À l’Opé­ra royal de Mas­cate Une nuit à Oman

Point de Vue - - Sommaire - De nos en­voyées spé­ciales Pau­line Som­me­let et Ch­ris­tel Jeanne (pho­tos)

Née en 2011 de la vo­lon­té d’un sul­tan mé­lo­mane, la pre­mière mai­son d’opé­ra du Moyen-Orient at­tire dé­sor­mais les plus grandes stars du monde ly­rique. Vi­site gui­dée à l’oc­ca­sion d’une tour­née de l’opé­ra de Lyon, ve­nu y pré­sen­ter Une nuit à Ve­nise, opé­rette haute en cou­leur de Jo­hann Strauss fils.

Sur la scène aux cou­leurs d’Ar­le­quin que l’on croi­rait re­des­si­née par le plas­ti­cien Xa­vier Veil­han, dan­seurs et acro­bates jaillissent de ca­na­pés fluo au mi­lieu d’une nuée de chan­teuses aux te­nues ca­na­ri et roses bor­dées de plumes va­po­reuses. Dans la fosse, le jeune maes­tro Da­niele Rus­tio­ni dé­ploie toute son éner­gie pour don­ner vie aux notes pé­tillantes d’Une nuit à Ve­nise, pe­tit bi­jou d’opé­rette au­tri­chienne sou­dain res­sus­ci­té – l’oeuvre est très ra­re­ment jouée – en terre orien­tale. On y croise un duc ama­teur de femmes, so­sie de Karl La­ger­feld, un cui­si­nier dé­bon­naire, un bar­bier dra­gueur ou en­core une mar­chande de pois­sons, une ca­mé­riste et une jo­lie du­chesse… et peu im­porte si l’on ne maî­trise pas, à l’is­sue de deux heures de spec­tacle me­né tam­bour bat­tant, tous les re­bon­dis­se­ments d’une in­trigue par­fois obs­cure ! Le plai­sir des in­ter­prètes, com­mu­ni­ca­tif, suf­fit à em­por­ter l’adhé­sion d’un pu­blic où se mêlent tou­ristes, ex­pa­triés oc­ci­den­taux et d’élé­gants Oma­nais à peine dé­con­te­nan­cés par l’exu­bé­rance de cette pro­duc­tion. « Ils re­pré­sentent 20 % de nos ventes de billets, mais cette pro­por­tion ne cesse d’aug­men­ter, confie fiè­re­ment Um­ber­to Fan­ni, di­rec­teur de l’Opé­ra de­puis 2014. Bien sûr, nous veillons à adap­ter les cos­tumes pour ne pas dé­ro­ger aux cou­tumes ves­ti­men­taires lo­cales, mais dans l’en­semble nous ne tra­his­sons ja­mais les in­ten­tions des met­teurs en scène, aus­si au­da­cieuses fussent-elles. » Au­pa­ra­vant en poste aux arènes de Vé­rone, cet Ita­lien du Nord, pia­niste de for­ma­tion, est ve­nu à Mas­cate avec un car­net d’adresses riche en re­la­tions de confiance avec les pa­trons des grandes mai­sons ly­riques. Ain­si de Serge Dor­ny, di­rec­teur de l’opé­ra de Lyon et che­ville ou­vrière de co­pro­duc­tions, telle cette Nuit à Ve­nise, mais aus­si un Don Gio­van­ni don­né en 2016, en at­ten­dant L’En­fant ou les sor­ti­lèges de Ra­vel et Barbe-Bleue d’Of­fen­bach pour les sai­sons à ve­nir. « Nous ap­por­tons notre sa­voir-faire, et Oman peut nous ai­der sur des as­pects plus ma­té­riels », ré­sume le Belge ve­nu ap­plau­dir ses équipes. Et de dé­tailler le pé­riple ma­ri­time en­tre­pris par les cos­tumes et les dé­cors de cette pro­duc­tion, ache­mi­nés dans d’im­menses contai­ners jus­qu’à la ca­pi­tale du sul­ta­nat. « L’ob­jec­tif à long terme est de fa­vo­ri­ser un trans­fert de com­pé­tences vers le théâtre qui, par exemple, va bien­tôt se do­ter de ses propres ate­liers de cou­ture ». En mars pro­chain,

l’Opé­ra royal de Mas­cate étren­ne­ra ain­si sa pre­mière pro­duc­tion en propre, un Lak­mé de De­libes choi­si en clin d’oeil à l’Inde voi­sine, qui tour­ne­ra en­suite dans de nom­breuses ca­pi­tales. Un par­fum sur me­sure se­ra même créé et dif­fu­sé du­rant la re­pré­sen­ta­tion, mê­lant ses ef­fluves ca­pi­teux aux mé­lo­pées dé­li­cates du Duo des fleurs, une pre­mière pour le monde ly­rique… digne d’une scène des Mille et Une Nuits. Sept ans après son inau­gu­ra­tion, le pro­jet fou or­ches­tré de­puis plus d’une dé­cen­nie par le sul­tan Qa­bous, RoiSo­leil du dé­sert qui règne sur son pays de­puis près de cin­quante ans, n’a donc rien d’un mi­rage. Marbre de Car­rare, bois pré­cieux im­por­té de Bir­ma­nie, les ma­té­riaux les plus nobles ont été réunis pour construire cet édi­fice conju­guant les prin­cipes d’un théâtre

