Mon­tes­so­ri La pé­da­go­gie qui sé­duit les fa­milles royales

Point de Vue - - Sommaire - Par Na­tha­lie Six

Sou­cieuses de pré­pa­rer au mieux leurs hé­ri­tiers, les fa­milles royales s’in­té­ressent de­puis long­temps aux pé­da­go­gies al­ter­na­tives dont celle ins­pi­rée par Ma­ria Mon­tes­so­ri. Ef­fet de mode ou réelle ré­vo­lu­tion dans l’édu­ca­tion des en­fants ? Alors que les ju­meaux du prince Al­bert, Jacques et Ga­briel­la, ont eux aus­si fait leur ren­trée dans La Pe­tite École de Mo­na­co, éta­blis­se­ment bi­lingue, Point de Vue en­quête sur ce qui plaît tant dans cette mé­thode d’édu­ca­tion.

L’ins­ti­tu­tion est toute neuve. Ins­tal­lée sur le port Her­cule de Mo­na­co, la Pe­tite École, comme elle se nomme, ac­cueille des en­fants de 18 mois à 6 ans, dans un cadre lu­mi­neux et conforme aux pré­ceptes de la mé­thode Mon­tes­so­ri : du ma­té­riel en bois, ai­sé­ment ma­niable, un coin bi­blio­thèque, un es­pace de res­tau­ra­tion…, et un jar­din de 400 mètres car­rés. Sa co­fon­da­trice, Sté­pha­nie Ayre, a vé­cu une di­zaine d’an­nées entre la Thaï­lande, l’Aus­tra­lie et la France, d’où elle est ori­gi­naire, avant de s’ins­tal­ler sur la prin­ci­pau­té. Dé­si­reuse de com­plé­ter l’en­sei­gne­ment de ses en­fants lors de leur ex­pa­tria­tion, elle a fi­ni par suivre une for­ma­tion Mon­tes­so­ri qu’elle a mise à pro­fit en ou­vrant d’abord son école à Cap-d’Ail il y a deux ans. L’autre point fort de l’éta­blis­se­ment est bien sûr l’en­sei­gne­ment bi­lingue an­glais/fran­çais. Une évi­dence pour Sté­pha­nie Ayre car « les en­fants pro­viennent d’une tren­taine de na­tio­na­li­tés dif­fé­rentes, même s’ils sont ma­jo­ri­tai­re­ment des ré­si­dents mo­né­gasques ». Après ou pen­dant la classe, les ac­ti­vi­tés pro­po­sées sont mul­tiples, du yo­ga à la danse, en pas­sant par des cours de cui­sine, de na­ta­tion et des le­çons par­ti­cu­lières de pia­no. Un lieu pro­pice à l’épa­nouis­se­ment de Jacques et Ga­briel­la, qui ont fait leur ren­trée le 12 sep­tembre der­nier, sous l’oeil at­ten­dri de leur ma­man. Cette der­nière avait pos­té une jo­lie pho­to sur Ins­ta­gram mon­trant leur com­pli­ci­té. Deux mois plus tard, c’est au tour de leur pa­pa, le prince Al­bert, de don­ner de leurs nou­velles, la veille de la fête na­tio­nale, via un en­tre­tien ac­cor­dé à Mo­na­co Ma­tin. « Même s’ils avaient été vi­si­ter leur école deux jours au­pa­ra­vant, leur adap­ta­tion nous a sur­pris Char­lène et moi-même. Les en­fants sont vrai­ment très heu­reux. Cette Pe­tite École Mon­tes­so­ri, sur le port, a été très bien amé­na­gée et elle est très agréable. Je ne suis pas éton­né qu’ils s’y sentent bien. Ils y pra­tiquent de nom­breuses ac­ti­vi­tés avec un ap­pren­tis­sage va­rié, no­tam­ment des chan­sons, con­for­mé­ment à la pé­da­go­gie Mon­tes­so­ri qui fa­vo­rise l’ex­pres­sion orale et aus­si ar­tis­tique. Ils sont tou­jours très joyeux, très joueurs, très es­piègles aus­si ». Chez les Wind­sor, c’est la prin­cesse de Galles qui, la pre­mière, s’est pen­chée, sur cette pé­da­go­gie. Avant son ma­riage, la jeune Dia­na Spen­cer tra­vaille comme as­sis­tante ma­ter­nelle à l’école Young En­gland de Pim­li­co qui s’ins­pire des théo­ries de Ma­ria Mon­tes­so­ri, pé­da­gogue ita­lienne née en 1870 et dé­cé­dée en 1952. De­ve­nue ma­man, elle re­fuse pour ses en­fants une édu­ca­tion à do­mi­cile avec un pré­cep­teur, op­tant pour une

