Un peuple et son roi

La Ré­vo­lu­tion fran­çaise ra­con­tée au pré­sent

Point de Vue - - Sommaire - Par Em­ma­nuel Ci­rodde

Avec ce film, en salle au­jourd’hui, Pierre Schoel­ler plonge le spec­ta­teur dans une ex­pé­rience sen­so­rielle le ra­me­nant au XVIIIe siècle lors des pre­miers évé­ne­ments de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. Le ci­néaste, qui avait dé­jà si­gné les ma­gni­fiques Ver­sailles et L’Exer­cice de l’État, nous offre un voyage dans le temps res­pec­tueux de l’his­toire. Laurent La­fitte in­carne Louis XVI et Gas­pard Ul­liel, un fu­tur sans-cu­lotte nom­mé… Ba­sile ! Ren­contre.

Dans la pre­mière scène qui se dé­roule le jeu­di saint, le roi Louis XVI lave les pieds d’un en­fant des fau­bourgs qui vit à cô­té de la Bas­tille. En une image, tous les des­tins sont réunis…

PIERRE SCHOEL­LER : On rentre en ef­fet dans le film par le châ­teau de Ver­sailles et cette image de la royau­té. Le film pré­sente beau­coup de points de vue et le spec­ta­teur a la pos­si­bi­li­té de se pla­cer où il le veut. Cha­cun a la li­ber­té de s’at­tar­der, de res­ter avec tel ou tel per­son­nage, d’être du cô­té des dé­pu­tés à l’As­sem­blée ou d’adop­ter l’avis du peuple à la tri­bune… Cette ré­vo­lu­tion n’était pas « fer­mée », nous ob­ser­vons les ré­vo­lu­tion­naires cher­cher, hé­si­ter, chan­ger d’avis, se for­ger une opi­nion…

Vous res­tez très fi­dèle aux faits his­to­riques…

J’ai por­té cette exi­gence à un point ob­ses­sion­nel. Lorsque je pou­vais me nour­rir à la source d’une ar­chive pour com­po­ser un dia­logue, j’étais très heu­reux. Je ne vou­lais pas ajou­ter d’autres mots à ceux qui ont été pro­non­cés à l’époque.

Com­ment avez-vous choi­si, dans ce bouillon­ne­ment d’évé­ne­ments, ceux qui al­laient fi­gu­rer dans le film ?

Mon pre­mier axe a consis­té à choi­sir ceux où le peuple a une pré­sence ac­tive, no­tam­ment lors des ren­contres avec les dé­pu­tés de l’As­sem­blée. La nuit du 4 août 1789, pen­dant la­quelle fut vo­tée l’abo­li­tion des pri­vi­lèges, fi­gu­rait dans le scé­na­rio, mais j’ai dû cou­per la scène pour di­verses rai­sons. J’ai aus­si pri­vi­lé­gié les évé­ne­ments de la Ré­vo­lu­tion mon­trant l’évo­lu­tion du lien entre le peuple et le roi. Nous as­sis­tons à quelque chose qui me semble pro­fond, émou­vant, ins­crit dans une dra­ma­tur­gie forte qui est la trans­for­ma­tion de ce lien mil­lé­naire entre lui et le peuple.

Com­ment vou­liez-vous fil­mer cette page d’his­toire ?

Je te­nais à ra­con­ter cette pé­riode au pré­sent. Ce n’est pas une ré­vo­lu­tion cé­ré­brale, c’est une ré­vo­lu­tion de tous les ins­tants, une ré­vo­lu­tion des corps. Plus que sur des idées, le film se fo­ca­lise avant tout sur la chair des évé­ne­ments et des per­son­nages. Si l’on s’en tient aux grands mo­ments d’his­toire – un dis­cours de Ro­bes­pierre ou de Dan­ton, etc. –, on passe à cô­té de choses tout aus­si pas­sion­nantes comme l’im­pli­ca­tion du roi au coeur du pro­jet po­li­tique ain­si que l’a ex­pli­qué le dé­pu­té Bar­nave. On dé­couvre ain­si à quel point les gens re­dou­taient que tout l’édi­fice s’ef­fondre après la fuite à Va­rennes. Les condi­tions de tour­nage et de lu­mière nous ont per­mis de nous im­mer­ger avec les ac­teurs. Les lieux où nous tour­nions étaient ins­pi­rants, nous fai­sions la chasse aux té­lé­phones por­tables, cher­chions le calme sur le pla­teau… nous éclai­rions le clap à la bou­gie !

