L’ex­po­si­tion des 100 ans de Di­na Vier­ny

Muse, col­lec­tion­neuse, mar­chande d’art, fon­da­trice du mu­sée Maillol, femme libre, elle au­ra tis­sé sa vie de ren­contres es­sen­tielles en en­ga­ge­ments pas­sion­nés. À l’ap­proche du cen­te­naire de sa nais­sance, son fils, Oli­vier Lor­quin, ex­pose à Es­pace Mu­sées, d

Point de Vue - - Sommaire - Par An­toine Mi­chel­land Pho­tos Da­vid At­lan

Il vous happe dès l’en­trée de l’ex­po­si­tion, avec sa lu­mière comme une cou­lée d’or chaud, ve­nue lé­cher la peau du mo­dèle qui brille d’un éclat plus sourd, pro­fond, nim­bé d’un fas­ci­nant mys­tère. Le Nu sombre, de Pierre Bon­nard. Un ta­bleau dont le mo­dèle est Di­na Vier­ny. « Et dont l’his­toire est sin­gu­lière », s’en­flamme Oli­vier Lor­quin, l’un des deux fils de la cé­lèbre mar­chande d’art. « Ma mère, dès 1940, suit Maillol à Ba­nyuls où elle conti­nue d’être son mo­dèle tout en fai­sant pas­ser des fu­gi­tifs et des ré­sis­tants en Es­pagne. Son pyg­ma­lion l’ap­prend. In­quiet, il lui pré­sente ses amis Ma­tisse, Du­fy, Bon­nard, qui sont dans la ré­gion pour qu’elle pose pour eux et lui évi­ter ain­si de faire des bê­tises. Quand Ma­tisse veut re­vi­si­ter Olym­pia avec Di­na, Maillol la fait re­ve­nir de peur d’être pri­vé trop long­temps de sa muse. Bon­nard, qui n’en a plus fait de­puis long­temps, com­mence à la prendre pour mo­dèle pour peindre un nu, le fa­meux Nu sombre. » Mais Di­na est ar­rê­tée pour ses faits de ré­sis­tance, l’oeuvre reste in­ache­vée jus­qu’en 1946. « Juste avant la mort de Bon­nard, elle se rend avec lui au mu­sée d’Art mo­derne où est ex­po­sé le ta­bleau. Sou­dain, il de­mande à ma­man de faire le guet et sort de son manteau une boîte de cou­leurs pour re­tou­cher la toile, tra­vailler en­core et tou­jours la lu­mière. Le Nu sombre est pas­sé en salle des ventes, voi­ci vingt­cinq ans et nous n’avions pas la pos­si­bi­li­té alors de l’ache­ter. Au Noël sui­vant, Di­na m’a of­fert les boucles d’oreilles qu’elle por­tait sur le ta­bleau et qu’elle avait ache­tées à l’époque en ven­dant un des­sin de Maillol, qu’elle ap­pe­lait “le pa­tron”. Nous avons eu le ta­bleau quelques an­nées plus tard. » Di­na l’ins­pi­ra­trice re­trouve là un chef-d’oeuvre té­moin de ses an­nées de guerre. Née le 25 jan­vier 1919 en