sco­la­ri­té « nor­male ». Lorsque William fait son en­trée en 1985, dans le jar­din d’en­fants de Jane My­nor dans le quar­tier de Not­ting Hill, près de Ken­sing­ton, ce choix re­flète une belle in­dé­pen­dance d’es­prit. Quelque trente ans plus tard, William en a gar­dé, semble-t-il, de bons sou­ve­nirs, puisque lui et son épouse dé­cident d’ins­crire leur fils alors âgé de 2 ans et de­mi dans la pe­tite école Mon­tes­so­ri de Wes­tacre, ins­tal­lée dans l’an­cienne cha­pelle du vil­lage d’East Wal­ton. Consé­quence im­mé­diate : un en­goue­ment gé­né­ral pour les écoles Mon­tes­so­ri en An­gle­terre, qui doivent re­fu­ser des cen­taines d’ins­crip­tions. Dans un ar­ticle du Dai­ly Mail, le di­rec­teur de The Mon­tes­so­ri St Ni­cho­las Cha­ri­ty à Londres – or­ga­nisme sou­te­nant le dé­ve­lop­pe­ment de cette pé­da­go­gie – sou­li­gnait la cu­rio­si­té des nou­veaux pa­rents. « Beau­coup de gens ont en­ten­du par­ler de Mon­tes­so­ri, mais ils ne savent pas ce que ce­la si­gni­fie et ils pensent que si le duc et la du­chesse de Cam­bridge ont choi­si un jar­din d’en­fants Mon­tes­so­ri, ce doit être pour une bonne rai­son ». Avant d’ajou­ter : « Quoi que fassent William et Kate, ce­la a des ré­per­cus­sions. » Plus éton­nant, le phé­no­mène a tra­ver­sé la Manche jus­qu’en France. « Dès le len­de­main de l’an­nonce de l’ins­crip­tion du prince George dans une école Mon­tes­so­ri, le nombre de connexions sur notre site a ex­plo­sé », ra­conte Ma­rie Ro­bert, di­rec­trice ad­jointe de l’école in­ter­na­tio­nale Mon­tes­so­ri-Es­claibes, à Mar­seille. « Je dois le re­mer­cier d’avoir at­ti­ré l’at­ten­tion sur nos écoles. » En Suède, c’est la prin­cesse Es­telle, deuxième dans l’ordre de suc­ces­sion au trône, qui a fait sa ren­trée en oc­tobre 2016 dans l’école Mon­tes­so­ri Lilla Kvikk­jokk, à Stock­holm. Rai­son in­vo­quée ? La proxi­mi­té de cette ins­ti­tu­tion, si­tuée sur l’île de Djurgår­den, à deux pas du châ­teau d’Ha­ga, où la prin­cesse hé­ri­tière ha­bite avec le prince Da­niel et leurs deux en­fants, contrai­re­ment à l’an­cienne école Dan­de­ryd plus éloi­gnée du do­mi­cile. L’ex­pé­rience a du­ré deux ans : lors de la der­nière ren­trée, la jeune prin­cesse a re­joint le Cam­pus Ma­nilla, un éta­blis­se­ment pri­vé si­tué lui aus­si sur l’île. En Nor­vège aus­si, Mon­tes­so­ri a sé­duit la cou­ronne : le prince Sverre Magnus, 3e dans l’ordre de suc­ces­sion après son père le prince hé­ri­tier Haa­kon et sa soeur la prin­cesse In­grid Alexan­dra, a fait son en­trée le 18 août 2014 dans une école Mon­tes­so­ri d’Os­lo. Au­pa­ra­vant, le jeune gar­çon avait fré­quen­té une école ma­ter­nelle à As­ker, et l’école pri­maire Jans­lok­ka si­tuée dans cette même com­mune de la ban­lieue d’Os­lo. L’ef­fet de mode dont bé­né­fi­cie cette pé­da­go­gie al­ter­na­tive suf­fit-il à ex­pli­quer pour­quoi ces fu­turs hé­ri­tiers se re­trouvent sur les bancs de ces éta­blis­se­ments ? « On tisse souvent des rac­cour­cis sur une édu­ca­tion libre donc sans li­mite, ex­plique Ma­rie Ro­bert, or c’est tout le contraire. La phi­lo­so­phie Mon­tes­so­ri prône de po­ser un cadre. Il ne s’agit pas d’im­po­ser un rythme à l’en­fant, mais de ca­drer les ac­ti­vi­tés, pour qu’il puisse s’épa­nouir à l’in­té­rieur. Il n’y a pas de contra­dic­tion avec les be­soins d’une édu­ca­tion sou­ve­raine, même sou­mise à une éti­quette et à une mul­ti­tude de de­voirs, pour ces en­fants qui au­ront à as­su­mer de grandes res­pon­sa­bi­li­tés », pour­suit l’en­sei­gnante qui est aus­si pro­fes­seur de fran­çais et de phi­lo­so­phie dans l’unique ly­cée Mon­tes­so­ri de France, à Bailly, dans les Yve­lines. « Nous ai­dons l’en­fant à être au­to­nome, tout en in­sis­tant sur la res­pon­sa­bi­li­té qui s’étend à son en­vi­ron­ne­ment im­mé­diat, à ses ca­ma­rades et à “de­main”. Je di­rais même que la res­pon­sa­bi­li­sa­tion de l’élève est plus forte en école Mon­tes­so­ri que dans un sys­tème clas­sique et elle in­ter­vient très tôt, dès 3 ans. Si l’en­fant ren­verse de l’eau en ar­ro­sant des fleurs ou sa­lit sa table en fai­sant un gâ­teau, il doit lui-même net­toyer. En pa­ral­lèle, on ne cou­pe­ra pas un en­fant pen­dant un ate­lier même si ce­la ex­cède l’heure im­par­tie. » Trans­mis­sion des sa­voirs, éveil de la cu­rio­si­té, bien­veillance et to­lé­rance, épa­nouis­se­ment per­son­nel, co­opé­ra­tion et sou­ci de l’autre

