Cher­cheur de bonnes feuilles

Point de Vue - - Sommaire - Par Fan­ny del Vol­ta Pho­to Ju­lio Piat­ti

Il a créé le Pa­lais des Thés dans les an­nées 1980, se don­nant pour mis­sion d’ini­tier les ama­teurs aux meilleures va­rié­tés de la pla­nète. Une réus­site en ap­pe­lant une autre, le voi­là à pré­sent au­teur d’un pre­mier ro­man*. Ré­cit ini­tia­tique, sur les traces de saint Fran­çois-Xa­vier…

Dans son loft pa­ri­sien, Fran­çoisXa­vier Del­mas s’ins­talle sur son so­fa, tel un bonze en mé­di­ta­tion. Près de lui, un pla­teau de thé. Le breu­vage ne fume pas. « Il est in­fu­sé à froid pen­dant deux heures. » À la pre­mière gor­gée, l’ex­pert as­pire un peu d’air pour cap­ter tous les arômes de ce pa­thi­va­ra ru­by du Né­pal, comme on le fe­rait d’un châ­teau-mar­gaux. Puis se lance dans un cours sur les pa­pilles gus­ta­tives, leur place dans la langue et l’exa­men ol­fac­tif des thés. Vo­ca­bu­laire poin­tu, gestes pré­cis. Le ga­min « dis­trait et fai­néant » qui a ins­pi­ré les pre­mières pages de Ma vie de saint a bien chan­gé. « Comme le hé­ros de mon ro­man, j’étais mau­vais à l’école. Mais j’ex­cel­lais en lec­ture. » Dans les an­nées 1970, ce ta­lent n’épargne pas à Fran­çois-Xa­vier des études se­con­daires dans un ins­ti­tut pour dé­cro­cheurs sco­laires. L’ado­les­cent vit alors Porte Maillot avec ses quatre frères et soeur, un père fonc­tion­naire peu pré­sent et une mère ac­ca­pa­rée par ses bonnes oeuvres. Puis fait deux an­nées de droit à l’uni­ver­si­té de Nan­terre… sans convic­tion. Les pe­tits bou­lots lui en ap­prennent bien plus sur la vie. « Je rê­vais d’être jour­na­liste pour écou­ter les gens… et voya­ger, en quelque sorte. » À 22 ans, c’est chez Eu­rope 1 qu’at­ter­rit le jeune homme, au stan­dard des émis­sions, pour choi­sir les par­ti­ci­pants, en­re­gis­trer les votes du hit-pa­rade et se col­ti­ner les faux nu­mé­ros. Puis le voi­là voi­tu­rier pour le ma­ga­sin d’une grande marque d’hor­lo­ge­rie. Il constate alors que les pro­prié­taires de Re­nault 5 laissent au­tant de pour­boire que les chauf­feurs de Ja­guar, fré­mit de voir « la crosse d’un flingue dé­pas­ser d’une boîte à gants » ou évite de souf­frir pour ceux qui re­partent avec leur montre ré­duite en pous­sière, « car la bou­tique ne ré­pare que les vraies et dé­truit les fausses. C’est la vie… », lâche-t-il d’un rire dé­so­lé. Entre l’au­teur de Ma vie de saint et son hé­ros, ce­pen­dant, les res­sem­blances sont fi­na­le­ment té­nues. Le re­gard azur de l’un ré­vèle une tran­quilli­té à toute épreuve quand l’autre se ronge les ongles jus­qu’au sang, fri­cote avec la dou­leur pour en trou­ver la beau­té. En in­vo­quant la vie de saint Fran­çois-Xa­vier, Del­mas crée un ava­tar de lui-même, fas­ci­né par l’Ex­trê­meO­rient. « Le cé­lèbre mis­sion­naire, fon­da­teur de la com­pa­gnie de Jé­sus, mon nar­ra­teur et moi-même avons le même pré­nom, les mêmes ori­gines et une vie or­ga­ni­sée au­tour des voyages, mais ce­la s’ar­rête là. » Plus l’au­teur avance dans son ré­cit sur le jé­suite qui chris­tia­ni­sa l’Asie au XVIe siècle, plus il donne chair à son nar­ra­teur, plein d’am­bi­guï­tés et mû par des pas­sions mor­bides, une es­thé­tique en écho aux « abra­ca­da­bran­tesques aven­tures du saint, dont le corps a fi­ni épar­pillé aux quatre coins du monde ». Del­mas se re­plonge alors dans ses pre­miers voyages à Goa ou en­core sur l’île de Go­lo. Saint Fran­çois-Xa­vier y a prê­ché la pa­role di­vine. « C’est pour ma part dans ces villes que j’ai dé­cou­vert de fa­meux thés, dans les an­nées 1990, à l’époque où je ra­che­tais le Pa­lais des Thés. » L’en­tre­prise, fon­dée avec des col­lègues, des amis, des voi­sins, puis des amis d’amis, a failli pé­ri­cli­ter une fois. « Nous étions jus­qu’à soixan­te­douze ac­tion­naires, par­ta­geant le même amour pour le thé et la même en­vie de le dé­faire de son éti­quette co­lo­niale ou bri­tish. Le mon­tage fi­nan­cier était ha­sar­deux. » Mais au bord du gouffre, Fran­çois-Xa­vier dé­cide « qu’on ne peut pas tout ra­ter ». Une fois seul aux ma­nettes, il par­court le monde pour ser­vir à ses clients les plus belles sé­lec­tions d’oo­long ou de pu-erh. Une ac­ti­vi­té à la­quelle il ne re­non­ce­rait pour rien au monde. Il y a trois ans, afin d’ache­ver l’écri­ture de son ro­man, il nomme quand même un di­rec­teur gé­né­ral pour le rem­pla­cer au Pa­lais des Thés. Lui, joue tou­jours les globe-trot­teurs à la re­cherche de thés rares. Dans son sac à dos, des feuilles en pa­gaille. À in­fu­ser ou à noir­cir.  * Ma vie de saint, Anne Car­rière Édi­tions, 250 pages, 18 €.

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