Bes­sa­ra­bie dans une fa­mille de mu­si­ciens, elle ar­rive en France à l’âge de 6 ans, quand son père, men­che­vik, dé­cide de quit­ter l’URSS après la mort de Lé­nine. À peine ado­les­cente, sur­nom­mée la Vierge rouge, elle est dé­jà fas­ci­née par Bre­ton et les sur­réa­listes, fré­quente le groupe Oc­tobre. Elle a 15 ans à peine et pose dé­jà pour le peintre et sculp­teur Émile Gi­lio­li. « Ce­la avant même de ren­con­trer Maillol. C’était pour une Anne de Bre­tagne en pierre que les in­dé­pen­dan­tistes bre­tons ont fait sau­ter quelques mois plus tard. Ma­man est tou­jours res­tée amie avec Gi­lio­li et l’a ex­po­sé dans sa ga­le­rie dans les an­nées 1960. Nous avons ici, dans l’ex­po­si­tion, la der­nière huile de Gi­lio­li, Le So­leil rouge, de 1976 et L’An­neau, une sculp­ture de 1973. Et puis il y a eu Maillol… » Ren­contre fon­da­trice, qui va bou­le­ver­ser deux vies. « À cette époque-là, en 1934, Maillol est plon­gé dans la dé­pres­sion, il a per­du son geste. Di­na va lui don­ner son éner­gie et il va faire son édu­ca­tion ar­tis­tique. Re­gar­dez cette Ève à la pomme de 1899 ! Elle prouve à quel point ma mère exis­tait dé­jà, bien avant sa nais­sance, dans le re­gard de Maillol. Il suf­fit de com­pa­rer avec Har­mo­nie, la der­nière sculp­ture mo­nu­men­tale du “pa­tron”, réa­li­sée pen­dant la guerre et qui est un hom­mage à Di­na. Après Ro­din, Maillol est l’autre sculp­teur uni­ver­sel, ce­lui qui fait en­trer son art dans le XXe siècle. Il sup­prime la nar­ra­tion pour faire du corps de la femme une forme qui flotte dans l’es­pace. » À la mort de l’ar­tiste, en 1944, son fils Lu­cien lui de­mande de dé­fendre l’oeuvre de Maillol, un de­voir de

trans­mis­sion qui se­ra l’une des grandes af­faires de sa vie, jus­qu’à la créa­tion de la Fon­da­tion Di­na-Vier­ny et du mu­sée Maillol. Ma­tisse re­prend au­près de la jeune femme le rôle de pyg­ma­lion que te­nait le sculp­teur. Et in­cite la muse à ou­vrir sa ga­le­rie d’art, à Pa­ris. « Il vou­lait qu’elle dé­fende les ar­tistes mais, au bout de quelques mois, il lui a dit : “Vous al­lez vous cas­ser la fi­gure… vous nous ai­mez trop.” L’ave­nir lui a don­né tort. À ma nais­sance, en 1949, Ma­tisse m’avait of­fert un fu­sain qui était dans ma chambre. Un jour, je ne l’ai plus vu. Ma­man l’avait pris pour un ac­cro­chage. Quand je le lui ai fait re­mar­quer, elle m’a dit : “Tu l’as eu pen­dant seize ans, ça ne te suf­fit pas ?” C’était ma mère, tout cra­ché. » Dans les an­nées 1950, Di­na, jeune mar­chande d’art et in­som­niaque, rem­place une de ses amies chan­teuses pour quelques nuits dans un ca­ba­ret tzi­gane. « Et le gui­ta­riste qui l’ac­com­pagne, entre deux mor­ceaux, lui confie qu’il est aus­si peintre, mais ne vit pas de son art. Son nom, Serge Po­lia­koff. C’est comme ça que ma­man l’a ex­po­sé dans sa ga­le­rie, en 1956. Elle n’a pas ven­du un ta­bleau, mais Serge a eu une re­con­nais­sance in­ter­na­tio­nale. En face de ma chambre, il y avait une de ses com­po­si­tions que je voyais en per­ma­nence. Jus­qu’à l’ins­tant où j’ai sai­si face à cette oeuvre ce qu’était l’es­pace d’un ta­bleau. Po­lia­koff a créé mon re­gard. J’ai res­sen­ti un plai­sir in­des­crip­tible qui m’ha­bite tou­jours. Je de­vais avoir 8 ans. L’oeuvre qui est ex­po­sée ici est un Di­di, le sur­nom d’Alexis, le fils de Serge, qu’il met­tait au dos des ta­bleaux qu’il ne vou­lait pas vendre. »