Vous sou­li­gnez aus­si le rôle im­por­tant des femmes…

Elles sont pré­sentes à toutes les dates im­por­tantes. La Ré­vo­lu­tion bou­le­verse des no­tions telles que l’éga­li­té, la jus­tice, l’édu­ca­tion ou l’éco­no­mie du pays. Face à ces mo­di­fi­ca­tions mul­tiples, les femmes ont com­men­cé à se faire en­tendre sur ce qui tou­chait à leur exis­tence : les sub­sis­tances – le prix de la fa­rine, mais aus­si ce­lui du ca­fé et de la bou­gie qui ont gé­né­ré des ten­sions très fortes –, la san­té, leur sou­tien à la Ré­vo­lu­tion…

Il est mar­quant d’ob­ser­ver les ci­toyens ac­cé­der di­rec­te­ment aux dé­bats de l’As­sem­blée et les voir in­ter­pel­ler les dé­pu­tés.

Hor­mis la salle du conseil du roi et le Co­mi­té de sa­lut pu­blic, tous les lieux sont ac­ces­sibles. Les jour­na­listes sont pré­sents dès les as­sem­blées des états gé­né­raux aux Me­nus-Plai­sirs à Ver­sailles, puis lors de l’As­sem­blée consti­tuante. La ré­vo­lu­tion se fait en pu­blic, à la bou­gie, à la plume et au pa­pier. Des mon­tagnes d’ar­chives ont ain­si été consti­tuées et des pu­bli­ca­tions comme Le Ther­mo­mètre du jour rap­por­taient quo­ti­dien­ne­ment les faits de l’As­sem­blée. Ce­la per­met­tait à tout Pa­ris de suivre et vivre ces évé­ne­ments.

Quelle a été votre source de do­cu­men­ta­tion prin­ci­pale ?

La lec­ture des dé­bats de l’As­sem­blée na­tio­nale a consti­tué ma base de tra­vail. Ce­la m’a per­mis d’écrire le film. Je me mé­fiais de « l’en­ca­dre­ment » des grands dis­cours his­to­riques fi­nis­sant par consti­tuer l’his­toire of­fi­cielle. Il fal­lait les faire en­tendre comme pour la pre­mière fois, tra­ver­sés d’hé­si­ta­tions… Je don­nais aux ac­teurs l’in­té­gra­li­té de leurs dis­cours en plus du scé­na­rio. Ce­la leur per­met­tait d’en connaître la dy­na­mique. Ces al­lo­cu­tions pou­vaient du­rer deux heures et cou­raient sur une qua­ran­taine de pages. Il m’a fal­lu les cou­per pour les

« Les femmes sont pré­sentes à toutes les dates im­por­tantes. »

ra­me­ner à deux, trois mi­nutes… Des cor­res­pon­dances, les jour­naux comme L’Ami du peuple de Ma­rat et les chan­sons ont aus­si consti­tué une source im­por­tante pour les dia­logues. Lors de la scène de cau­che­mar, pen­dant la­quelle Louis XVI voit tous les rois de sa li­gnée le han­ter, le texte vient en grande par­tie d’un écrit pam­phlé­taire de la no­blesse qui com­men­çait par ces mots : « Pa­res­seux ! Qu’as-tu fait de ton royaume ? »

Com­ment avez-vous d’ailleurs abor­dé ces fi­gures his­to­riques en de­ve­nir comme Ro­bes­pierre ou Saint-Just ?

