L’art dans la peau

Point de Vue - - Sommaire - Pho­tos Eva Sa­kel­la­rides

Dans sa fa­mille, elle est la qua­trième gé­né­ra­tion de mar­chands d’art. Ins­tal­lée à New York, à la veille de sa par­ti­ci­pa­tion à Fine Arts Pa­ris, dont Point de Vue est par­te­naire, elle re­vient sur l’his­toire sin­gu­lière d’une dy­nas­tie. Par An­toine Mi­chel­land

Un ap­par­te­ment tout en vitres qui donne vue sur New York à 180 de­grés. La nuit, ve­nus de JFK ou de LaGuar­dia, les avions peignent le ciel. Le jour, ce sont les ba­teaux qui des­sinent un sillage ar­gen­té sur les eaux de l’East Ri­ver. Ta­bleaux in­ces­sants et tou­jours re­com­men­cés. Ma­rianne Ro­sen­berg ne s’en lasse pas. Chez elle, l’art est om­ni­pré­sent. À chaque étape de sa vie et de celle de sa fa­mille. Au mur de sa salle à man­ger, les deux na­tures mortes de Braque portent en­core l’éti­quette de la ga­le­rie de son grand-père, Paul Ro­sen­berg, le grand mar­chand d’art de la pre­mière moi­tié du XXe siècle, l’homme qui a tant fait rayon­ner l’art mo­derne. « Je n’ai rien hé­ri­té, j’ai tout ache­té », sou­rit Ma­rianne. Dans l’en­trée, l’ori­gi­nal du des­sin réa­li­sé par Pi­cas­so en 1924 pour une ex­po­si­tion or­ga­ni­sée à la ga­le­rie pa­ri­sienne de son ami Paul. « J’ai tou­jours l’acte de nais­sance de mon père, Alexandre, que Pi­cas­so a si­gné comme té­moin. Il était aus­si son par­rain. » Dé­jà l’art que l’on res­pire. Tout avait com­men­cé avec l’ar­rière-grand-père, le pre­mier Alexandre, mar­chand d’art im­pres­sion­niste

La vue comme un ta­bleau sans cesse re­nou­ve­lé, et la lu­mière sur ce grand bronze d’Ar­chi­pen­ko. Alexandre et Elaine Ro­sen­berg avec Paul, vers 1950. Ma­rianne, pe­tite fille exu­bé­rante. Dès l’en­trée de l’ap­par­te­ment, l’ori­gi­nal de l’in­vi­ta­tion, si­gnée Pi­cas­so, au ver­nis­sage d’une ex­po­si­tion dans la ga­le­rie de son ami Paul Ro­sen­berg.

