Les états d’art de Ra­chel Ar­di­ti

Point de Vue - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Fan­ny del Vol­ta

Ben­ja­mine d’une fra­trie d’ar­tistes, vue au pe­tit écran dans le lé­gen­daire Kaa­me­lott ou au ci­né­ma, elle a tou­jours gar­dé un pen­chant pour le théâtre. Ac­tuel­le­ment à l’af­fiche dans une pièce mise en scène par Pan­chi­ka Ve­lez*, au Pe­tit Mont­par­nasse, elle fait le ré­cit d’une aven­ture unique et pour­tant connue de tous, la nais­sance. Je suis d’abord tom­bée amou­reuse du re­cueil de Fran­çois Bé­gau­deau, Au dé­but. Il ren­ferme treize his­toires su­perbes sur la pa­ren­ta­li­té ou en­core sur la gros­sesse mais sur­tout sur ce qui se joue dans la vie de cha­cun au mo­ment où l’en­fant vient au monde. Le style de Fran­çois Bé­gau­deau est très lit­té­raire. Les nou­velles sont très in­car­nées et donnent en­vie aux co­mé­diens de s’en em­pa­rer. L’in­tel­li­gence du texte est de per­mettre à cha­cun, pa­rent ou pas, de s’iden­ti­fier. Nous sommes tous nés de quel­qu’un. Ce­la a gé­né­ré des com­plexes, des an­goisses ou en­core des pas­sions en cha­cun de nous. Com­ment re­fu­ser de jouer dans une telle pièce ! J’ai co­écrit Len­ny**, une pièce mu­si­cale au­tour de Leo­nard Bern­stein avec Jus­tine Hey­ne­mann. Elle se joue­ra bien­tôt au théâtre du Rond-Point. La chef d’or­chestre Za­hia Zioua­ni, qui di­rige l’Or­chestre na­tio­nal d’Al­ger, se­ra sur scène pour me­ner l’or­chestre sym­pho­nique Di­ver­ti­men­to. Des com­po­si­tions de Leo­nard Bern­stein por­te­ront la mise en scène. Le texte est ins­pi­ré de Dî­ner avec Len­ny – Le der­nier long en­tre­tien avec Leo­nard Bern­stein, du jour­na­liste Jo­na­than Cott. Ce ré­cit a été une grande dé­cou­verte pour moi. Bern­stein était un homme mer­veilleux, d’un en­thou­siasme dé­bor­dant en toute cir­cons­tance. Dans tous les do­maines de la vie, il fai­sait preuve d’une li­ber­té fa­rouche. Il était fou d’en­fants, fou de la jeu­nesse, et tou­jours si pé­tillant. Je suis en train de dé­cou­vrir La Vie par­faite, de Sil­via Aval­lone. C’est un ro­man cap­ti­vant. La pre­mière scène, dé­chi­rante, nous montre une ly­céenne de la ban­lieue bo­lo­gnaise qui ac­couche sous X. De l’autre cô­té de la ville, dans un quar­tier bour­geois, une pro­fes­seure de lettres qua­dra­gé­naire est sur le point d’adop­ter un en­fant. L’au­teure dé­peint en­suite la vie de per­son­nages gra­vi­tant au­tour de ces deux hé­roïnes, de gens qui se battent vrai­ment pour avoir une vie par­faite. Plus le temps passe, plus j’ap­pré­cie ces his­toires qui tournent au­tour de la jeu­nesse, des rêves que nous por­tons tous en nous, de ceux que nous de­vons aban­don­ner ou pas pour avan­cer. J’ai été bi­be­ron­née à la mu­sique. Chez moi, tout le monde est mé­lo­mane. Mes grands-pa­rents jouaient les so­nates de Bee­tho­ven à quatre mains. Moi-même, j’ai fait du pia­no clas­sique. Avant une pre­mière, ou lorsque je sens de grosses an­goisses mon­ter en moi, j’aime pou­voir jouer de la mu­sique, et si pos­sible dé­chif­frer une par­ti­tion bien com­pli­quée pour oc­cu­per mon es­prit. Je suis une in­con­di­tion­nelle de Bach. Lorsque j’in­ter­prète ses com­po­si­tions, j’ai l’im­pres­sion d’avoir pé­né­tré sa pen­sée. Du Cla­vier bien tem­pé­ré, aux Par­ti­tas en pas­sant par les Suites fran­çaises, les Suites an­glaises et les Va­ria­tions Gold­berg, je trouve que tout son art re­pose sur une ar­chi­tec­ture ma­gis­trale. C’est aus­si le cas de pièces un peu plus simples, comme les In­ven­tions à deux voix ou les Pe­tits livres de notes d’An­na Mag­da­le­na Bach. J’ai vu un spec­tacle ex­cep­tion­nel cet été, à Avi­gnon. La Ma­gie lente de De­nis La­chaud est un seul en scène avec le co­mé­dien Be­noIt Gi­ros. La pièce s’ouvre comme une grande confé­rence entre psy­chiatres. L’un des mé­de­cins ra­conte l’his­toire d’un mau­vais diag­nos­tic. Vient en­suite le ré­cit des séances du pa­tient, trai­té pen­dant des an­nées pour schi­zo­phré­nie alors que son pro­blème ré­sul­tait d’un grave trau­ma­tisme. Le su­jet est abo­mi­nable. Mais, trai­té avec beau­coup de sim­pli­ci­té, sans ar­ti­fice, nour­ri par­fois de traits d’hu­mour, il en de­vient une ré­vé­la­tion pour le spec­ta­teur. Le titre fait ré­fé­rence au pro­ces­sus dé­crit par Freud en psy­cha­na­lyse. De fa­çon très in­tel­li­gente, le spec­tacle montre ce que le théâtre aus­si a de magique. Ils ne sont pour rien dans mes larmes, d’Oli­via Ro­sen­thal, est un ma­gni­fique hom­mage au ci­né­ma. Dans cet ou­vrage, l’au­teure re­vi­site des scènes émou­vantes de films et met en exergue le rap­port si par­ti­cu­lier que nous avons tous au 7e art. La der­nière his­toire du livre re­vient sur la scène fi­nale des Pa­ra­pluies de Cher­bourg. La nar­ra­trice fond en larmes chaque fois qu’elle en­tend Ca­the­rine De­neuve dire : « J’ai été cher­ché la pe­tite chez ma belle-mère en An­jou. J’al­lais ren­trer à Pa­ris, puis j’ai fait ce dé­tour. Je ne pen­sais pas te ren­con­trer. Il a fal­lu ce ha­sard. » Le spec­ta­teur n’ignore pas que pas­ser par Cher­bourg pour se rendre à Pa­ris de­puis l’An­jou n’est pas qu’un simple dé­tour. La jeu­nesse du per­son­nage rend cette scène poi­gnante… parce que tout semble si dé­ci­sif quand on a à peine plus de 20 ans. *Au dé­but, au Pe­tit Mont­par­nasse. thea­tre­mont­par­nasse.com **Len­ny, le 21 no­vembre au théâtre du Rond-Point. thea­tre­du­rond­point.fr

« Je suis une in­con­di­tion­nelle de Bach. Tout son art re­pose sur une ar­chi­tec­ture ma­gis­trale. »

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