Je me suis beau­coup at­ta­ché à mon­trer qu’ils étaient avant tout des dé­pu­tés par­mi d’autres. Les dis­cours de Saint-Just sont res­tés dans l’his­toire mais on ne connaît presque pas ceux qui lui ont suc­cé­dé pour lui ré­pondre. Je vou­lais mon­trer que ces mo­ments que la mé­moire a conser­vés sont pris dans le fil de la dis­cus­sion et des dé­bats. Qu’on ait le plai­sir de les sa­vou­rer en soi – la langue est ma­gni­fique et la rhé­to­rique in­té­res­sante – tout en ra­con­tant d’abord la vie d’une as­sem­blée.

Vous dé­pei­gnez un Louis XVI plus com­plexe qu’on ne le pré­sente sou­vent.

Il est lu­cide, in­ci­sif à cer­tains mo­ments. Nous avons in­sis­té sur sa fer­veur, sa foi qui me sem­blait consti­tuante de sa psy­cho­lo­gie. Laurent La­fitte a été for­mi­dable. Il a don­né vie à ce per­son­nage en ef­fec­tuant un tra­vail très in­time, très per­son­nel. La fuite à Va­rennes res­semble se­lon moi à un acte de guerre, un acte de dé­fi. Louis XVI a lais­sé un cour­rier ex­pli­quant les rai­sons de son dé­part. Il l’a confié à un va­let et la lettre a été lue à l’As­sem­blée. Étran­ge­ment, ce do­cu­ment très in­té­res­sant est sou­vent es­ca­mo­té dans le ré­cit de Va­rennes alors que, se­lon moi, il est fon­da­men­tal.

Com­ment avez-vous abor­dé la scène de sa mort ?

Je vou­lais faire quelque chose de spec­ta­cu­laire et vaste. Une grande scène dans la­quelle fi­gurent plu­sieurs mil­liers de per­sonnes. Le peuple y est in­car­né dans sa mul­ti­tude et les co­mé­diens se perdent dans la foule, s’y in­cor­porent. Cet évé­ne­ment a été dé­ci­sif de notre ci­vi­li­sa­tion. Le ci­toyen per­çoit que rien ne se­ra plus comme avant. Face à cette mul­ti­tude, le roi, quant à lui, est seul.

Le per­son­nage de Ma­rie-An­toi­nette n’est es­quis­sé qu’en quelques scènes. Ce­la vous per­met­tait-il de te­nir à dis­tance le sen­ti­men­ta­lisme qui ac­com­pagne sou­vent sa des­crip­tion au ci­né­ma ?

Oui. Dans le film, elle ne dit qu’une phrase. Elle est là, comme une pré­sence à tra­vers des jeux de re­gards. J’es­saie alors de ra­con­ter une his­toire de fa­mille. À tra­vers ses re­gards, je vou­lais qu’on com­prenne qu’elle juge Louis XVI, qu’elle ne lui par­don­ne­ra ja­mais d’avoir quit­té Ver­sailles…

de Pierre Schoel­ler. Un peuple et son roi,

Izïa Hi­ge­lin (ci-contre) in­carne Mar­got, l’une des femmes pre­nant part à la Ré­vo­lu­tion fran­çaise de­vant la ca­mé­ra de Pierre Schoel­ler. Laurent La­fitte (ci-des­sus) est quant à lui Louis XVI, roi pieux et com­plexe.

Ci-contre Adèle Hae­nel et Gas­pard Ul­liel, alias Fran­çoise et Ba­sile, fu­tur sans-cu­lotte. Ci­des­sous, Louis Gar­rel in­car­nant Ro­bes­pierre à la tri­bune de l’As­sem­blée. En bas, la marche des femmes sur Ver­sailles le 5 oc­tobre 1789 ayant conduit le roi à quit­ter Ver­sailles.

Laurent La­fitte lors du dé­part de Louis XVI et de Ma­rieAn­toi­nette de Ver­sailles en 1789. Le film dé­bute peu de temps avant la prise de la Bas­tille et se ter­mine en 1793 après la mort du roi.

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