Béa­ti­fi­ca­tion des moines de Tib­hi­rine Au royaume de Dieu

Point de Vue - - Sommaire - Par Pierre Cas­tel

Le 26 jan­vier der­nier était an­non­cée la béa­ti­fi­ca­tion des moines de Tib­hi­rine. La cé­ré­mo­nie of­fi­cielle se dé­roule ce sa­me­di 8 dé­cembre, à Oran. Ren­contre avec Bru­no de Cher­gé, ne­veu de frère Ch­ris­tian, an­cien prieur du mo­nas­tère, qui tra­vaille à la trans­mis­sion du mes­sage de son oncle.

Ils vont être béa­ti­fiés. En au­to­ri­sant la si­gna­ture du dé­cret, le pape Fran­çois a re­con­nu que dix­neuf re­li­gieux étaient morts en Al­gé­rie « en haine de la foi ». Par­mi eux, les sept moines de Tib­hi­rine – dont le des­tin a ins­pi­ré en 2010 le film de Xa­vier Beau­vois Des hommes et des dieux. Tous de­vien­dront, sa­me­di 8 dé­cembre, bien­heu­reux. Quelque trois cents per­sonnes as­sis­te­ront à la cé­ré­mo­nie dans la ba­si­lique San­ta Cruz d’Oran*. Bru­no de Cher­gé, ne­veu de frère Ch­ris­tian, ne pou­vait ra­ter cet évé­ne­ment tant es­pé­ré. Ce­lui qui consi­dère la vie de ces moines comme « un mo­dèle, mais si haut qu’il est très com­pli­qué à at­teindre » est sa­tis­fait que les ac­tions de son oncle soient re­con­nues par l’Église. Pro­fon­dé­ment mys­tique, « priant au mi­lieu de priants », Ch­ris­tian de Cher­gé avait re­fu­sé de quit­ter son mo­nas­tère au plus fort de la guerre ci­vile al­gé­rienne, alors que les at­taques ter­ro­ristes se mul­ti­pliaient. Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, le su­pé­rieur et ses six com­pa­gnons se­ront en­le­vés par le Groupe is­la­mique ar­mé – se­lon la ver­sion of­fi­cielle d’Al­ger – puis exé­cu­tés deux mois plus tard…

Quelle a été votre ré­ac­tion le 26 jan­vier 2018 à l’an­nonce of­fi­cielle ?

(Dans un large sou­rire) Content. Heu­reux. Une grande joie.

Dans quelles cir­cons­tances va se dé­rou­ler la cé­ré­mo­nie ?

Il y au­ra une messe et une in­ten­tion de prière pour les dix-neuf mar­tyrs de l’église d’Al­gé­rie. Les ca­no­ni­sa­tions se dé­roulent à Rome et les béa­ti­fi­ca­tions, nor­ma­le­ment, dans le lieu où ont vé­cu et où sont morts les mar­tyrs. Nous avons tous dit notre pré­fé­rence pour que ce­la se dé­roule en Al­gé­rie, au coeur du peuple al­gé­rien qui les a cô­toyés. C’est im­por­tant pour l’église d’Al­gé­rie et les fa­milles des re­li­gieux as­sas­si­nés.

Quel sens don­ner à cette béa­ti­fi­ca­tion ?

Soit vous êtes béa­ti­fié en fonc­tion de vos ver­tus : votre vie est exem­plaire et l’Église veut donc la don­ner en exemple. Dans ce cas, un mi­racle est né­ces­saire. Soit vous êtes mar­tyr : vous avez été tué en haine de la foi chré­tienne, et la dé­ci­sion de béa­ti­fi­ca­tion se fait plus ra­pi­de­ment parce qu’un mi­racle n’est pas né­ces­saire. Dans ce cas pré­cis, les moines de Tib­hi­rine étaient un bel exemple de pont entre les re­li­gions chré­tienne et mu­sul­mane.

