Au temps du bon­heur

Point de Vue - - Édito - Adé­laïde de Cler­mont-Ton­nerre Di­rec­trice de la ré­dac­tion

L’hom­mage est dis­cret. D’au­tant plus bou­le­ver­sant. Quelques mots dans le Car­net du jour du Fi­ga­ro : « Ro­se­ma­rie Al­bach-Ret­ty dite Ro­my Sch­nei­der au­rait 80 ans au­jourd’hui, ce di­manche 23 sep­tembre. Que ceux et celles qui l’ont ai­mée et l’aiment en­core aient une pen­sée pour elle. Mer­ci. Alain De­lon. » Cette constance ne peut qu’émou­voir. De­puis la tra­gique dis­pa­ri­tion de l’ac­trice en 1982, à 43 ans seule­ment, Alain De­lon n’a ces­sé de faire vivre son sou­ve­nir, sans doute parce que Ro­my l’ac­com­pagne et, mal­gré les an­nées qui passent, parce qu’elle vit en lui. Ils se sont ai­més bien sûr. Comme on ne sait ai­mer qu’à 20 ans, ma­gni­fi­que­ment mal et avec chaque fibre de l’âme. Deux fé­lins adu­lés, la sen­si­bi­li­té à fleur de vie, qui s’épient, s’af­frontent et s’ac­cordent, ivres du bon­heur de s’être trou­vés. C’est avec Alain que Ro­my ar­rive en­fin à se li­bé­rer de Sis­si, l’im­pé­ra­trice bon­bon d’Ernst Ma­ri­sch­ka dans la tri­lo­gie au si­rop dont nous avons tous abu­sé avec dé­lec­ta­tion. Cette hé­roïne qui a fait rê­ver des gé­né­ra­tions d’ado­les­cents col­lait à sa peau de jeune ac­trice, étouf­fait la femme libre, pas­sion­né­ment vi­brante qui se ré­vol­tait en elle. Avec Alain De­lon, elle gran­dit. Plaque sa mère ty­ran­nique, l’ac­trice Mag­da Sch­nei­der, tout un peuple et son pays, l’Al­le­magne, pour fi­ler à Pa­ris. De­lon lui pré­sente Vis­con­ti. Ro­my de­vient cette co­mé­dienne in­ouïe : exi­geante, achar­née, qui donne tout ce qu’elle a de beau­té et de bles­sures à la ca­mé­ra. Welles, Sau­tet, Zu­laws­ki, Cos­ta-Ga­vras, deux Cé­sar puis un Cé­sar d’hon­neur et des films in­ou­bliables, Ro­my de­vient un mythe. Un mythe qui la tue­ra comme l’ex­plique Alain De­lon dans une der­nière lettre, su­blime, qu’il écrit alors qu’elle re­pose, en­fin se­reine, sur son lit de mort. Cette lettre se ter­mine par des mots d’amour : « Je veux te dé­vo­rer de tous mes re­gards, et te dire en­core et en­core que tu n’as ja­mais été si belle et si calme. Re­pose-toi. Je suis là. […] Je t’aime. »

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