Louis-Phi­lippe en fa­mille

Sous la mo­nar­chie de Juillet, de 1830 à 1848, Fon­tai­ne­bleau se trans­forme. Une pre­mière grande ex­po­si­tion* consa­crée à Louis-Phi­lippe Ier nous fait re­vivre le quo­ti­dien des princes d’Or­léans et de la Cour. Comme nous l’ex­plique Oriane Beau­fils, conser­va­tr

Point de Vue - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Fran­çois Billaut

La fa­mille royale ré­side sou­vent à Fon­tai­ne­bleau ? ORIANE BEAU­FILS : C’est plu­tôt un châ­teau d’au­tomne. Mais le roi vient plus de cin­quante fois pen­dant la du­rée du règne. Par­fois seule­ment une jour­née, pour des vi­sites de chan­tier. Quand il y passe la nuit, il en­voie une lettre à la reine, tou­jours un peu in­quiète en rai­son des at­ten­tats, pour la ras­su­rer. Et il n’est pas rare qu’il lui écrive alors qu’il est triste de se cou­cher sans elle, ce soir-là. Louis-Phi­lippe et Ma­rie-Amé­lie par­tagent le même lit, ce qui est ex­cep­tion­nel, et mo­qué comme fai­sant « bour­geois ». Ce fait té­moigne en fait de pra­tiques de fa­mille très mo­dernes. Ce qua­li­fi­ca­tif de « roi bour­geois » n’est vrai, à mon sens, que pour la vie pri­vée. Pour le reste, c’est un sou­ve­rain dans la plus pure li­gnée des rois de France, ses pré­dé­ces­seurs.

Dans quel état se trouve le châ­teau à l’avè­ne­ment de Louis-Phi­lippe ?

Il n’a pas souf­fert comme Ver­sailles de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise et, sous l’Em­pire, Na­po­léon Ier a re­meu­blé les ap­par­te­ments et en­tre­pris des res­tau­ra­tions d’en­ver­gure. Ce­pen­dant ni Louis XVIII ni Charles X n’ont main­te­nu la tra­di­tion du voyage de Cour. Ils chassent, mais donnent as­sez peu de fêtes. Ce n’est plus vrai­ment une ré­si­dence de Cour. Même si cer­tains tra­vaux sont me­nés, comme dans la ga­le­rie de Diane, le châ­teau souffre du manque d’en­tre­tien. C’est un pa­lais de la Re­nais­sance, un pa­lais de fresques qui s’al­tèrent. Un tra­vail am­bi­tieux est né­ces­saire, que va en­tre­prendre le roi des Fran­çais.

Une ma­nière pour lui de s’ins­crire plus en­core dans la li­gnée ca­pé­tienne ?

En pre­mière in­ten­tion, c’est cer­tain. Mais LouisP­hi­lippe peut être qua­li­fié de « col­lec­tion­neur de châ­teaux ». Le Pa­lais-Royal, Eu, Le Raincy, Ran­dan avec sa soeur Ma­dame Adé­laïde, Chan­tilly avec son fils le duc d’Au­male… il en pos­sède, il en re­çoit par hé­ri­tage et il en achète. Le roi a la pas­sion de la truelle, un goût par­ti­cu­lier pour l’ar­chi­tec­ture. Res­tau­rer, trans­for­mer, sau­ver, c’est son vio­lon d’Ingres. Avec Fon­tai­ne­bleau et Ver­sailles, il re­noue cette fa­meuse « chaîne du temps » en res­ti­tuant à la France ses de­meures his­to­riques.

Ce sont les pré­mices du tra­vail de res­tau­ra­tion, avant Na­po­léon III ?

Tout à fait, mais il existe une dif­fé­rence avec les com­mis­sions qui se­ront créées par Gui­zot et di­ri­gées par Mé­ri­mée. Ici, nous sommes dans une de­meure royale, il n’y a pas d’aval à ob­te­nir. Le roi a tout pou­voir. Nous avons, par l’Ins­ti­tut de France, le dé­tail des vi­sites or­ga­ni­sées au dé­but du règne. Ingres, qui s’y est joint, va pro­non­cer un dis­cours ex­trê­me­ment fort, en 1832, sur le fait que notre Va­ti­can à nous, ce sont les fresques de la salle de bal de Fon­tai­ne­bleau qu’il faut ab­so­lu­ment res­tau­rer. C’est ris­qué bien sûr. Louis-Phi­lippe fait ap­pel à un peintre néo­clas­sique qu’il aime bien, Jean Alaux. Mais tout bon peintre qu’il puisse être, Alaux ne s’y connaît pas en res­tau­ra­tion de fresques. Tout ce­la est très ex­pé­ri­men­tal, mais la dé­marche est pas­sion­nante. Et le pro­cé­dé de la res­tau­ra­tion à la cire, bre­ve­té sous le nom de « pro­cé­dé Vi­vet », va faire école. Sauf qu’en réa­li­té, ça ne tient pas. On voit dans les ar­chives que le peintre doit re­ve­nir constam­ment.