sont les man­tras de Ma­ria Mon­tes­so­ri, nom­mée trois fois pour le No­bel de la paix. « Sa phi­lo­so­phie vi­sait à pro­mou­voir la paix dans le monde », rap­pelle Syl­vie d’Es­claibes lors de ses for­ma­tions de­vant un au­di­toire de fu­turs édu­ca­teurs et édu­ca­trices. « L’en­jeu éthique est es­sen­tiel, car nous ai­dons à construire des en­fants qui se­ront ac­teurs du monde de de­main », dé­ve­loppe Ma­rie Ro­bert, en phi­lo­sophe aver­tie. Une vi­sion qui ne peut que sé­duire les sou­ve­rains. L’at­ti­tude gé­né­reuse de Har­ry et William, qui se sont tou­jours in­té­res­sés aux autres, en par­ti­cu­lier aux plus faibles, de­puis leur plus jeune âge, va dans ce sens. Des qua­li­tés que l’on re­trouve chez d’autres an­ciens élèves « es­tam­pillés Mon­tes­so­ri » tels l’an­cienne pre­mière dame des États-Unis, Jac­que­line Ken­ne­dy, l’écri­vain co­lom­bien Ga­briel Gar­cia Már­quez, qui n’avait de cesse de van­ter les mé­rites de cette mé­thode, ou en­core un autre « George », Cloo­ney cette fois-ci. Ce­pen­dant at­ten­tion à ne pas idéa­li­ser les écoles Mon­tes­so­ri en ma­chines à fa­bri­quer des en­fants par­faits. « Prendre tou­jours comme exemple les deux fon­da­teurs de Google, Lar­ry Page et Ser­gey Brin, le créa­teur d’Ama­zon Jeff Be­zos, ou en­core le co­fon­da­teur de Wi­ki­pe­dia, Jim­my Wales, pour mon­trer la su­pé­rio­ri­té des écoles Mon­tes­so­ri a le don de m’aga­cer », tonne la pré­si­dente de la fé­dé­ra­tion Mon­tes­so­ri 21, Si­mone Ham­mer. « L’in­ten­tion ini­tiale de Ma­ria Mon­tes­so­ri a ten­dance à être dé­voyée car beau­coup de pa­rents ou­blient qu’elle a été conçue pour don­ner une chance à tous les en­fants, sur­tout les plus en dif­fi­cul­té so­cia­le­ment. C’est pour­quoi, chez Mon­tes­so­ri 21 nous nous vou­lons “so­li­daires” et “par­ti­ci­pa­tifs”. Nous avons ins­tau­ré une grille de ta­rifs en fonc­tion des re­ve­nus, de 90 à 850 eu­ros par mois et avons à coeur de mettre à contri­bu­tion les pa­rents – comp­ta­bi­li­té, mé­nage, gar­de­rie du soir, aide à la can­tine. » Un pro­gramme com­pli­qué pour les membres de fa­milles royales ré­gnantes. On ima­gine as­sez mal Kate sur­veillant les en­fants à la ré­créa­tion ou la prin­cesse hé­ri­tière Vic­to­ria ser­vir des pla­teaux-re­pas aux ca­ma­rades de classe d’Es­telle à l’heure du dé­jeu­ner. Ce­pen­dant Si­mone Ham­mer dé­plore que « les écoles