Emi­ly et Mit­chell Rales au Glens­tone Mu­seum

« NOUS NE SE­RONS PAS LES PLUS RICHES DU CI­ME­TIÈRE »

Point de Vue - - Sommaire - Par Ma­rie-Émi­lie Four­neaux Pho­tos Oli­vier Dou­lie­ry/Aba­ca

Pour The Wall Street Jour­nal, ils sont par­mi les plus dis­crets et les plus in­fluents des grands col­lec­tion­neurs in­ter­na­tio­naux. Ce couple a ou­vert en 2006 un mu­sée d’art contem­po­rain dans leur pro­prié­té de Po­to­mac, à 25 ki­lo­mètres de Wa­shing­ton. Avec ses 12 000 m2 d’ex­ten­sion, l’ins­ti­tu­tion pri­vée a quin­tu­plé sa sur­face d’ex­po­si­tion avec ses nou­veaux pa­villons de bé­ton gris, se fon­dant dans le parc de près de 100 hec­tares. Une ex­pé­rience im­mer­sive et contem­pla­tive mê­lant art, na­ture et ar­chi­tec­ture.

Glens­tone fait dans le slow art, à contre-cou­rant de la sur­con­som­ma­tion cultu­relle.

Il y a comme un air de Gi­ver­ny, avec ce jar­din d’eau par­se­mé d’iris et de nym­phéas. « Mais c’est le seul Mo­net que nous ayons ! », plai­sante Mit­chell Rales, un grand sou­rire adres­sé à son épouse Emi­ly. À des mil­liers de ki­lo­mètres du vil­lage nor­mand, par-de­là l’At­lan­tique, la ré­fé­rence au pay­sage pré­fé­ré du maître de l’im­pres­sion­nisme pour­rait évo­quer le style mo­derne des pre­mières oeuvres col­lec­tion­nées par l’homme d’af­faires amé­ri­cain, spé­cia­li­sé dans l’im­mo­bi­lier. Des Ma­ry Cas­satt, Ma­tisse et Pi­cas­so des­ti­nés à rem­plir les murs vides de l’an­cien club de chasse ache­té en 1986, et ap­pe­lé à de­ve­nir le Glens­tone Mu­seum, l’un des plus grands mu­sées pri­vés du monde. L’ins­ti­tu­tion est née d’un drame. Ou plu­tôt d’un mi­racle… En 1998, Mit­chell Rales ré­chappe d’un ac­ci­dent d’hé­li­co­ptère en Rus­sie. Un choc sui­vi d’une ré­vé­la­tion. Ce­lui qui, dans sa jeu­nesse, fut taxé par le ma­ga­zine Forbes de « rai­der (fi­nan­cier sans ver­gogne) en cu­lottes courtes », dé­cide de re­voir ses prio­ri­tés. « Lorsque je suis ren­tré, mon tee­shirt sur le dos, j’ai eu une longue conver­sa­tion avec mon père », ra­con­tet-il. Self-made man ayant gran­di dans un or­phe­li­nat du­rant la Grande Dé­pres­sion, Nor­man Rales a fon­dé une or­ga­ni­sa­tion de cha­ri­té ve­nant en aide aux fa­milles. « J’ai ré­flé­chi à ce que je pou­vais, moi aus­si, rendre au monde, pour­suit Mit­chell. Au dé­but des an­nées 2000, j’ai com­men­cé à mû­rir le pro­jet et grâce à Dieu, Emi­ly est en­trée dans ma vie en 2005. » La jeune femme de vingt ans de moins est alors di­rec­trice de la ga­le­rie Bar­ba­ra Glad­stone à New York. Son oeil et sa dé­ter­mi­na­tion amènent, à force d’ar­gu­ments, l’an­cien fou de sport hors des sen­tiers bat­tus, vers l’art vi­déo no­tam­ment. De la pa­tience, tous deux en ont à re­vendre. Ils at­tendent par­fois des an­nées avant de convaincre un col­lec­tion­neur de cé­der ce qu’ils convoitent, et d’autres en­core, à étu­dier un ar­tiste. Un sens du prag­ma­tisme dont Mitch use par­fois avec ro­man­tisme. Lors d’un voyage sur l’île de Nao­shi­ma, haut lieu de l’art contem­po­rain au Ja­pon, il de­mande à Emi­ly : « Que sou­haites-tu ? Ob­te­nir un tra­vail à la ga­le­rie de Bob Mnu­chin, conser­ver ton job ac­tuel, de­ve­nir la di­rec­trice de Glens­tone… ou m’épou­ser ? » L’in­té­res­sée opte pour les deux der­nières op­tions. En 2006, leur mu­sée pri­vé ouvre avec suc­cès dans sa pre­mière ver­sion. Dans le mi­lieu de l’art, les Rales ont une so­lide ré­pu­ta­tion. Un couple à la fois dis­cret et exi­geant dans la construc­tion de sa col­lec­tion. « Nous ne sommes pas du genre à faire des achats im­pul­sifs