Le roi puise dans sa cas­sette comme pour Ver­sailles ?

Il par­ti­cipe fi­nan­ciè­re­ment à la res­tau­ra­tion et achète du mo­bi­lier. Sa ré­pu­ta­tion d’ava­rice est tout à fait im­mé­ri­tée.

Des in­no­va­tions sont ap­por­tées au châ­teau ?

C’est l’un des axes es­sen­tiel de l’ex­po­si­tion : l’exal­ta­tion du pas­sé, Re­nais­sance et grand siècle, et la mise « au goût du jour ». Par­mi les nou­veau­tés, il y a la chaise vo­lante de Ma­dame Adé­laïde, un pro­to-as­cen­seur qui per­met de pas­ser des pe­tits ap­par­te­ments à l’étage. Le roi fait aus­si ins­tal­ler des toi­lettes à l’an­glaise, des ca­lo­ri­fères, et l’éclai­rage à la lampe Car­cel. Son mé­ca­nisme, proche de l’hor­lo­ge­rie, per­met d’ob­te­nir une lu­mière ex­trê­me­ment vive, brillante.

Les Or­léans sont sou­dés, et leurs sé­pa­ra­tions vé­cues comme un dé­chi­re­ment…

Ma­rie-Amé­lie in­ter­vient-elle en ma­tière de dé­co­ra­tion ? La reine a son goût. On le voit dans les in­ven­taires Or­léans du Pa­lais-Royal, des Tui­le­ries. En vraie mère na­po­li­taine, elle s’en­toure des por­traits de ses en­fants et de son ma­ri. Mais rien à voir avec les grands tra­vaux d’ar­chi­tec­ture en­tre­pris par Louis-Phi­lippe. Elle règle, en re­vanche, l’in­ten­dance fa­mi­liale et joue un rôle ma­jeur lors de la cons­ti­tu­tion du trous­seau des prin­cesses, ses filles ou ses brus. No­tam­ment, elle vient très tôt à Fon­tai­ne­bleau, en 1837, pour or­ga­ni­ser ce­lui de Hé­lène de Me­ck­lem­bourg avant son ma­riage avec Fer­di­nandP­hi­lippe, le prince royal. Elle choi­sit chez tous les grands mar­chands pa­ri­siens les plus beaux atours pour la cor­beille de ma­riage de sa fu­ture belle-fille.

Com­ment vivent les princes à Fon­tai­ne­bleau ?

Très en fa­mille, ils ont ce qu’ils ap­pellent leurs « bo­bi­nettes » des conver­sa­tions entre eux. Le soir, le roi re­çoit sa soeur Ma­dame Adé­laïde, une vraie mi­nistre de l’ombre, conseillère no­tam­ment pour les af­faires étran­gères ; elle a tra­vaillé étroi­te­ment avec Tal­ley­rand puis avec Sé­bas­tia­ni. À ses in­vi­tés, le sou­ve­rain aime faire dé­cou­vrir le châ­teau. Il ra­conte dans une lettre qu’il fait vi­si­ter Fon­tai­ne­bleau à tous ses mi­nistres jus­qu’à ce qu’ils en crottent leurs bas. Quand les soi­rées ne sont pas consa­crées au spec­tacle, ils jouent. Jeux de so­cié­té, jeux d’adresse, le whist, le Ma­cao. Les dames brodent. C’est un noyau fa­mi­lial très sou­dé. Les sé­pa­ra­tions, comme pour le ma­riage de Louise qui va de­ve­nir reine des Belges, sont de réels dé­chi­re­ments.