à l’ita­lienne avec les fon­da­men­taux de l’ar­chi­tec­ture is­la­mique lo­cale : le toit est ins­pi­ré de la for­te­resse de Bah­la, si­tuée dans les mon­tagnes voi­sines, tan­dis que les or­ne­ments géo­mé­triques des dif­fé­rents es­paces in­té­rieurs re­prennent les mo­tifs gra­vés au fron­ton des vieilles de­meures oma­naises. Au pre­mier étage, des vi­trines abritent les tré­sors de la col­lec­tion d’ins­tru­ments an­ciens du sul­tan : gui­tare de Mi­re­court de 1825, vio­lon ba­roque de 1761 ou même un cor fran­çais confec­tion­né « 68, rue Réau­mur, chez Gam­bare à Pa­ris, en 1840 ». Lui-même lu­thiste et or­ga­niste, Qa­bous rêve de cet opé­ra de­puis de longues an­nées, au point d’avoir d’abord créé, dans les an­nées 1970, un or­chestre sym­pho­nique pour le­quel de jeunes mu­si­ciens oma­nais sont al­lés se for­mer aux quatre coins de l’Eu­rope. Il leur ar­rive en­core de se pro­duire, en concerts très pri­vés, dans l’un des pa­lais de Sa Ma­jes­té. Conçu par les meilleurs spé­cia­listes du monde, l’opé­ra de Mas­cate hé­berge aus­si, der­rière la ma­chi­ne­rie der­nier cri de ses vastes cou­lisses, un orgue d’ap­pa­rat aux 4 500 tuyaux, seul ins­tru­ment de ce type ins­tal­lé à de­meure dans un théâtre et dé­voi­lé au pu­blic une fois par an lors de concerts consa­crés à ce ré­per­toire. « Toute notre am­bi­tion vise à dres­ser des pas­se­relles entre la mu­sique oc­ci­den­tale et les cul­tures lo­cales, re­prend Um­ber­to Fan­ni. Nous avons ain­si com­man­dé un opé­ra à un com­po­si­teur arabe au­tour de la fi­gure de Sin­bad le ma­rin. Nous veillons aus­si à la for­ma­tion de jeunes chan­teurs qui ap­prennent à chan­ter dans cette langue. » D’ici quelques mois, « un bé­bé opé­ra », au­di­to­rium de 500 places, ver­ra le jour à un jet de marbre de son grand frère, afin d’ac­cueillir des en­sembles de mu­sique ba­roque. « Oman, qui bé­né­fi­cie d’un ré­gime po­li­tique stable de­puis presque cin­quante ans, a un grand rôle à jouer dans la ré­gion en dif­fu­sant son ou­ver­ture sur le monde, re­prend Um­ber­to Fan­ni. C’est ce que je me ré­pète tous les soirs, quand le so­leil se couche et que j’en­tends chan­ter les oi­seaux alors que s’élève la voix du muez­zin qui ap­pelle à la prière. C’est un mo­ment d’une grande beau­té, aus­si uni­ver­selle que celle de l’Opé­ra, quand il s’at­tache à ce qui est sa vo­ca­tion pre­mière : nour­rir l’âme. »

Un vaste par­vis de marbre per­met d’ac­cé­der à la fa­çade ouest du bâ­ti­ment, dont la construc­tion a été pi­lo­tée par l’agence bri­tan­nique Wim­ber­ly Al­li­son Torg & Goo.

Um­ber­to Fan­ni, di­rec­teur gé­né­ral de l’Opé­ra de­puis 2014, se ré­jouit que l’ins­ti­tu­tion oma­naise puisse ser­vir de pas­se­relle vers la culture oc­ci­den­tale in­car­née par cette pé­tillante pro­duc­tion d’Une nuit à Ve­nise jouée par la troupe de l’opé­ra de Lyon. Inau­gu­ré en 2011 par le sul­tan Qa­bous, fé­ru de mu­sique clas­sique, l’édi­fice conjugue avec brio théâtre à l’ita­lienne et ar­chi­tec­ture is­la­mique.

Bois sculp­té de Bir­ma­nie, marbre de Car­rare ou de Tur­quie, mou­cha­ra­biehs ins­pi­rés de l’ar­chi­tec­ture tra­di­tion­nelle… les meilleurs ar­ti­sans du pays ont été sol­li­ci­tés pour construire cet opé­ra digne d’un conte des Mille et Une Nuits.

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