Ren­contre en­core avec Jeanne Bu­cher, la mar­chande d’art qui aide Di­na à créer sa propre ga­le­rie. Elle sen­si­bi­lise la jeune femme aux pri­mi­tifs mo­dernes comme Bau­chant, le Doua­nier Rous­seau ou Sé­ra­phine, dont « ma­man achète treize toiles ma­jeures à la soeur du col­lec­tion­neur Wil­helm Uhde, qui lui vend le fond en via­ger. Des an­nées plus tard, ma­de­moi­selle Uhde fi­nit par lan­cer : “Je suis in­cre­vable, pre­nez tout.” » Ren­contre tou­jours avec Tee­ny Du­champ qui per­met à Di­na d’ac­com­plir son rêve de col­lec­tion­ner des Mar­cel Du­champ. Et puis cette nuit du 26 jan­vier 1970. « Il y a eu deux mo­ments cru­ciaux dans sa vie, Maillol et cette nuit-là, à Mos­cou. Quand elle dé­couvre quatre re­pré­sen­tants ma­jeurs de l’avant-garde russe, Ilya Ka­ba­kov, Erik Bou­la­tov, Vla­di­mir Yan­ki­levs­ky et Os­car Ra­bin. Elle est plus que si­dé­rée. Bien sûr, ils n’ont pas droit au sta­tut d’ar­tistes, ma­man dé­cide de sor­tir leurs oeuvres en contre­bande et or­ga­nise en 1973, la pre­mière ex­po­si­tion des non confor­mistes russes. Dont cet au­to­por­trait de Bou­la­tov. Je suis re­ve­nu à Mos­cou avec Di­na, en­suite, car à l’âge de 30 ans j’ai com­men­cé à tra­vailler avec elle et on ne s’est plus quit­tés. Grâce à elle, j’ai par­ti­ci­pé à cette aven­ture de plain-pied. Le der­nier ta­bleau qu’elle a ache­té avant sa mort, voi­ci dix ans, était L’Amé­ri­caine, de Maillol. » Di­na au­ra fait vivre l’oeuvre du “pa­tron” jus­qu’à son der­nier souffle.  Voir Di­na Vier­ny, un éclec­tisme élec­trique, de Maillol à Mar­cel Du­champ, jus­qu’au 8 mars 2019, Es­pace Mu­sées (créé par Fran­cis Briest), Ter­mi­nal 2 E, hall M, aé­ro­port de Pa­ris-Charles de Gaulle. Ex­po­si­tion ac­ces­sible aux voya­geurs mu­nis d’une carte d’em­bar­que­ment.

« Il y a eu deux mo­ments cru­ciaux dans sa vie, Maillol et cette nuit-là, à Mos­cou. »

Fils de Di­na Vier­ny, di­rec­teur du mu­sée Maillol, de la fon­da­tion et de la ga­le­rie créée par sa mère, Oli­vier Lor­quin a or­ga­ni­sé cette ex­po­si­tion ex­cep­tion­nelle. Le Nu sombre de Bon­nard, pour le­quel Di­na a po­sé pen­dant la guerre. Elle a of­fert à Oli­vier les boucles d’oreilles qu’elle porte sur la toile en at­ten­dant de pou­voir la ra­che­ter.

Di­na en séance de pose pour un état de Har­mo­nie dans l’ate­lier de Maillol, à Ba­nyuls­sur-Mer, en mars 1941. Le bronze Har­mo­nie ex­po­sé à Es­pace Mu­sées. En bas, cette Ève à la pomme, de Maillol, créée en 1899, montre que Di­na exis­tait dans le re­gard du sculp­teur bien avant sa nais­sance.

Une vi­si­teuse de­vant Feuilles, 1928-1929, de Sé­ra­phine de Sen­lis, une pri­mi­tive mo­derne col­lec­tion­née par Di­na. À sa gauche, Dé­sert d’Imots­ki, de Jacques Dou­cet. Ci-contre, Au­to­por­trait, 1968, de Bou­la­tov.

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