Vincent Fa­rel­ly et Jean-Bap­tiste Mar­tin Leur sa­voir-faire des Lu­mières

Vincent Fa­rel­ly et Jean-Bap­tiste Mar­tin

Point de Vue - - Sommaire - Par Ma­rie-Émi­lie Four­neaux Pho­tos Ch­ris­tel Jeanne

La dé­co­ra­tion de la cour de Marbre du châ­teau de Ver­sailles, des faïences pour Gien, des mo­tifs pour la col­lec­tion Cruise 2019 de Guc­ci… l’ate­lier A Pa­ris Chez An­toi­nette Pois­son n’en fi­nit pas de mul­ti­plier les col­la­bo­ra­tions. De­puis 2012, il fait re­vivre la do­mi­no­te­rie, un ar­ti­sa­nat is­su du XVIIIe siècle sous les bons aus­pices de la mar­quise de Pom­pa­dour.

Dans le calme de leur ate­lier, dans une cour pa­vée près de la place de la Bas­tille, Vincent Fa­rel­ly et Jean-Bap­tiste Mar­tin tra­vaillent avec ap­pli­ca­tion. En­tou­rés de leurs créa­tions, sous le re­gard de leur la­pin bap­ti­sé Pom­pon, l’un encre la plaque sur la presse, l’autre peint l’une des 800 feuilles à mo­tif pointe de dia­mant qui vien­dront bien­tôt ta­pis­ser l’es­ca­lier et le dres­sing d’un ap­par­te­ment lon­do­nien. Elles se­ront po­sées une à une, bord à bord, de sorte que les ins­crip­tions dans la marge soient dis­si­mu­lées dans la pure tra­di­tion du pa­pier do­mi­no­té. « Les do­mi­no­tiers ont eu l’idée gé­niale de si­gner chaque feuille. En les sou­le­vant, on voit leur nom, leur ville et le nu­mé­ro du mo­dèle. Il y avait des ate­liers à Pa­ris, rue Saint-Jacques, Or­léans, Rouen, Lyon, mais aus­si en Ita­lie et en Al­le­magne, où cer­tains im­pri­meurs ont mi­gré. À Ve­nise, on trouve en­core des pa­piers dé­co­rés qui en sont dé­ri­vés. » Les deux as­so­ciés ex­hument cette tech­nique du XVIIIe siècle lors de la res­tau­ra­tion d’une mai­son de bourg, celle d’un no­table au­ver­gnat. Aux murs de son ca­bi­net pri­vé, ils dé­couvrent les ves­tiges d’une mul­ti­tude d’épées à la lame flam­boyante. « Nous avons re­cons­ti­tué l’en­semble en ré­im­pri­mant les feuilles. Puis­qu’elles sont créées une par une, elles sont toutes lé­gè­re­ment dif­fé­rentes. Ce­la donne une sorte de vi­bra­tion au mur. C’était si beau que nous avons eu en­vie de pro­po­ser ce type de dé­co­ra­tion », ex­plique Jean-Bap­tiste. Avec Ju­lie Stor­diau, éga­le­ment res­tau­ra­trice di­plô­mée de l’Ins­ti­tut na­tio­nal du pa­tri­moine, Jean-Bap­tiste et Vincent créent en 2012 leur ate­lier bap­ti­sé « A Pa­ris Chez An­toi­nette Pois­son » en clin d’oeil à la mar­quise de Pom­pa­dour, Jeanne-An­toi­nette de son pré­nom com­plet. « Elle vé­cut entre 1721 et 1764, pé­riode de créa­tion du pa­pier do­mi­no­té, pré­cise Vincent. Elle en était d’ailleurs ama­trice. Son in­ven­taire après dé­cès en fait men­tion, comme de ses pa­ra­vents et ses