sur des foires. Nous ache­tons seule­ment si l’ar­tiste a quinze ans de tra­vail der­rière lui. Ce­la nous donne l’op­por­tu­ni­té d’éva­luer s’il a sa place ici. » Avec ses 1 300 oeuvres de plus de 200 ar­tistes, des clas­siques, Willem de Koo­ning, Jack­son Pol­lock, Jas­per Johns, Ro­bert Rau­schen­berg ou Mark Ro­th­ko, aux plus jeunes tels Ch­ris­to­pher Wool, Charles Ray ou Ro­bert Go­ber, leur col­lec­tion se concentre sur la pé­riode post-Se­conde Guerre mon­diale. « Elle do­cu­mente notre his­toire. En bien et en mal. L’art peut être édi­fiant, nous rap­pe­ler les er­reurs que nous avons com­mises. Et c’est bien son rôle. Pas seule­ment de faire de jo­lies images ! », ex­plique Emi­ly. « Pour cette rai­son, il faut prendre le temps de re­gar­der, com­prendre, en­trer dans une oeuvre, com­plète Mit­chell. J’ai tel­le­ment ap­pris en ob­ser­vant Guer­ni­ca de Pi­cas­so au mu­sée Rei­na Sofía à Ma­drid. Mais le dé­lai d’ob­ser­va­tion était comp­té. Après une de­mi­heure, en ar­rêt de­vant la toile, un gar­dien m’a de­man­dé de par­tir. Nous sou­hai­tons don­ner ici l’op­por­tu­ni­té de prendre son temps. » Le Glens­tone Mu­seum fait en ef­fet dans le slow art, à contre-cou­rant de la sur­con­som­ma­tion cultu­relle et autres pu­bli­ca­tions ef­fré­nées sur les ré­seaux so­ciaux. Dans ce parc de près de 100 hec­tares d’où les pa­villons de bé­ton gris émergent au bout d’un che­min, le vi­si­teur est in­vi­té à ra­len­tir, dé­con­nec­ter. S’im­mer­ger, à son rythme, dans l’ex­pé­rience pro­po­sée. « Nous ne ran­geons pas l’art, la na­ture et l’ar­chi­tec­ture dans des ca­té­go­ries dif­fé­rentes. Les unes et les autres se nour­rissent. C’est un ma­riage ho­lis­tique », ex­plique Emi­ly. Pas­sé l’éton­ne­ment des bruits d’avion de l’ins­tal­la­tion so­nore de Janet Car­diff et George Bures Miller, dans le bois que do­mine le Split-Ro­cker, drôle de sculp­ture vé­gé­tale de Jeff Koons, le pro­me­neur chan­ceux peut s’émer­veiller de l’ap­pa­ri­tion fu­gace d’une biche et de son faon. « C’est un tout que nous vou­lons en har­mo­nie ! Nous sommes ar­ri­vés dans ce monde, et nous en re­par­ti­rons, sans rien. Avec Glens­tone, nous nous ap­prê­tons à lais­ser quelque chose de spé­cial, af­firme Mitch. Les bud­gets aux États-Unis sont res­treints pour les arts, d’au­tant plus de­puis l’ar­ri­vée de Trump au pou­voir. Nos ac­tions sont plus im­por­tantes que ja­mais. Notre mu­sée est gra­tuit, nous in­vi­tons les écoles… Nous ne vou­lons don­ner au­cune ex­cuse pour ne pas ve­nir ! » La liste des oeuvres qu’Emi­ly et lui sou­haitent ac­qué­rir est en­core longue. « Et les ar­tistes que nous col­lec­tion­nons en pro­fon­deur comme Ro­ni Horn, Ro­se­ma­rie Tro­ckel ou Louise Bour­geois conti­nue­ront de l’être après notre dis­pa­ri­tion », pré­cisent-ils avec fier­té. En dignes hé­ri­tiers de la grande tra­di­tion phi­lan­thro­pique amé­ri­caine. Avec une for­tune éva­luée à 3,5 mil­liards de dol­lars, Mit­chell Rales n’a « pas l’in­ten­tion d’être le type le plus riche du ci­me­tière ».

Le couple a de­man­dé à Tho­mas Phi­fer de conce­voir ces Pa­villons. « Une ar­chi­tec­ture chan­geante faite d’un ma­té­riau brut », ex­plique Emi­ly. En mé­daillon, Split-Ro­cker (2000), im­mense sculp­ture de fleurs de Jeff Koons, do­mine le parc.

Les grands for­mats s’épa­nouissent au Glens­tone Mu­seum. Cette toile de l’ar­tiste amé­ri­cain Keith Ha­ring, Sans titre, 10/22/1988, est ex­po­sée dans la salle 2 aux cô­tés de 65 autres oeuvres da­tant de 1943 à 1989.

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