et po­stim­pres­sion­niste. Puis Paul et son frère Léonce, « un vi­sion­naire qui avait at­ti­ré les plus grands ar­tistes cu­bistes chez lui. Mais il était sou­vent fau­ché, les ar­tistes sont pas­sés chez mon grand-père qui était le mar­chand par ex­cel­lence, en­tiè­re­ment dé­dié à ce qu’il fai­sait, avec un cha­risme fou. Je me re­vois, toute pe­tite fille cou­rir vers lui. Et je l’en­tends dire, “elle est dé­li­cieuse”. J’étais com­plè­te­ment blonde, très exu­bé­rante. Ce­la lui plai­sait beau­coup. » En cette fin des an­nées 1950, au soir de sa vie, Paul Ro­sen­berg a fait la conquête du mar­ché amé­ri­cain, comme il avait fait celle du mar­ché eu­ro­péen. Pi­cas­so, donc, Braque, Lé­ger, Ma­tisse, Ma­rie Lau­ren­cin, Ni­co­las de Staël, ou Gia­co­mo Manzù : l’art mo­derne, c’est lui. Deux dé­cen­nies plus tôt, sen­tant ve­nir la mon­tée des pé­rils, il a en­voyé ses ar­chives à Londres et une énorme par­tie des oeuvres qu’il pos­sé­dait à l’étran­ger, « en ex­po­si­tion, jus­qu’en Aus­tra­lie, pour les mettre à l’abri. À par­tir de 1938, les pièces ache­tées ne res­taient pas en France. » Re­pliés à Bor­deaux après la dé­bâcle, les Ro­sen­berg gagnent le Por­tu­gal grâce aux vi­sas dé­li­vrés par l’hé­roïque consul Aris­tides de Sou­sa Mendes. Puis prennent le ba­teau pour l’Amé­rique. Sans Alexandre. Le fu­tur père de Ma­rianne part pour Londres. S’en­gage le 1er juillet. Of­fi­cier d’ar­tille­rie, il prend part à l’épo­pée de la 2e DB. Dé­barque en Nor­man­die avant d’en­trer dans Pa­ris. Là, à la tête de ses hommes, il at­taque un train à Aul­nay que l’on pen­sait être le der­nier convoi de dé­por­tés. « Mon père a été le pre­mier sur­pris en dé­cou­vrant que les wa­gons étaient em­plis d’oeuvres d’art pillées par les Al­le­mands. Et plus en­core en re­con­nais­sant une quin­zaine de toiles ap­par­te­nant à Paul Ro­sen­berg. » En tout, quatre cents oeuvres de la ga­le­rie ont été spo­liées. Au fil du temps et des ef­forts de Paul, puis Alexandre et la nou­velle gé­né­ra­tion, plus de 330 se­ront ré­cu­pé­rées. Et la traque conti­nue. « D’ici quelques jours, nous al­lons pu­blier un com­mu­ni­qué dé­cla­rant que nous avons lo­ca­li­sé la toile d’un grand im­pres­sion­niste vo­lée à mon grand-père par les Al­le­mands. L’oeuvre se­rait en Al­le­magne ou en Suisse, en mains pri­vées. » La se­conde vie de Paul Ro­sen­berg com­mence dès son ar­ri­vée à New York, en 1940, où il rouvre une ga­le­rie. Il achète bien­tôt la mai­son de la 79e rue, East Side qui de­vien­dra le pôle fa­mi­lial. Alexandre re­joint les siens en 1946, se­conde son père, avant de lui suc­cé­der, et épouse bien­tôt une New-Yor­kaise, veuve de guerre, Elaine, la mère d’Eli­sa­beth et Ma­rianne. « En­fants, nous pas­sions tous les jours par la ga­le­rie avant de mon­ter dans l’ap­par­te­ment, au-des­sus. Ce qu’il y avait chez nous me pa­rais­sait nor­mal. Dans ma chambre, cette na­ture morte que j’avais iden­ti­fiée comme celle de “Flé­ger”. Bien sûr, c’était un Fer­nand Lé­ger. Des Ma­rie Lau­ren­cin aus­si. J’en­ten­dais mon père par­ler du Co­rot qu’on vou­lait lui vendre ou de la mésa­ven­ture qui lui était ar­ri­vée avec le pro­prié­taire d’un faux De­gas. L’homme avait sor­ti son pis­to­let et Alexandre lui avait dit très tran­quille­ment qu’il pou­vait le tuer, son ta­bleau n’en res­te­rait pas moins un faux. « Avec le même sen­ti­ment de na­tu­rel, j’ai ren­con­tré Pi­cas­so à 13 ans, pas­sé des va­cances avec Gra­ham Su­ther­land, l’un des maîtres de la pein­ture an­glaise

L’ac­cro­chage est do­sé pour que les pièces ne se tuent pas l’une l’autre.

