Hé­loïse d’Ormes­son Au nom du père

Un an tout juste après la dis­pa­ri­tion de l’aca­dé­mi­cien, sa fille pu­blie son der­nier livre*, ter­mi­né par l’écri­vain deux jours avant de mou­rir. Une ode à la vie tra­ver­sée par la ques­tion es­sen­tielle de l’exis­tence de Dieu, dans la­quelle Jean d’O l’épi­cu­rie

Point de Vue - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Pau­line Som­me­let

Ra­con­tez-nous l’his­toire de ce ma­nus­crit si par­ti­cu­lier… Hé­loïse d’Ormes­son : Mon père a ache­vé Et moi je vis tou­jours, pa­ru à titre post­hume chez Gal­li­mard, en juin 2017. Il s’est im­mé­dia­te­ment lan­cé dans un nou­vel ou­vrage qu’il en­vi­sa­geait comme la fin d’une tri­lo­gie en­ta­mée avec Comme un chant d’es­pé­rance, puis Guide des éga­rés. Il était très heu­reux de se re­plon­ger aus­si vite dans l’écri­ture et il m’a tout de suite dit qu’il pu­blie­rait ce texte « chez moi ». Or, mon père écri­vait ses livres à la main, au feutre bleu, et don­nait en­suite ses feuillets à dac­ty­lo­gra­phier. Une fois les textes ta­pés, il les sou­met­tait à un pa­tient tra­vail de cor­rec­tion avant de les re­don­ner à sa se­cré­taire, et ain­si de suite. Ce lent pro­ces­sus de « na­vettes » pou­vait prendre des mois. Le jour où il est mort, la per­sonne qui sai­sis­sait son texte est ve­nue me re­mettre les der­niers feuillets de son livre, en me pré­ci­sant qu’il l’avait ache­vé deux jours avant. J’étais dans un tel état de cha­grin que j’ai en­re­gis­tré l’in­for­ma­tion sans me­su­rer son im­por­tance. Et puis dix jours plus tard, j’ai ré­cu­pé­ré le ta­pus­crit et j’ai réa­li­sé à quel point c’était si­dé­rant. Pour moi, c’est une évi­dence : mon père est par­ti car il avait le sen­ti­ment d’avoir ache­vé son oeuvre. Il pou­vait pas­ser de l’autre cô­té. N’est-ce pas fi­na­le­ment le vé­ri­table su­jet de ce livre, qui s’ouvre par ces mots : « Grâce à Dieu, je vais mou­rir » ? C’est une ques­tion qui l’a tou­jours tra­vaillé. Mon père a créé un genre. Il ap­pe­lait ro­mans des livres qui étaient da­van­tage des ex­plo­ra­tions de l’his­toire du monde dont le Temps et l’His­toire sont ra­pi­de­ment de­ve­nus les prin­ci­paux per­son­nages. Puis la ques­tion de Dieu est ar­ri­vée. Avec Un ho­san­na sans fin, il aban­donne son cô­té « Her­cule Poi­rot trans­cen­dan­tal » pour at­teindre le coeur du su­jet. Ce der­nier opus est un via­tique. C’est un au re­voir à une vie qu’il a ai­mée et cé­lé­brée sous toutes ses formes. Il y ap­porte des ré­ponses très simples à des ques­tions exis­ten­tielles, mais qui sont ir­ra­diées par sa gaie­té et son es­prit. Elles sont spi­ri­tuelles, dans tous les sens du terme ! Lui qui s’est tou­jours pro­cla­mé ag­nos­tique, de culture chré­tienne, se livre dans la der­nière page à une pro­fes­sion de foi en Jé­sus-Ch­rist ra­di­ca­le­ment nou­velle. Ses der­niers mots vous ont-ils sur­prise ? To­ta­le­ment ! Son ques­tion­ne­ment sur Dieu était très pré­sent, mais cette ir­rup­tion du Ch­rist, c’est ren­ver­sant. Il avait cet hé­do­nisme, par­fois peu com­pa­tible avec le ca­tho­li­cisme, mais vi­si­ble­ment ha­bi­té par un che­mi­ne­ment qui l’a me­né jus­qu’à ce point fi­nal. Je re­con­nais to­ta­le­ment mon père dans l’avant-der­nière page : « Je ne pré­tends pas que Dieu existe : je n’en sais rien. Je pré­tends qu’il peut exis­ter. » La der­nière, elle, n’a pas fi­ni de me dé­con­cer­ter : « Si quel­qu’un a lais­sé une trace écla­tante dans l’es­prit des hommes, c’est bien le Ch­rist Jé­sus. » En même temps, cette ul­time sur­prise lui res­semble un peu ? Sans doute. Moi, j’ai adop­té la re­li­gion du père, pre­mière époque ! Ces mé­di­ta­tions mé­ta­phy­siques qui le pré­oc­cu­paient me ta­raudent aus­si, bien sûr, mais je pense que le sa­lut passe es­sen­tiel­le­ment par les livres et par la ré­flexion. Pour moi, les livres sont des to­tems. Je les ché­ris phy­si­que­ment, tout par­ti­cu­liè­re­ment ce­lui-ci avec le­quel j’ai eu un rap­port to­ta­le­ment ir­ra­tion­nel. C’est-à-dire ? Quand j’ai ré­cu­pé­ré le texte, je l’ai lu une pre­mière fois. J’étais en transe, en os­mose avec mon père. Puis j’ai été in­ca­pable de tra­vailler des­sus pen­dant de longs mois. Quand j’ai pu en­fin m’y mettre, j’ai dé­ci­dé de le pu­blier tel quel, même si je sa­vais bien que mon père n’avait pas eu le temps de faire ce tra­vail de ver­nis, de pon­çage et de ra­bo­tage qu’il ef­fec­tuait si mé­ti­cu­leu­se­ment. En­fin, quand l’ob­jet fi­nal est ar­ri­vé, j’étais in­ca­pable de m’en sé­pa­rer. C’était comme une ul­time cou­pure à la­quelle j’avais du mal à me ré­soudre.

