­nait alors le plus haut ni­veau d’exi­gence et de qua­li­té. À l’époque, je sen­tais que j’étais in­ca­pable de don­ner en fran­çais la même tex­ture et la même force aux mots. Au­jourd’hui, je le peux.

Est-ce le dé­clic ?

Pas seule­ment. Le pro­jet de La So­nate à Kreut­zer est lié à une très belle femme, pia­niste serbe, que j’ai ren­con­trée à Londres et avec la­quelle j’ai vé­cu dix-sept ans : mon ex-épouse Iri­na. Après le bom­bar­de­ment par les Amé­ri­cains de son pays, elle a un peu per­du son sens de l’hu­mour. Et moi, je n’étais pas le meilleur des ma­ris. Nous nous sommes sé­pa­rés. Mais notre amour ne s’est pas fa­né. Il a pris une autre di­men­sion. Lors­qu’elle m’a de­man­dé de par­ti­ci­per à son adap­ta­tion de la nou­velle de Tol­stoï qui traite du rap­port homme-femme, j’ai tout de suite dit oui. En fait, cette pièce est une vé­ri­table thé­ra­pie fa­mi­liale. D’au­tant plus que le met­teur en scène s’avère être le nou­vel époux d’Iri­na (rires).

Qu’est-ce qui vous a sé­duit dans cette « oeuvre fé­roce lan­cée contre la so­cié­té », se­lon l’ex­pres­sion de Ro­main Rol­land, où chaque page écrite par Tol­stoï dé­gage un dé­goût du ma­riage, de la femme et du plai­sir de la chair ?

Jus­te­ment son ac­tua­li­té, avec toutes ces af­faires de har­cè­le­ments, de femmes bat­tues. J’es­saye de mon­trer l’idio­tie de la do­mi­na­tion mas­cu­line. De ce mâle, blanc, ca­pi­ta­liste – c’est ici ma pe­tite touche per­son­nelle presque mi­li­tante – qui dé­sire plus que tout as­ser­vir, contrô­ler et dé­truire.

Était-il im­por­tant d’in­cor­po­rer dans le texte des pas­sages des mé­moires de So­fia Tol­stoï, l’épouse de l’écri­vain ?

Il fal­lait ce contre­point fé­mi­nin. So­fia a eu treize en­fants, dont cinq morts en bas âge, s’est vouée corps et âme pour la re­con­nais­sance de l’oeuvre de son ma­ri. Elle a même re­co­pié le ma­nus­crit de La So­nate à Kreut­zer qui était une vio­lente charge contre

elle ! So­fia est une vic­time qui ne fai­sait pas le poids face à cet homme cé­lèbre et puis­sant. En son temps, c’était le « Mi­chael Jack­son de la littérature ».

Quelle est la place de la musique dans la pièce ?

Elle est au coeur du dis­po­si­tif. Sur scène, Iri­na De­cer­mic joue­ra du pia­no et Ti­ja­na Mi­lo­se­vic du vio­lon. Lorsque Pozd­ny­chev en­tend cette So­nate pour vio­lon et pia­no no 9 en la ma­jeur, dite So­nate à Kreut­zer, écrite par Bee­tho­ven, elle dé­clenche en lui le mé­ca­nisme de la ja­lou­sie, de la fo­lie, puis du meurtre. Il ne sup­porte pas que sa femme, jouant avec un vio­lo­niste cette par­ti­tion, s’au­to­rise à prendre du plai­sir sans lui.

Après le suc­cès du Grand Bleu vous avez choi­si un ci­né­ma hors des sen­tiers bat­tus. Quel re­gard por­tez-vous sur votre par­cours ci­né­ma­to­gra­phique as­sez sin­gu­lier ?

Sans doute ai-je tou­jours vou­lu avoir l’im­pres­sion d’être libre dans mes choix. Je sais que je ne suis qu’un clown, mais j’es­saie tou­jours de prendre le pou­voir là où je le peux. C’est mon acte de ré­sis­tance. Ma rencontre avec Lars von Trier et le ci­né­ma du Dogme a for­gé à ja­mais ma fa­çon de per­ce­voir le 7e art. Un bon film, di­sait Pierre Schoen­doerf­fer, est une aven­ture hu­maine. J’ai ai­mé plus que tout ma rencontre avec Emi­ly Wat­son dans Brea­king the Waves. J’ai le sou­ve­nir de films tour­nés avec une grande li­ber­té. Cer­tains pou­vaient être aus­si joyeux qu’un Max Sen­nett, d’autres des contes cruels. On ne s’in­ter­di­sait rien, nous re­fu­sions le dik­tat de la belle image. Nous étions des idéa­listes.

Une at­ti­tude as­sez li­ber­taire…

Qui m’ins­pire tou­jours. J’agis par­fois à la Jack Ke­rouac. Je suis por­té par le voyage, les ren­contres, l’aven­ture. Je peux tour­ner Bad Banks, une sé­rie al­le­mande pour Arte, puis en­chaî­ner avec Cel­lar, un film slo­vaque, ou avec La Par­ti­cule hu­maine**, un long­mé­trage du réa­li­sa­teur turc Se­mih Ka­pla­no­glu qui sort en France au mois d’oc­tobre.