mo­derne, ou Gia­co­mo Manzù, le sculp­teur des portes de Saint-Pierre de Rome. Quand mon père nous em­me­nait au mu­sée du Pra­do, nous y en­trions à 9 heures pour en res­sor­tir à la fer­me­ture. Je me suis for­mé l’oeil en l’ob­ser­vant s’ar­rê­ter de­vant un ta­bleau, ou glis­ser de­vant un autre. » Pour­tant, Alexandre re­fuse que Ma­rianne lui suc­cède à la ga­le­rie. « Je ne connaî­trai ja­mais la rai­son. Mais il éprou­vait une cer­taine désillusion face à ce que de­ve­nait le mar­ché à l’époque, avec un art contem­po­rain où beau­coup de choses qui n’étaient pas de son goût pre­naient un es­sor consi­dé­rable. J’avais fait mes études se­con­daires au ly­cée fran­çais de New York, por­tée vers la lit­té­ra­ture, le la­tin, le russe. Je me suis tour­née vers le droit, en France, puis aux États-Unis. » Ma­rianne, avo­cate, entre dans un im­por­tant ca­bi­net de Wall Street dont elle de­vient une des as­so­ciées. « J’ai un cô­té re­belle, il y avait là très peu de femmes à l’époque, je me suis dé­vouée à leur avan­ce­ment. » La pe­tite-fille de Paul Ro­sen­berg n’en reste pas moins pas­sion­née par la res­ti­tu­tion des oeuvres spo­liées. Et l’en­vie d’ou­vrir sa propre ga­le­rie, après la mort de son père, en 1987, ne l’a pas quit­tée. « Quand mes en­fants Maia et Pierre sont de­ve­nus plus grands, je me suis dit que je n’avais plus d’ex­cuses. » En 2014, elle achète un rez-de-chaus­sée dans une mai­son de 1912 de l’Up­per East Side, à quelques blocs de l’an­cienne ga­le­rie de ses père et grand-père, de­meure où vit tou­jours sa mère Elaine, âgée de 98 ans. Quelques mois plus tard, Ma­rianne ouvre Ro­sen­berg & Co avec « l’ex­po­si­tion Ins­pi­red by His­to­ry, ras­sem­blant des oeuvres ayant un rap­port avec mon père, mon grand-père ou mon grand-oncle. En ce mo­ment, c’est Jef­frey Was­ser­man qui est à l’hon­neur. Mort jeune, il avait tra­vaillé avec Pol­lock et sa veuve m’a de­man­dé de le re­pré­sen­ter. » Au-de­là, Ma­rianne pré­pare avec soin sa deuxième par­ti­ci­pa­tion à Fine Arts Pa­ris qui s’ouvre ce 7 no­vembre. « Il faut do­ser le choix, ima­gi­ner l’ac­cro­chage pour que les pièces ne se tuent pas l’une l’autre. Je vais ex­po­ser un mé­lange de mo­derne et de contem­po­rain. Des oeuvres de Hen­ri Hay­den, dé­cou­vert par mon grand-oncle, des fu­tu­ristes ita­liens des an­nées 1930 comme Gia­co­mo Bal­la, des sculp­tures de Ber­nar Ve­net ou de l’Uru­guayen Pa­blo At­chu­gar­ry, des toiles d’Oli­vier De­bré, Ha­mil­ton Fra­ser… Fine Arts bé­né­fi­cie d’un pu­blic cu­rieux et éru­dit. Rien de plus agréable pour un ga­le­riste, nous sommes là pour faire dé­cou­vrir. Cet évé­ne­ment est im­por­tant pour nous. Aux États-Unis, il manque des sa­lons de qua­li­té, hors de l’ul­tra-contem­po­rain. » Cette an­née, Fine Arts se dé­roule au Car­rou­sel du Louvre. À deux pas de cette ave­nue de l’Opé­ra où l’ar­rière-grand-père de Ma­rianne ou­vrit la toute pre­mière ga­le­rie Ro­sen­berg, à la fin du XIXe siècle. Ce qui s’ap­pelle un re­tour aux sources.  Fine Arts Pa­ris, du 7 au 11 no­vembre, Car­rou­sel du Louvre. fi­nearts-pa­ris.com. Ga­le­rie Ro­sen­berg & Co. 19 East 66th Street NY 10065 New York USA. Tél. : 00 1 212 202 3270. ro­sen­berg­co.com

Der­rière le fau­teuil an­nées 1960, un des­sin d’Ar­chi­pen­ko. La na­ture morte à la ba­guette de pain, huile de Hen­ri Hay­den, un des cu­bistes re­mar­qués par Léonce Ro­sen­berg, le grand-oncle de Ma­rianne. Autre na­ture morte, des­si­née au crayon par Juan Gris et dé­di­ca­cée à Léonce. Gouache de Blanche Laz­zell, ar­tiste amé­ri­caine ve­nue étu­dier à Pa­ris avec Al­bert Gleizes. Tout un mur de l’en­trée est consa­cré aux cu­bistes.

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