« Mon père est par­ti car il avait le sen­ti­ment d’avoir ache­vé son oeuvre. »

Vous avez souvent dit avoir pris vos dis­tances avec le mi­lieu de vos pa­rents. Les livres ont-ils été votre trait d’union avec vos ori­gines ? Ils furent un mer­veilleux ter­rain d’en­tente. Mon père m’a beau­coup trans­mis même si je ne par­ta­geais pas toutes ses pas­sions, no­tam­ment celle pour Cha­teau­briand. Mais il a bien sûr fa­çon­né mon goût, no­tam­ment en me fai­sant dé­cou­vrir très jeune L’Iliade et l’Odys­sée. Et puis il m’a trans­mis ce plai­sir in­fi­ni de la lec­ture. Il était à cet égard d’une cu­rio­si­té in­sa­tiable. Quand nous par­tions en va­cances l’été, il ne pou­vait pas ré­sis­ter à chi­per les livres des uns et des autres pour bu­ti­ner quelques pages. Les in­vi­tés étaient tou­jours en train de cher­cher leur livre. Moi, je sa­vais très bien qui était le cou­pable. Cette pas­sion est-elle liée à votre vo­ca­tion ? Quand j’ai choi­si de créer une mai­son d’édi­tion et de lui don­ner notre nom, il a fal­lu se mon­trer à la hau­teur. Je l’ai pris comme un beau dé­fi, d’au­tant plus que mon père était le contraire de quel­qu’un d’écra­sant. Il s’af­fir­mait bien plus dans la joie que dans la dis­corde. Fi­na­le­ment, j’ai fait un peu la même chose que ce qu’il avait fait en de­ve­nant écri­vain. Je n’ai pas re­nié mon as­cen­dance, mais mes goûts me por­taient vers autre chose. Mon mi­lieu, c’est l’édi­tion. Le sien, c’était la lit­té­ra­ture. Il fut un mo­dèle gal­va­ni­sant, qui ne pre­nait ja­mais rien pour ac­quis et nous laisse avec Un ho­san­na sans fin une mer­veilleuse dé­cla­ra­tion d’amour à ce monde qu’il a pas­sion­né­ment ai­mé. * Un ho­san­na sans fin, par Jean d’Ormes­son, édi­tions Hé­loïse d’Ormes­son, 142 pages, 14 €.

L’édi­trice en­tou­rée de ses pa­rents, Fran­çoise et Jean d’Ormes­son. Le 8 dé­cembre 2017, Hé­loïse avec sa mère et sa fille Ma­rie-Sa­rah de­vant le pré­sident de la Ré­pu­blique et Bri­gitte Ma­cron lors des fu­né­railles de son père, aux In­va­lides.

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