Dé­sor­mais…

Point de Vue - - Édito - Adé­laïde de Cler­mont-Ton­nerre Di­rec­trice de la ré­dac­tion

Il in­car­nait la France. Il la com­pre­nait et il l’ai­mait comme seuls savent le faire ceux qui ne de­vaient pas y naître et qui nour­rissent pour notre pays cette pas­sion em­preinte de souffle, de re­con­nais­sance et d’idéal. Il avait avec notre langue, ce poète des sen­ti­ments, l’in­ti­mi­té des amou­reux. Il sa­vait ca­res­ser les mots, les épou­ser ou les bous­cu­ler de son phra­sé vir­tuose, d’une étour­dis­sante ra­pi­di­té. La France, il l’a fait rayon­ner par­tout dans le monde. Il était l’un des rares ar­tistes fran­çais à avoir son étoile sur le Walk of Fame et la chaîne CNN l’avait dé­cla­ré en 1998, « chan­teur de va­rié­tés le plus im­por­tant du XXe siècle ». À 94 ans, il conti­nuait à ar­pen­ter la pla­nète. Une se­maine à Mos­cou, la sui­vante à To­kyo, trou­vant par­fois l’en­vie, au coeur de sa re­vanche qui ne lui ap­por­ta le suc­cès qu’à 36 ans, de sa­vou­rer le temps dans un champ d’oli­viers. Par­tout, les fi­dèles l’at­ten­daient, émus de le re­trou­ver, d’au­tant plus tou­chés par ses chan­sons que son corps et sa voix fai­blis­saient. Ses failles don­naient à ses pa­roles un sur­croît d’hu­ma­ni­té, lui qui, mieux que tout autre, sa­vait cer­ner le coeur des hommes. Il a chan­té la mi­sère, il a chan­té l’es­poir. Il a chan­té l’amour, il a chan­té les re­grets. Chaque mé­lo­die nous don­nait ce fris­son qui naît d’une rare al­chi­mie : lorsque la beau­té des rimes ren­contre la vé­ri­té des êtres. Il avait aus­si ce cou­rage, dix fois grand comme lui, qui lui avait per­mis de s’ar­ra­cher à la rue, d’af­fron­ter les in­jures, d’es­suyer les cra­chats sur sa voix, sur son écri­ture, sur son phy­sique. Le na­bot di­sait-on de lui. L’in­firme… Ce cou­rage, il l’avait hé­ri­té de ses pa­rents. Mi­scha et Knar Az­na­vou­rian ve­naient de Sa­lo­nique. Son père était le fils d’un an­cien cui­si­nier du tsar Ni­co­las II, sa mère avait fui le gé­no­cide de 1915. Ils avaient tout per­du et pour­tant trans­mis à Charles son re­dou­table hu­mour et sa té­na­ci­té qui for­çait l’ad­mi­ra­tion. Az­na­vour a créé jus­qu’au bout. Jus­qu’au bout de ses 70 ans de car­rière, 60 films et 1 400 chan­sons. « Je n’ai pas eu de grand-père, de grand-mère, de cou­sins, de ne­veux, alors je veux vivre vieux, très vieux, trop vieux pour conti­nuer à don­ner à mes en­fants et à mes pe­tits-en­fants », di­sait-il. À nous aus­si, Charles, vous nous avez tant don­né.

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