Par­lez-nous de cette aven­ture…

J’in­carne un gé­né­ti­cien, spé­cia­liste des se­mences, qui a en­tre­pris un voyage pour trou­ver des graines qu’il pour­ra faire ger­mer dans un monde éco­lo­gi­que­ment à l’ago­nie. Nous avons tour­né cette dys­to­pie dans les dé­cors na­tu­rels somp­tueux d’Ana­to­lie. L’image en noir et blanc d’une beau­té à cou­per le souffle est un hom­mage à Tar­kovs­ki. Ce film m’est très cher. Mon fils a été conçu pen­dant le tour­nage. Une his­toire de graines, je vous dis (rires).

Le Grand Bleu fête, cette an­née, son 30e an­ni­ver­saire. Quel sou­ve­nir gar­dez-vous de ce film qui vous a ré­vé­lé ?

Cet été, je l’ai re­vu, par pe­tits bouts, lors d’un fes­ti­val à Cluj en Rou­ma­nie ! Il est à la fois un peu kitch et très vi­ril. Mais c’est une fable d’une grande fraî­cheur, d’une uni­ver­sa­li­té in­tem­po­relle comme Le Ma­gi­cien d’Oz. Le tour­nage en Grèce et en Ita­lie… ma­gni­fique ! J’ai l’im­pres­sion que Le Grand Bleu a mar­qué un tour­nant pour toute une gé­né­ra­tion. La fin d’une in­no­cence. Après, vien­dront les an­nées si­da, le ter­ro­risme, les guerres…

Quel sens don­nez-vous à votre par­ti­ci­pa­tion au documentaire L’Homme dau­phin de Lef­te­ris Cha­ri­tos ?

J’ai vou­lu rendre hom­mage à l’apnéiste Jacques Mayol, dont la vie a ins­pi­ré Le Grand Bleu. D’une cer­taine fa­çon, je l’ai dé­pos­sé­dé de son image. Il en souf­frait. Cet homme avait un im­mense ego. À sa mort, le réa­li­sa­teur Raoul Ruiz m’a dit que dans le plus grand quo­ti­dien de San­tia­go au-des­sus de sa no­tice né­cro­lo­gique, c’était ma pho­to qui avait été pu­bliée !

Conti­nuez-vous à faire de la pho­to­gra­phie ?

J’en fais moins que par le pas­sé où j’étais plus no­made. C’était plus un hob­by. Mais j’ai­mais la sen­sa­tion qu’il me pro­cu­rait d’être seul à dé­ci­der de tout, du cadre à la lu­mière. De jouer à l’ar­tiste (rires). Der­niè­re­ment, j’ai tout de même par­ti­ci­pé à Vi­sa Off à Per­pi­gnan avec une ex­po­si­tion : East/West.

Une thé­ma­tique qui hante votre tra­vail et votre vie…

Je suis fils d’un mi­li­taire amé­ri­cain qui a com­bat­tu le com­mu­nisme. Au­jourd’hui, c’est avec d’autres armes qu’un membre de la fa­mille re­vient dans l’Europe de l’Est. Je suis plus in­quiet de la si­tua­tion aux États-

« J’agis à la Jack Ke­rouac, por­té par les voyages, les ren­contres… »

Unis. Dé­sor­mais, Hol­ly­wood est à Wa­shing­ton. Le spec­tacle est à la Mai­son Blanche. C’est dé­so­lant. Pour com­prendre la conjonc­ture, ne re­gar­dez pas la té­lé­vi­sion amé­ri­caine. Je ne la re­garde plus de­puis le 11-Sep­tembre. Al­lez sur des sites in­dé­pen­dants d’in­tel­lec­tuels en­ga­gés comme ce­lui de Ch­ris Hedges, un an­cien re­por­ter de guerre, prix Pu­lit­zer, de­ve­nu pas­teur de l’église pres­by­té­rienne !

Dans quel état d’es­prit vous trou­vez-vous au­jourd’hui ?

Je suis étour­di par la vio­lence du monde. De­puis six mois, j’ai l’étrange im­pres­sion d’être lit­té­ra­le­ment dé­bor­dé. De re­ce­voir un flot d’in­for­ma­tions qui me sub­merge et que je n’ar­rive plus à ana­ly­ser. Comme si j’en­trais dans un im­mense su­per­mar­ché, genre Wal­mart em­pli de rayon­nages, sans sa­voir quoi ache­ter. Je ne par­viens à me concen­trer qu’en tra­vaillant le texte de Tol­stoï. Ce­la me re­pose l’âme, même si le su­jet est d’une grande cruau­té. Je re­com­mence à peine à lire. Du Faulk­ner et sa tri­lo­gie des Snopes. Il faut ad­mettre aus­si que lorsque vous avez un jeune en­fant de 3 ans, ce­la vous de­mande beau­coup d’éner­gie. Il m’ar­rive de dire à ma femme : « N’ou­blie pas que j’ai 58 ans ! » (rires) * La So­nate à Kreut­zer, mise en scène de Go­ran Susl­jik, du 25 sep­tembre au 7 oc­tobre, au Stu­dio Hé­ber­tot. stu­dio­he­ber­tot.com/la­so­na­tea­kreut­zer ** La Par­ti­cule hu­maine, sor­tie le 10 oc­tobre.

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