Au mu­sée Lam­bi­net

À la re­cherche de La Gan­da­ra

Point de Vue - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Ra­phaël Mo­ra­ta

Il fut l’un des maîtres de la pein­ture mon­daine de la Belle Époque. Ado­ré par ces dames, en­cen­sé par les es­thètes et écri­vains de l’époque, comme Ro­bert de Mon­tes­quiou ou Mar­cel Proust. L’un de ses des­cen­dants, Xa­vier Ma­thieu*, vient en­fin de mon­ter à Ver­sailles** la pre­mière ré­tros­pec­tive consa­crée à l’oeuvre de ce « gen­til­homme-peintre ».

Quel lien avez-vous avec An­to­nio de La Gan­da­ra (1861-1917) ?

Je suis le filleul de Char­lotte Saint-An­dré, la se­conde épouse du peintre. À la fin de sa vie, elle ré­si­dait, ain­si que sa soeur, ma grand-mère, chez mes pa­rents. Je l’ai ain­si connue jus­qu’à l’âge de 12 ou 13 ans. Son por­trait se trouve dans l’ex­po­si­tion du mu­sée Lam­bi­net. Ma grand-tante ap­pa­raît avec une mouche po­sée sur la joue. Une ha­bi­tude qu’elle gar­de­ra jus­qu’à la fin. Ce­la fait main­te­nant une ving­taine d’an­nées que je me pas­sionne pour cet ar­tiste…

… qui sort en­fin du pur­ga­toire.

Il au­ra fal­lu at­tendre un siècle pour cette pre­mière ré­tros­pec­tive. Les peintres de la Belle Époque ont été long­temps sous-éva­lués, voire mé­pri­sés. De nom­breux mu­sées fran­çais pos­sé­daient des toiles de La Gan­da­ra mais les lais­saient dans leurs ré­serves. D’autre part, de son vi­vant, ma grand-tante n’a pas en­ga­gé une au­then­tique pro­mo­tion de l’oeuvre de son ma­ri. Elle a vé­cu sim­ple­ment sur le fond de l’ate­lier, ven­dant deux ou trois ta­bleaux par an. Au­jourd’hui, sur un mil­lier d’oeuvres, seule­ment 700 sont ré­per­to­riées. 121 sont pré­sen­tées au mu­sée Lam­bi­net.

Cette ins­ti­tu­tion ver­saillaise, qui ne pos­sède pas d’oeuvres du peintre, vous a tout de même ou­vert ses portes…

La Gan­da­ra consi­dère la ville de Ver­sailles comme le « pa­ra­dis sur terre ». En 1911, il loue un ap­par­te­ment, rue des Ré­ser­voirs, pour sa vil­lé­gia­ture d’été. Sa fille na­tu­relle, Ju­dith Flo­ria Tos­ca, qui a épou­sé l’écri­vain Jo­han­nès Gra­vier, a vé­cu dans cette ville. Ver­sailles est aus­si un lieu de ré­si­dence de sa clien­tèle hup­pée. Ro­bert de Mon­tes­quiou y pos­sède un hô­tel par­ti­cu­lier.

Com­ment ce « poète et dan­dy in­so­lent » est-il de­ve­nu son mé­cène ?

En 1885, le comte Ro­bert de Mon­tes­quiou cher­chait un lo­cal pour en­tre­po­ser des an­ti­quailles. Son se­cré­taire et com­pa­gnon, Ga­briel Ytur­ri, lui in­dique une adresse à Mont­martre. Ils dé­couvrent alors l’ate­lier de La Gan­da­ra. Mon­tes­quiou tombe lit­té­ra­le­ment sous le charme de ce bel homme… ma­rié. Le peintre, qui sé­duit au­tant les hommes que les femmes, ne cé­de­ra ja­mais à ses avances.

Cette ren­contre lance-t-elle sa car­rière ?

Ro­bert de Mon­tes­quiou a ou­vert les portes de la bonne so­cié­té pa­ri­sienne à ce peintre doué mais qui sur­vit, sans l’aide de ses riches pa­rents, en pei­gnant des images pieuses pour l’église Saint-Sul­pice ! Jus­qu’alors il n’était connu que de la bo­hème, pilier du ca­ba­ret du Chat noir, membre du cercle des Hy­dro­pathes. Ses por­traits de la com­tesse de Mon­te­bel­lo ou de Bo­ni de Cas­tel­lane vont faire sen­sa­tion dans le Tout-Pa­ris. Roth­schild, Gref­fulhe, Noailles, Po­li­gnac, Cler­mont-Ton­nerre, aris­to­crates, cour­ti­sanes et autres can­ta­trices de l’Opé­ra, tout le monde veut son « La Gan­da­ra ». Un por­trait en pied à 15 000 francs-or, c’est le ta­rif ! Mon­tes­quiou lui sug­gère alors de si­gner ses toiles « De La Gan­da­ra ».

Est-il is­su de la no­blesse es­pa­gnole ?

Rien n’est moins sûr. Dans la presse amé­ri­caine, on lui don­nait du mar­quis… C’est un Pa­ri­sien, né rue Tait­bout. Mais son père est un ren­tier for­tu­né dont la fa­mille pos­sé­dait des mines à San Luis Po­tosí. Sa tante fut même vice-reine du Mexique… Le mys­tère de­meure.

Qu’est-ce qui le dif­fé­ren­cie d’un Bol­di­ni ?

