Ma­rie-Thé­rèse d’Au­triche Une femme au pou­voir

Point de Vue - - Sommaire - Par Isa­belle Pia

Au coeur d’un XVIIIe siècle peu ha­bi­tué au pou­voir fé­mi­nin, l’im­pé­ra­trice Ma­rie-Thé­rèse règne sur l’Au­triche, tout en éle­vant seize en­fants, dont notre fu­ture reine Ma­rie-An­toi­nette. Épouse, mère et sou­ve­raine ab­so­lue, cette femme d’ex­cep­tion a la trempe d’une hé­roïne mo­derne. Son des­tin ro­ma­nesque fait l’ob­jet d’un té­lé­film dif­fu­sé cette se­maine sur Arte.

Le 20 oc­tobre 1740, la mort bru­tale de Charles VI de Habs­bourg, vic­time d’un em­poi­son­ne­ment aux cham­pi­gnons, pro­pulse à la tête de la mai­son d’Au­triche une femme, pour la pre­mière et la der­nière fois de son his­toire. Vingt-trois ans plus tôt, le 13 mai, la nais­sance de Ma­rie-Thé­rèse a dé­çu sa mère, l’im­pé­ra­trice Éli­sa­beth-Ch­ris­tine, qui a per­du un an au­pa­ra­vant un pe­tit gar­çon de sept mois. « Mon épouse n’est pas sa­tis­faite de n’avoir eu cette fois qu’une fille, mais moi, je dis que c’est tou­jours un en­fant et j’es­père que des fils et des filles sui­vront », écrit l’em­pe­reur Charles à sa belle-mère, Ch­ris­tine-Louise de Bruns­wick-Lu­ne­bourg. Seules deux filles naî­tront en­core, et Ma­rie-Thé­rèse n’au­rait ja­mais ré­gné sans un dé­cret éton­nam­ment pré­mo­ni­toire, pro­mul­gué dès 1713 par Charles VI. Bou­le­ver­sant l’ordre suc­ces­so­ral, la Prag­ma­tique Sanc­tion éta­blit que, au cas où il n’au­rait que des filles, les ter­ri­toires hé­ré­di­taires des Habs­bourg, à l’in­té­rieur comme à l’ex­té­rieur du Saint Em­pire, re­vien­draient à la fu­ture Ma­rieT­hé­rèse… Une me­sure ne s’ap­pli­quant pas, en re­vanche, à la di­gni­té im­pé­riale élec­tive. Est-ce parce qu’il n’a ja­mais ces­sé d’es­pé­rer la nais­sance d’un fils ? Charles VI n’ini­tie pas son aî­née à l’art de gou­ver­ner son vaste em­pire : ar­chi­du­ché d’Au­triche, royaumes de Bo­hême et de Hon­grie, et d’autres ter­ri­toires en Ita­lie et aux Pays-Bas. Ma­rie-Thé­rèse re­çoit une édu­ca­tion clas­si­que­ment aris­to­cra­tique, mé­lange de re­li­gion, langues, des­sin, mu­sique, théâtre… Le 12 fé­vrier 1736, la blonde prin­cesse aux yeux bleus épouse le sé­dui­sant Fran­çois-Étienne, duc de Lor­raine, au­quel elle est pro­mise de­puis l’en­fance. Pour conclure cette union, le sou­ve­rain a dû ac­cep­ter de re­non­cer au du­ché de ses an­cêtres, cé­dé à la France, en échange du grand-du­ché de Tos­cane. Ar­ran­gé, ce ma­riage n’en est pas moins pla­cé sous le signe d’un amour vé­ri­table. Ju­bi­la­toire, la nuit de noces inau­gure un bon­heur conju­gal qui ne se dé­men­ti­ra pas et les deux époux par­ta­ge­ront le même lit toute leur vie. À peine les fu­né­railles de son père ache­vées, la nou­velle ar­chi­du­chesse et reine connaît le bap­tême du feu. Le jeune Fré­dé­ric II de Prusse, qui a pour­tant si­gné la Prag­ma­tique Sanc­tion, en­va­hit la riche pro­vince de la Si­lé­sie. Puis l’élec­teur de Ba­vière conteste la lé­gi­ti­mi­té de Ma­rie-Thé­rèse, bien­tôt ap­puyé par la France. Ain­si dé­bute la guerre de Suc­ces­sion. Pour ne pas voir son hé­ri­tage dé­man­te­lé, Ma­rie-Thé­rèse lutte avec cou­rage, sou­vent contre l’avis de ses vieux mi­nistres et même de son ma­ri, nom­mé « co­ré­gent » pour fa­vo­ri­ser son élec­tion au trône du Saint Em­pire. La jeune sou­ve­raine se dé­couvre le goût du pou­voir. Mais l’ar­mée au­tri­chienne a été dé­ci­mée par la guerre contre les Turcs, au­tre­fois me­née par son père. Les caisses sont vides. Bien­tôt, son seul es­poir ré­side dans le sou­tien mi­liaire de la Hon­grie dont elle est de­ve­nue « roi », se­lon la tra­di­tion, le 25 juin 1741. Deux mois plus tard, le 11 sep­tembre, elle im­plore ses su­jets hon­grois de lui ve­nir en aide alors que les troupes ba­va­roises me­nacent Vienne. De­vant la Diète réu­nie à Pres­bourg, elle tient en la­tin un dis­cours si émou­vant qu’à son terme les té­moins s’ex­clament en pleu­rant : « Nous don­ne­rons notre vie et notre sang pour notre reine. » La Si­lé­sie lui échappe pour­tant. Perte ra­ti­fiée par le trai­té d’Aix-la-Cha­pelle. Tout en rê­vant de ri­poste, Ma­rie-Thé­rèse com­prend qu’il lui faut avant tout re­mettre sur pied ces royaumes et prin­ci­pau­té, mal

