Les états d’art de Ga­brielle La­zure

Point de Vue - - Sommaire - Pro­pos recueillis par Fan­ny del Vol­ta

Ac­trice de­puis les an­nées 1980, elle vient de pu­blier un ré­cit au­to­bio­gra­phique* té­moi­gnant d’une édu­ca­tion ex­tra­va­gante et des pièges du 7e art. Une ren­trée sur les cha­peaux de roues pour l’ar­tiste, que l’on re­trouve tous les soirs dans Un si grand so­leil**, le nou­veau feuille­ton à suc­cès de France 2.

J’avais dé­jà écrit des scé­na­rios ou des chan­sons. Mais de­puis plu­sieurs mois, je pré­pare un spec­tacle seule en scène. Il s’agit d’une pièce as­sez per­son­nelle sur la­quelle je tra­vaille avec le scé­na­riste Steve Ca­tieau et le met­teur en scène Pierre Notte. Ce­la m’a don­né en­vie d’al­ler plus loin. Le livre est une lettre ou­verte à ma mère qui s’est im­po­sée à moi lors­qu’elle a eu un cancer. Je n’ai pas écrit par im­pu­deur mais plu­tôt por­tée par l’idée que s’ou­vrir aux autres rend uni­ver­sel. Ce­la ren­voie un peu aux fon­da­men­taux du co­mé­dien : si son jeu est per­son­nel, il touche da­van­tage de monde. Jouer pour une sé­rie té­lé­vi­sée est une aven­ture toute nou­velle pour moi. Un si grand so­leil se­ra dif­fu­sé pen­dant au moins un an, tous les jours, sur France 2. L’in­trigue est très ro­ma­nesque et tient aus­si du thril­ler. L’hé­roïne prin­ci­pale, in­car­née par Mé­la­nie Mau­dran, veut faire dé­cou­vrir sa ville na­tale à son fils et se re­trouve ac­cu­sée de meurtre. Pour moi, qui ai le rôle de sa mère, une femme bles­sée et en deuil, tous les codes du tra­gique sont réunis. C’est une chance de pou­voir jouer sur les émo­tions fortes. Ce­la évite d’être mé­ca­nique, un pro­blème qui me­nace sou­vent les ac­teurs de feuille­tons. Sur les conseils d’un ami, le jour­na­liste Mi­ch­ka As­sayas, j’ai lu Mon Com­bat, l’oeuvre au­to­bio­gra­phique de Karl Ove Knaus­gaard. Ce ré­cit en six tomes est sans filtre et très des­crip­tif. L’au­teur s’est ins­pi­ré de son père, qui est la cause de nom­breuses frus­tra­tions. À la sor­tie de l’ou­vrage, il a dû af­fron­ter la co­lère de son en­tou­rage. Il ne pen­sait pas que ses pa­roles bles­se­raient au­tant. Elles sont en tout cas vives et ins­pi­rées. J’aime aus­si beau­coup Del­phine de Vi­gan. Ses ro­mans me portent sou­vent. Son écri­ture est sen­sible. Son ro­man sur le har­cè­le­ment et la fré­né­sie du monde, Les Heures sou­ter­raines, m’a bou­le­ver­sée. Et en ce mo­ment, en li­sant Les Loyau­tés, je trouve qu’on sent le vé­cu à tra­vers sa plume, même dans ses ré­cits les moins bio­gra­phiques. Dans le quar­tier de Mile-End, à Mon­tréal, où j’adore flâ­ner, j’ai dé­cou­vert Milk & Bone. Ce sont deux chan­teuses à la voix su­perbe. Leur musique élec­tro-pop est sa­vou­reuse, très pla­nante. La nou­velle scène ca­na­dienne me plaît beau­coup. Char­lotte Car­din est aus­si une jeune ar­tiste que je suis de près. Elle pos­sède une voix sûre et in­ter­prète ses propres textes qui sont su­perbes. Je crois qu’elle se­ra à Pa­ris en con­cert, en fin d’an­née. J’es­père la voir sur scène. Si­non, Alio­cha Sch­nei­der, qui est aus­si ac­teur, a beau­coup de ta­lent en tant que mu­si­cien. Ses com­po­si­tions, entre folk et ame­ri­ca­na, sont douces à sou­hait. Tris­tam De­qua­tre­mare, un peintre qui re­vient sou

vent aux nus fé­mi­nins, est un ami de longue date. Un jour, il m’a re­mis l’une de ses af­fiches en me de­man­dant de la prendre en pho­to par­tout où j’al­lais. L’oeuvre s’est re­trou­vée sur une fresque de Car­li­to Dal­ceg­gio, à Mon­tréal. Puis je l’ai col­lée sur le Gay Li­be­ra­tion Mo­nu­ment, cette sculp­ture de George Se­gal trô­nant en plein Ch­ris­to­pher Park, à New York. Elle a aus­si fi­ni au mi­lieu de la Vic­toire de Sa­mo­thrace, à Mont­pel­lier. J’ai trou­vé très drôle cette ini­tia­tive de faire voya­ger l’art. La pho­to­gra­phie me plaît. J’ai un faible pour l’Amé­ri­cain Wal­ker Evans. L’an der­nier, Beau­bourg lui consa­crait une ex­po­si­tion sur ses oeuvres té­moi­gnant de la Grande Dé­pres­sion. Une ré­tros­pec­tive poi­gnante. Je suis al­lée voir Ve­ra, au théâtre

de Pa­ris. Cette pièce de Pe­tr Ze­len­ka mise en scène no­tam­ment par Élise Vi­gier était un tra­vail ma­gni­fique sur la dé­chéance d’une femme au­to­ri­taire. Ka­rin Viard in­carne le per­son­nage prin­ci­pal avec une ai­sance épa­tante. Si­non, je me sou­viens en­core très bien de Hun­ter, le der­nier spec­tacle de Marc Lai­né, que j’ai vu en mars, à Chaillot. J’aime beau­coup les uni­vers de cet au­teur-met­teur en scène. Ils sont tou­jours un peu fan­tas­tiques. Dans Hun­ter, Ma­rie-So­phie Fer­dane, une co­mé­dienne que j’adore, in­car­nait une femme-louve avec une force im­pres­sion­nante. Ro­bert Le­page est un ar­tiste to­tal, une sorte de « Re­nais­sance Man ». Il sait mê­ler la vi­déo au théâtre comme per­sonne. Cha­cune de ses oeuvres est un voyage. Je trouve que ses ré­cits ont quelque chose d’or­ga­nique. À Beau­bourg, il avait mon­té des pièces de Sha­kes­peare en qué­bé­cois. Phé­no­mé­nal ! Plus ré­cem­ment, j’ai re­vu l’une de ses pièces em­blé­ma­tiques, à La Villette : Ex Ma­chi­na, la Face ca­chée de la Lune. C’est un ré­cit mé­lan­co­lique au­tour de cet évé­ne­ment ex­cep­tion­nel : les pre­miers pas de l’homme sur la Lune, en 1969. * Ma­man… cet océan entre nous, L’Ar­chi­pel, 200 p., 18 ** Du lun­di au ven­dre­di, 22 mi­nutes, sur France 2, à 20 h 40.

« Je n’ai pas écrit par im­pu­deur mais plu­tôt por­tée par l’idée que s’ou­vrir aux autres rend uni­ver­sel. »

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