Mon­tes­so­ri soient de­ve­nues un phé­no­mène éli­tiste alors qu’au dé­part c’est tout le contraire ». Der­nière dis­tor­sion en date : le fait que qua­si­ment toutes les écoles Mon­tes­so­ri sont bi­lingues fran­çais-an­glais. « Ce­la n’avait pas été pré­vu par sa fon­da­trice, mais elle n’avait pas dé­po­sé de bre­vet pour que cha­cun puisse s’ap­pro­prier sa pé­da­go­gie ! » note Syl­vie d’Es­claibes. L’ho­ri­zon est ou­vert. Ce­pen­dant sa mé­thode ne fait pas en­core l’una­ni­mi­té. Au Pays-Bas, où elle est très po­pu­laire – en­vi­ron 5 % des élèves ont ef­fec­tué une par­tie de leur cur­sus dans un éta­blis­se­ment Mon­tes­so­ri –, ce n’est pas le cas des deux filles ca­dettes du roi Willem-Alexan­der, sco­la­ri­sées dans une école pri­maire pu­blique, tan­dis que l’aî­née a fait sa ren­trée au col­lège dans une école pri­vée. Chez les Gri­mal­di, le fils de Char­lotte se­rait ins­crit dans une école à Bar­bi­zon, près de Fon­tai­ne­bleau, comme sa mère le fut un temps afin d’être pré­ser­vé de toute mé­dia­ti­sa­tion ex­ces­sive. En An­gle­terre, la pe­tite soeur de George, la prin­cesse Char­lotte, a fait ses pre­miers pas en jan­vier 2018 à Londres, dans un jar­din d’éveil plus clas­sique, la Will­cocks’s Nur­se­ry School, d’ex­cel­lente ré­pu­ta­tion, où sont pas­sés filles et fils de la gen­try an­glaise. Un choix mo­ti­vé, se­lon le com­mu­ni­qué of­fi­ciel de Bu­ckin­gham, parce que ses pa­rents « ont été im­pres­sion­nés par le tra­vail de l’équipe pé­da­go­gique de la Will­cocks’s Nur­se­ry ». Quant au prince George, il fré­quente, de­puis le dé­mé­na­ge­ment de sa fa­mille à Ken­sing­ton, la Tho­ma’s Bat­ter­sea School. Le duc et la du­chesse de Cam­bridge n’ont ain­si pas sou­hai­té pro­lon­ger l’ex­pé­rience Mon­tes­so­ri. Avant tout une ques­tion de lo­gis­tique.

« Nous ai­dons à construire des en­fants qui se­ront ac­teurs du monde de de­main. »

Ma­ria Mon­tes­so­ri, en 1951, ren­contre les en­fants d’une école sui­vant sa pé­da­go­gie, dans le quar­tier po­pu­laire de Smi­th­fi­led, à Londres.

En 2014, en Nor­vège, le prince Sverre Magnus a fait sa ren­trée à l’école Mon­tes­so­ri d’Os­lo. La prin­cesse Es­telle de Suède, elle, a re­joint en août der­nier le Cam­pus Ma­nilla, après avoir été sco­la­ri­sée pen­dant deux ans dans un éta­blis­se­ment Mon­tes­so­ri.

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