Ce ne sont pas des ri­vaux. Les mêmes dames ont leur por­trait, par l’un et par l’autre. Bol­di­ni, c’est le mouve- ment. La Gan­da­ra, c’est le trai­te­ment des robes et des étoffes, la trans­pa­rence des tulles. Sa ges­tion du coup de pin­ceau po­sé sans fa­tigue peu faire pen­ser, toute pro­por­tion gar­dée, à l’un de ses maîtres, Veláz­quez. Il y a aus­si un cô­té in­ti­miste. À l’image du por­trait de Ro­bert de Mon­tes­quiou, en robe de chambre et un pe­tit sca­ra­bée à la main. Dans la pre­mière ver­sion, on le voyait même avec ses cha­ren­taises. Mais l’écri­vain a de­man­dé à l’ar­tiste de re­tailler la toile pour qu’elle s’adapte par­fai­te­ment à l’em­pla­ce­ment choi­si dans sa de­meure du Vé­si­net. La Gan­da­ra en fut frois­sé, mais il cé­da.

Por­trai­tiste de Ro­bert de Mon­tes­quiou (mo­dèle du ba­ron de Char­lus de Proust), de la com­tesse Gref­fulhe (mo­dèle de la du­chesse de Guer­mantes) et de Mme Le­maire (l’un des mo­dèles de Mme Ver­du­rin), An­to­nio de La Gan­da­ra sur­git-il dans La Re­cherche ?

Dans Mon­sieur de Pho­cas, ro­man à clé de Jean Lor­rain, il ap­pa­raît sous les traits de Da­rio de La Psa­ra, « le peintre at­ti­tré des élé­gances cos­mo­po­lites ». S’il existe une cor­res­pon­dance entre Proust et La Gan­da­ra, je n’ai pas trou­vé d’in­dices d’un per­son­nage de La Re­cherche ayant les traits du por­trai­tiste. C’est cu­rieux. Mar­cel Proust était pour­tant en ad­mi­ra­tion, pour ne pas dire plus, de­vant cet ar­tiste qui avait réa­li­sé plu­sieurs por­traits de « son amour pla­to­nique », Loui­sa de Mor­nand.

Le peintre n’a donc pas fait son por­trait !

Non, c’est étrange. D’au­tant que Proust dans son Jean San­teuil écri­vait que le por­trait pla­cé au fron­tis­pice de l’édi­tion ori­gi­nale de son ro­man avait été exé­cu­té par An­to­nio de La Gan­da­ra. En réa­li­té, il a été réa­li­sé par Jacques-Émile Blanche. Proust le sa­vait. Bi­zarre !

Pour­quoi in­ti­tu­ler cette ex­po­si­tion An­to­nio de La Gan­da­ra, gen­til­homme- peintre de la Belle Époque ? Pour son cô­té ga­lant ?

C’est le sur­nom que lui a don­né Ed­mond de Gon­court. Quand ma grand-tante Char­lotte évo­quait cette époque, elle chu­cho­tait. Ce­la m’in­tri­guait et je prê­tais l’oreille. In­va­ria­ble­ment, ce­la s’ache­vait par : « Chut, les en­fants écoutent ! » Ce sont mes pa­rents qui en sa­vaient plus (rires). Quand j’ai eu en­fin l’âge d’écou­ter, ils m’ont ra­con­té que l’ate­lier était un vé­ri­table théâtre de bou­le­vard. Un vau­de­ville où les portes cla­quaient sans cesse…

On lui prête bien des conquêtes, de l’ac­trice Po­laire à l’épouse de D’An­nun­zio, d’Ida Ru­bin­stein à Liane de Pou­gy. Une lé­gende ?

Son amour des femmes lui a va­lu son pre­mier ma­riage. Sa re­la­tion avec Liane de Pou­gy est avé­rée et même co­casse. Celle-ci ha­bi­tait au 13, rue de la Ne­va. La Gan­da­ra avait loué un ap­par­te­ment au 11. Il avait fait cas­ser une cloi­son pour se rendre dis­crè­te­ment chez elle…

Avec ces his­toires d’al­côves, il n’a pas eu d’in­car­tardes avec des ma­ris ja­loux ?

S’il avait dû en af­fron­ter en duel, il au­rait bien été em­bê­té. Dans une confi­dence à l’écri­vain An­dré Rou­veyre, il avouait qu’il ne pour­rait pas faire de mal à une mouche, l’idée de ver­ser une goutte de sang le ré­vul­sait. Lui, pré­fé­rait le corps à corps avec la gent fé­mi­nine.

* Xa­vier Ma­thieu a créé le site : la­gan­da­ra.fr ** An­to­nio de La Gan­da­ra, ex­po­si­tion jus­qu’au 24 fé­vrier 2019, au mu­sée Lam­bi­net, 54, bd de la Reine, 78000 Ver­sailles. Tél. : 01 30 97 28 75.

L’ate­lier était un vé­ri­table théâtre de bou­le­vard…

Ma­dame Jo­han­nès Gra­vier, huile sur toile exé­cu­tée par An­to­nio de La Gan­da­ra en 1907. C’est la fille na­tu­relle du peintre et de Sa­rah Va­na­loff, co­mé­dienne au Théâtre de l’Odéon. À droite, Xa­vier Ma­thieu, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion au mu­sée Lam­bi­net, pose de­vant le por­trait de Ro­bert de Mon­tes­quiouFe­zen­sac, mé­cène et ami de l’ar­tiste. En 1892, le peintre doit « re­tailler » ce por­trait en pied pour qu’il puisse prendre place sur le mur étroit de l’hô­tel par­ti­cu­lier de l’aris­to­crate.

Por­trait de la com­tesse Ma­thieu de Noailles, née prin­cesse An­na de Bran­co­van (vers 1899). La Gan­da­ra épou­sa, en 1909, Char­lotte Saint-An­dré, la grand-tante de Xa­vier Ma­thieu, qui est ici re­pré­sen­tée en 1905 avec son éter­nelle mouche po­sée sur la joue. Au­to­por­trait, à la mine de plomb sur pa­pier. L’ar­tiste est alors âgé de 27 ans.

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