in­diennes. » De ces tis­sus peints ou im­pri­més dé­rivent d’ailleurs les pa­piers do­mi­no­tés. Ini­tia­le­ment im­por­tés des comp­toirs des Indes, ils furent in­ter­dits sous Louis XIV, le sou­ve­rain sou­hai­tant ain­si as­su­rer la pro­tec­tion des ma­nu­fac­tures royales, soie­ries lyon­naises en tête. Les ar­ti­sans se tournent dès lors vers un autre sup­port et in­ventent le pa­pier do­mi­no­té. Il or­nait l’in­té­rieur des coffres et ar­moires, ha­billait des boîtes, re­liait des livres bro­chés et ta­pis­sait des cor­ri­dors et al­côves. « Nous avons re­trou­vé les tech­niques en ache­tant no­tam­ment des do­cu­ments en salle des ventes. Nous avons étu­dié les traits de pin­ceau, la fa­çon dont l’encre est di­luée, les taches dues à l’exé­cu­tion ra­pide, les co­lo­ris ré­duits, l’in­di­go pour les bleus, les terres et les ocres pour les rouges et les jaunes, et les verts ob­te­nus en les su­per­po­sant. » Les jeunes créa­teurs s’ins­pirent ain­si de mo­dèles an­ciens et font fa­bri­quer leur pa­pier, se­lon les re­cettes de l’époque, par Le Mou­lin du Ver­ger près d’An­gou­lême. « Nous avons éga­le­ment réa­li­sé un ca­hier de cou­leurs que nous avons dé­cli­né pour don­ner aux clients la pos­si­bi­li­té de per­son­na­li­ser leur com­mande. Il est tou­jours sur­pre­nant de voir à quel point les nuances peuvent mo­di­fier la per­cep­tion d’un mo­tif. » Les dé­co­ra­teurs an­glais et amé­ri­cains sont de plus en plus nom­breux à les sol­li­ci­ter, Pe­ter Ma­ri­no par­mi les pre­miers qui leur a com­man­dé le pa­pier do­mi­no­té n° 14 aux mo­tifs abs­traits, pour un cou­loir de châ­teau Ca­non à Saint-Émi­lion, le do­maine vi­ti­cole ap­par­te­nant à Cha­nel. Tout der­niè­re­ment, le trio s’est ins­pi­ré de la pièce des bains de Ma­rie-An­toi­nette et des vues du jar­din sous Louis XV ti­rées d’es­tampes de Ri­gaud, pour la bou­tique de la cour de Marbre du châ­teau de Ver­sailles. Dans ce nou­vel es­pace dé­dié à la créa­tion et au sa­voir-faire fran­çais, leurs ca­hiers, cous­sins et boîtes en pa­pier mâ­ché, ti­rées de vieux cof­frets de dot, sont aus­si pré­sen­tés tout comme une nou­veau­té, leur col­lec­tion pour Gien sur des formes de tasse ou d’as­siette is­sues des ar­chives de la faïen­ce­rie. A Pa­ris Chez An­toi­nette Pois­son ne compte plus ses col­la­bo­ra­tions avec les marques, telle Guc­ci qui a choi­si leurs des­sins pour une ving­taine de pièces de la col­lec­tion Cruise 2019. « Tout se fait na­tu­rel­le­ment, les pro­jets viennent à nous », s’étonne en­core Jean-Bap­tiste qui compte pro­po­ser l’an pro­chain leurs mo­tifs is­sus de la do­mi­no­te­rie sur du pa­pier peint… en rou­leau ! « Une ma­nière de ne plus se li­mi­ter à l’ex­cep­tion­nel, pré­cise-t-il, et d’at­teindre le mar­ché des dé­cors éphé­mères de l’hô­tel­le­rie et de la res­tau­ra­tion. » Une jo­lie pi­rouette de l’his­toire éga­le­ment, puisque les do­mi­nos ont dis­pa­ru pro­gres­si­ve­ment à la fin du XVIIIe siècle avec l’in­ven­tion du pa­pier conti­nu.

Le la­pin Pom­pon dans ses bras, JeanBap­tiste Mar­tin pose avec Vincent Fa­rel­ly dans leur ate­lier pa­ri­sien. Au mur, les mo­dèles pro­po­sés, si­gnés dans la marge, me­surent 32 x 42 cm, le stan­dard his­to­rique. Ils sont im­pri­més et re­haus­sés de cou­leurs à la main ou à l’aide d’un po­choir.

Jean-Bap­tiste im­prime l’une des 800 feuilles à mo­tif pointe de dia­mant pour la dé­co­ra­tion d’un ap­par­te­ment lon­do­nien. Les jeunes res­tau­ra­teurs s’ins­pirent de do­cu­ments an­ciens, tels ces livres ache­tés en salle des ventes. De biais, sur le meuble à ti­roirs gris, le cof­fret de dot en pa­pier mâ­ché, aux mo­tifs bleu et écru, leur a don­né l’idée de créer une gamme de boîtes.

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