en point, dont elle a hé­ri­té. Elle se lance dans une consi­dé­rable ré­forme ad­mi­nis­tra­tive, agri­cole, fis­cale, éco­no­mique, sco­laire et mi­li­taire, propre à créer un État mo­derne, cen­tra­li­sé et fort. Éli­sa­beth Ba­din­ter, dans une bio­gra­phie*, dé­crit l’ap­pli­ca­tion de la sou­ve­raine : « Ses jour­nées com­mencent à 4 ou 5 heures du ma­tin pour lire tous les rap­ports qu’on pose sur son bu­reau, en­tre­te­nir ses cor­res­pon­dances per­son­nelles, po­li­tiques et ad­mi­nis­tra­tives, don­ner ses au­diences, re­ce­voir ses mi­nistres, as­sis­ter aux confé­rences. Elle au­ra plus tra­vaillé dans sa vie que ses trois pré­dé­ces­seurs réunis, car elle veut tout sa­voir jus­qu’au plus pe­tit dé­tail. Cette am­bi­tion de gou­ver­ner […] s’ap­puie es­sen­tiel­le­ment sur son dé­sir d’au­to­ri­té. Elle en­tend être le maître ab­so­lu de ses États et re­con­nue comme telle. » Des­pote éclai­rée, mo­rale et fi­dèle, Ma­rie-Thé­rèse sait se faire ap­pré­cier et té­moi­gner sa re­con­nais­sance à ceux qui la servent. D’une éton­nante mo­der­ni­té, elle mé­nage aus­si sa vie pri­vée au­près de Fran­çois, qu’elle ne ces­se­ra ja­mais d’ai­mer, et de leurs nom­breux en­fants, dont elle prise la com­pa­gnie et dont elle sur­veille avec soin l’édu­ca­tion. « De son ar­ri­vée au pou­voir (1740) à la fin de la guerre de Sept Ans (1763), près de vingt-trois ans s’écoulent à ne pen­ser qu’au conflit et à la re­vanche, avec pour ob­jec­tif : ré­cu­pé­rer le bien vo­lé (la Si­lé­sie) par Fré­dé­ric. Mais, si­mul­ta­né­ment, entre 1741 et 1756, Ma­rie-Thé­rèse a mis au monde treize en­fants qu’elle a éle­vés à sa ma­nière, avec les sou­cis et les cha­grins que ce­la sup­pose à l’époque », com­mente Éli­sa­beth Ba­din­ter. Cette des­cen­dance consi­dé­rable lui per­met­tra de rendre sa vo­ca­tion eu­ro­péenne à la mai­son de Habs­bourg. Ses fils ré­gne­ront sur l’em­pire Habs­bourg, le du­ché de Mo­dène, le grand­du­ché de Tos­cane… Ses filles de­vien­dront sou­ve­raines, par ma­riage, Ma­rie-Amé­lie à Parme, Ma­rie-Ca­ro­line à Naples, Ma­rie-An­toi­nette en France… En 1765, le dé­cès sou­dain de Fran­çois, em­por­té par une crise d’apo­plexie, plonge l’im­pé­ra­trice dans un cha­grin ter­rible. Elle prend le deuil, qu’elle ne quit­te­ra plus, de ce ma­ri pour­tant vo­lage, se re­tire de la Cour et songe même à ab­di­quer. Mais sa se­conde pas­sion, le pou­voir, reste trop vive. La co­ré­gence qui s’ouvre avec son am­bi­tieux fils aî­né, Jo­seph, 24 ans, s’avère ora­geuse.