Mon­sei­gneur Teis­sier, ar­che­vêque émé­rite d’Al­ger, l’avait bien com­pris : « Nos frères étaient le vi­sage, le coeur, les mains de Jé­sus pour des mu­sul­mans, nos voi­sins, nos hôtes, nos frères »…

Les moines sont des hommes or­di­naires qui font des choses ex­traor­di­naires. Frère Luc, mal­gré son âge

ca­no­nique, était très dé­voué et soi­gnait n’im­porte qui gra­tui­te­ment de nuit comme de jour. Il était consi­dé­ré comme le ma­ra­bout. Frère Amé­dée ser­vait ad­mi­nis­tra­ti­ve­ment ; frère Chris­tophe était im­pli­qué dans l’agri­cul­ture du do­maine qui fai­sait vivre plu­sieurs fa­milles de Tib­hi­rine ; frère Paul gé­rait l’ir­ri­ga­tion avec ses doigts de fée. Les ha­bi­tants du vil­lage consi­dé­raient qu’ils n’étaient pas tou­chés par les at­ten­tats grâce à la pré­sence du mo­nas­tère. Les heures de prière des mu­sul­mans fonc­tion­naient comme un ef­fet mi­roir par rap­port à celles des moines.

Comment vi­vaient-ils au quo­ti­dien ?

Les com­mu­nau­tés trap­pistes doivent sub­ve­nir à leurs be­soins en au­to­no­mie. Ce n’est pas dif­fi­cile pour eux, car c’est dé­jà dans les gènes des trap­pistes, qui sont at­ta­chés à une terre à dé­fri­cher. Ils avaient aus­si des ruches, et ain­si une pro­duc­tion agri­cole qu’ils ven­daient sur les mar­chés. Ils vi­vaient très chi­che­ment. Frère Luc avait une fi­lière lyon­naise qui lui en­voyait des mé­di­ca­ments. Il di­sait n’en avoir ja­mais man­qué.

Quelle re­la­tion aviez-vous avec frère Ch­ris­tian, in­car­né par Lam­bert Wil­son dans le film de Xa­vier Beau­vois ?

Celle d’un ne­veu à oncle moine… Avoir un oncle moine, c’est le bon­heur. Comme il était su­pé­rieur de sa com­mu­nau­té, pour as­sis­ter à des cha­pitres gé­né­raux, il ef­fec­tuait de nom­breux pas­sages par Pa­ris. Ch­ris­tian avait beau­coup de re­cul sur les choses mais était très pré­sent dans ma vie. Les moines prient pour le monde et sont donc très conscients de ce qui s’y passe.

Vous êtes-vous dé­jà ren­du au mo­nas­tère ?

Pas du vi­vant de mon oncle, parce que l’Al­gé­rie était en pleine guerre ci­vile. Nous y sommes al­lés il y a deux ans, pour les 20 ans de la tra­gé­die. Leur mort est hor­rible, nous avons vé­cu la pé­riode de leur en­lè­ve­ment pen­dant deux mois, c’était très dur. Mais mon oncle a écrit un tes­ta­ment ma­gni­fique où il dé­clare no­tam­ment : « Ma vie était DON­NÉE, à Dieu et à l’Al­gé­rie. » Ce n’est pas leur mort qui est in­té­res­sante, mais leur vie et leur mes­sage. Nous ten­tons de trans­mettre ce mes­sage et cet hé­ri­tage.

Frère Ch­ris­tian a d’abord été prêtre. Comment est-il de­ve­nu moine ?

Mon oncle a été éle­vé en Al­gé­rie. Son père était sol­dat dans l’ar­mée d’Afrique. Il a été plon­gé très jeune, vers 4 ans, dans la vie al­gé­rienne, à Mai­son-Car­rée, dans la ban­lieue d’Al­ger. Sé­mi­na­riste aux Carmes quand la guerre d’Al­gé­rie a écla­té, il a été ap­pe­lé. Il s’oc­cu­pait de la ges­tion ad­mi­nis­tra­tive des vil­lages pour qu’il y ait des écoles et des soins. Jeune lieu­te­nant, il s’est lié

« Ce n’est pas leur mort qui est in­té­res­sante, mais leur vie et leur mes­sage. »

d’ami­tié avec un garde-cham­pêtre mu­sul­man qui l’a sau­vé lors­qu’il a été pris à par­tie par des membres du FLN. Deux jours plus tard, on a re­trou­vé le corps de cet homme sans vie. Mon oncle a été mar­qué par le fait que ce père de fa­mille lui ait « don­né sa vie ». Il s’est dit qu’une fois prêtre, il vou­lait don­ner sa vie au peuple al­gé­rien. Il a fait cinq ans obli­ga­toires au dio­cèse de Pa­ris puis, dès qu’il a pu, il est al­lé à No­treDame d’Ai­gue­belle dans la Drôme, l’ab­baye mère de Tib­hi­rine, avant de faire des études d’is­la­mo­lo­gie à Rome. Il a été élu en 1984 prieur du mo­nas­tère.