Des évé­ne­ments plus of­fi­ciels se dé­roulent au châ­teau…

Un grand coup de pro­jec­teur est même don­né, en 1837, avec le ma­riage du prince royal, duc d’Or­léans. Toute la presse est pré­sente : Le Mo­ni­teur, Le Consti­tu­tion­nel, Le Temps, Le Siècle, le Jour­nal des dames et des modes. Des des­si­na­teurs sont dé­pê­chés pour cro­quer les in­vi­tés. C’est un point d’orgue de la vie de Cour sous la mo­nar­chie de Juillet, comme de notre ex­po­si­tion. Et il y a les sé­jours de Cour, dont les pre­miers sont or­ga­ni­sés en 1833 et 1834. La com­tesse de Boigne nous parle des « four­nées ». Les in­vi­tés du roi et de la reine sont lo­gés, en­tre­te­nus et di­ver­tis. Pro­me­nades en fo­rêt, dans le parc, au

pa­villon de l’étang… Les grands suc­cès du temps, Le Bar­bier de Sé­ville de Ros­si­ni, Le Pré aux Clercs de Hé­rold, Les Fausses Confi­dences de Ma­ri­vaux, sont joués sur la scène du théâtre Louis XV, res­tau­ré par Louis-Phi­lippe. La grande Ma­de­moi­selle Mars, Nour­rit, Levasseur, Du­prez, toutes les stars du mo­ment sont là, chan­teurs ly­riques et ac­trices. Le spec­tacle est sur la scène comme dans les loges.

Qui com­pose la Cour sous Louis-Phi­lippe et Ma­rie-Amé­lie ?

Une so­cié­té ex­trê­me­ment va­riée : Vic­tor Hu­go, Tal­ley­rand, la com­tesse de Boigne, les am­bas­sa­deurs étran­gers… Les huit en­fants des sou­ve­rains et les époux. Sou­vent la fa­mille na­po­li­taine de la reine, le prince de Sa­lerne, le comte de Sy­ra­cuse. Les in­tel­lec­tuels, les ar­tistes, les mi­nistres Gui­zot ou Mo­lé… Un mé­lange de no­blesse d’An­cien Ré­gime et de la no­blesse d’Em­pire, dont cer­tains per­son­nages ont même vé­cu, ici à Fon­tai­ne­bleau, les adieux de Na­po­léon Ier. Et la bour­geoi­sie qui com­mence à in­té­grer la so­cié­té.

Com­ment l’ex­po­si­tion re­trace-t-elle cette his­toire ?

Nous pré­sen­tons en­vi­ron 250 pièces dont la moi­tié viennent des col­lec­tions de Fon­tai­ne­bleau. Peu ou ja­mais pré­sen­tées pour cer­taines, comme le jo­li pe­tit se­cré­taire de Ma­dame Adé­laïde. Des bi­joux de sen­ti­ment, dé­li­cates mi­nia­tures ser­ties de perles et de pierres et qui té­moignent du goût très fort de la fa­mille royale pour le re­nou­veau de tech­niques an­ciennes comme l’émail, le nielle. L’her­bier de la reine, la chaise à por­teurs de Ma­dame Adé­laïde, ou le Vase de la Re­nais­sance, une créa­tion éton­nante et un tour de force de re­cherche tech­nique de la Ma­nu­fac­ture na­tio­nale de Sèvres. Un élé­ment im­pres­sion­nant du dé­cor est le man­teau de por­ce­laine, com­man­dé par le roi, pour com­plé­ter la che­mi­née du Pri­ma­tice. Et il faut le­ver les yeux vers les fresques de la salle de bal, les pla­fonds de la ga­le­rie Fran­çois-Ier, de la chambre de la du­chesse d’Étampes. Le pre­mier ob­jet de cette ex­po­si­tion, le plus éton­nant, c’est le châ­teau. * Louis-Phi­lippe à Fon­tai­ne­bleau. Le roi et l’His­toire, jus­qu’au 4 fé­vrier 2019, Mu­sée na­tio­nal du châ­teau de Fon­tai­ne­bleau. Plus d’in­fos sur cha­teau­de­fon­tai­ne­bleau.fr

La chaise à por­teurs et le bu­reau à gra­dins de Ma­dame Adé­laïde, soeur du roi, ex­cep­tion­nel­le­ment sor­tis des ré­serves de Fon­tai­ne­bleau, et le vase dit « de la Re­nais­sance » de la Ma­nu­fac­ture na­tio­nale de Sèvres, tou­jours ex­po­sé au châ­teau.

L’es­ca­lier en fer-à-che­val de Fon­tai­ne­bleau, cette de­meure des siècles ha­bi­tée par tous les sou­ve­rains de­puis Louis VII.

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