Le dé­cès sou­dain de Fran­cois, plonge l’im­pé­ra­trice dans un cha­grin ter­rible.

Les der­nières an­nées du règne voient Ma­rie-Thé­rèse di­mi­nuée phy­si­que­ment, en rai­son de sa forte sur­charge pon­dé­rale. Ai­grie et dé­pres­sive, cette ca­tho­lique fer­vente ne trouve plus de ré­con­fort que dans un ex­cès de re­li­gion vi­rant à la bi­go­te­rie. Le 29 no­vembre 1780, elle suc­combe des suites d’un re­froi­dis­se­ment et re­trouve son cher époux dans le double sar­co­phage de la crypte des Ca­pu­cins, né­cro­pole vien­noise des Habs­bourg de­puis 1633. Son vieil en­ne­mi, Fré­dé­ric II, lui rend hom­mage en écri­vant à d’Alem­bert que, jus­qu’au bout, « elle a fait hon­neur au trône et à son sexe ».  * Le pou­voir au fé­mi­nin : Ma­rie-Thé­rèse d’Au­triche, par Éli­sa­beth Ba­din­ter, édi­tions Flam­ma­rion, 368 pages, 21,90 eu­ros. Ci-des­sus, Ma­rie-An­toi­nette, la fu­ture reine de France, par Mar­tin van Mey­tens, vers 1767, à Schön­brunn. Sa soeur, Ma­rie-Ca­ro­line, la reine de Naples, peinte par Giu­seppe Cam­ma­ra­no. À gauche, cette toile de Louis-Jo­seph Mau­rice montre Ma­rie-Thé­rèse avec ses quatre fils : l’em­pe­reur Jo­seph II, le fu­tur Léo­pold II, Fer­di­nand, le duc de Mo­dène, et Maxi­mi­lien Fran­çois, l’ar­che­vê­queé­lec­teur de Co­logne. Les gi­sants de Ma­rie-Thé­rèse et Fran­çois dans la crypte des Ca­pu­cins, à Vienne.

Page de gauche, Por­trait équestre de Ma­rie-Thé­rèse d’Au­triche, peint par Fran­çois Ei­sen en 1757. Son père Charles VI, em­pe­reur ro­main ger­ma­nique, une toile exé­cu­tée par Jan Ku­pe­cký en 1716.

Ci-des­sus, Fré­dé­ric II, roi de Prusse, re­pré­sen­té avant une scène de com­bat lors la guerre de Si­lé­sie, par An­toine Pesne. L’im­pé­ra­trice et son époux, l’em­pe­reur Fran­çois Ier, aux cô­tés de leurs en­fants, en 1754 (ta­bleau de Mar­tin van Mey­tens).

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