Voyez-vous une contra­dic­tion entre l’exis­tence qu’ont me­née ces moines et les dif­fé­rents hom­mages et mo­nu­ments post­humes ? Un square dans le XIe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris re­nom­mé, en 2016, « jar­din des Moines-de-Tib­hi­rine », des sculp­tures dans la Mai­son Saint-Iré­née à Lyon…

Ce­la ne leur au­rait pas beau­coup plu. Le moine ne vit pas pour ce­la ; il vit dans l’hu­mi­li­té de son mo­nas­tère. Quand on de­man­dait à mon­sei­gneur Cla­ve­rie [qui fi­gure par­mi les mar­tyrs béa­ti­fiés, ndlr] pour­quoi ils res­taient, il ré­pon­dait : « On est en pleine guerre ci­vile, c’est une hor­reur mais nous de­vons être les té­moins d’une vie de dons et de dés­in­té­rêt. »

Ch­ris­tian de Cher­gé écri­vait beau­coup. Se consi­dé­rait-il comme poète ou était-ce pour lui une consi­dé­ra­tion trop or­gueilleuse ?

Il es­sayait de dé­fri­cher des idées et des concepts mais il n’était pas poète. Frère Chris­tophe était très poète, avec un mé­lange de cal­li­gra­phie et de poé­sie. Notre as­so­cia­tion vient de pu­blier un livre sur les écrits des moines, Heu­reux ceux qui es­pèrent. Au­to­bio­gra­phies spi­ri­tuelles **, afin de per­mettre à tous de ren­trer dans leur iti­né­raire spi­ri­tuel.

Qu’est de­ve­nu le mo­nas­tère après la mort des moines ?

Pen­dant six ans, ce­la a été com­pli­qué. Mais en­suite, le père Jean-Ma­rie Las­sausse est ar­ri­vé à Tib­hi­rine pour conti­nuer à faire vivre le do­maine agri­cole pen­dant quinze ans. Il s’est re­ti­ré et quatre re­li­gieux sont au mo­nas­tère au­jourd’hui. Ils vont nous ac­cueillir pour la béa­ti­fi­ca­tion. Pour nous, fa­milles, il est im­por­tant de sa­voir que la vie conti­nue là-bas. Quand on voit le rayon­ne­ment du film Des hommes et des dieux, avec des ré­com­penses pour Mi­chael Lons­dale et Xa­vier Beau­vois, quand je vois au­tour de moi la ré­so­nance qu’ont ces mar­tyrs, c’est gé­nial. De notre cô­té, nous ne sommes rien, sim­ple­ment des por­teurs d’eau.  * Re­trans­mis­sion en di­rect de la cé­ré­mo­nie sur la chaîne KTO, sa­me­di 8 dé­cembre, à 13 h. **

Heu­reux ceux qui es­pèrent – Au­to­bio­gra­phies spi­ri­tuelles,

Édi­tions du Cerf, 768 pages, 29 eu­ros.

Les moines de Tib­hi­rine en mai 1989, sept ans avant le drame. De gauche à droite, frère Ch­ris­tian, frère Mi­chel, frère Jean de la Croix (ab­bé d’Ai­gue­belle), frère Jean-Pierre (âgé de 94 ans, il vit au­jourd’hui au Ma­roc), frère Phi­lippe (ab­sent lors de l’en­lè­ve­ment), frère Bru­no, frère Cé­les­tin, frère Chris­tophe et frère Luc.

Sa­me­di 8 dé­cembre à 13 h au­ra lieu la cé­ré­mo­nie de béa­ti­fi­ca­tion à Notre-Dame de San­ta Cruz d’Oran, à 200 km à l’ouest de Tib­hi­rine. Ci-des­sous, dans le film de Xa­vier Beau­vois, les moines votent pour res­ter dans le mo­nas­tère mal­gré le risque ter­ro­riste.

De 1984 jus­qu’à l’en­lè­ve­ment, en mai 1996, frère Ch­ris­tian était prieur du mo­nas­tère où les moines sub­ve­naient à leurs be­soins en tra­vaillant la terre. Ci-des­sus, Mi­chael Lons­dale dans le rôle de frère Luc, le moine mé­de­cin qui ac­cueillait les pa­tients gra­tui­te­ment.

Un membre du cler­gé, le père Jean-Ma­rie Las­sausse, a pour­sui­vi pen­dant quinze ans l’en­tre­tien du do­maine de huit hec­tares et des tombes des moines as­sas­si­nés.

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