Le­ti­zia d’Es­pagne

Née pour le dia­dème

Point de Vue - - Sommaire - Par Vincent Mey­lan

Elle n’est pas née sur les marches d’un trône, pour­tant, nul mieux qu’elle ne sait en por­ter le sym­bole le plus évident. De­puis l’ac­ces­sion au trône de son époux, le roi Fe­lipe, la reine Le­ti­zia ar­bore avec une élé­gance par­faite les plus beaux dia­dèmes de la col­lec­tion royale. Pre­mier épi­sode de notre sé­rie consa­crée aux joyaux des Cou­ronnes.

En 1878, les bi­joux d’Isa­belle II sont ven­dus à Pa­ris.

Treize boucles de dia­mants po­sées sur une guir­lande com­po­sée des mêmes pierres. Cha­cune d’entre elles est pa­rée en son centre d’une perle. Treize autres perles, un peu plus grosses, ornent la par­tie su­pé­rieure du bi­jou qui étin­celle dans la che­ve­lure de la reine Le­ti­zia. Nous sommes au pa­lais d’Orient, à Ma­drid, le soir du 28 no­vembre. Le pré­sident chi­nois et son épouse sont les hôtes des sou­ve­rains es­pa­gnols. Et Sa Ma­jes­té la reine ar­bore pour la pre­mière fois un des plus an­ciens joyaux de la fa­mille royale : le dia­dème de perles et de dia­mants de la reine Ma­rie-Ch­ris­tine (1858-1929). Le bi­jou est somp­tueux, aé­rien, très en contraste avec la per­son­na­li­té aus­tère de cette sou­ve­raine qui avait com­men­cé son des­tin prin­cier en tant qu’ab­besse sé­cu­lière d’un cha­pitre noble au­tri­chien. En 1879, à l’âge de 21 ans, elle épouse le roi d’Es­pagne Al­phonse XII, dont elle au­ra deux filles et un fils, le fu­tur Al­phonse XIII. Le dia­dème de perles et de dia­mants ne fait pas par­tie de la cor­beille de noces qu’elle re­çoit à l’oc­ca­sion de son ma­riage. Il s’agit plu­tôt d’un achat per­son­nel da­tant du dé­but du XXe siècle, à l’époque où elle est ré­gente du royaume d’Es­pagne du­rant la mi­no­ri­té de son fils. Quel joaillier a si­gné ce bi­jou ? La ques­tion at­tend tou­jours sa ré­ponse. Cer­tains ont vou­lu y voir un tra­vail de la mai­son Car­tier ! Mais deux ar­gu­ments plaident contre cette at­tri­bu­tion ; la reine Ma­rie-Ch­ris­tine, con­trai­re­ment à sa belle-fille, la reine Vic­to­ria Eu­gé­nie, ne fut pas une cliente de Car­tier. En outre, lorsque le cé­lèbre joaillier pa­ri­sien or­ga­ni­sa une ré­tros­pec­tive de son oeuvre à Ma­drid, il y a une di­zaine d’an­nées, il par­vint à ob­te­nir des prêts de la fa­mille es­pa­gnole, y com­pris un somp­tueux dia­dème por­té ré­gu­liè­re­ment par la reine So­phie. Or, le dia­dème de la reine Ma­rie-Ch­ris­tine ne fi­gu­rait pas par­mi ces prêts. De la même ma­nière, on peut sans doute ex­clure le joaillier ma­dri­lène tra­di­tion­nel de la fa­mille royale, le cé­lèbre An­so­re­na. Cette mai­son a pu­blié, il y a près de vingt ans, un livre avec la col­la­bo­ra­tion de la fa­mille royale d’Es­pagne qui a lais­sé pho­to­gra­phier de nom­breux bi­joux. Une fois de plus, le dia­dème de perles et de dia­mants n’était pas du nombre. Pour­tant la dé­li­ca­tesse du tra­vail, la fi­nesse des mon­tures in­diquent un joaillier de grand ta­lent. Le can­di­dat le plus vrai­sem­blable au­jourd’hui est Chau­met. Cette mai­son fi­gure par­mi les four­nis­seurs de la mai­son royale d’Es­pagne au XXe siècle. Le roi Al­phonse XIII y ac­quit nombre de joyaux. De là à ima­gi­ner que sa mère, la reine Ma­rie-Ch­ris­tine, était elle aus­si une cliente. Un in­dice pour­rait d’ailleurs faire pen­cher la ba­lance dans ce sens. Après la mort de la reine Ma­rie-Ch­ris­tine en 1929, son fils, le roi Al­phonse XIII hé­rite du dia­dème. Six ans plus tard, il l’offre à sa bel­le­fille, la fu­ture com­tesse de Bar­ce­lone, qui le por­te­ra toute sa vie. Le dia­dème né­ces­site alors une mise à me­sure. Elle est ef­fec­tuée par Chau­met à Pa­ris qui ex­pose le bi­jou dans sa vi­trine avec les autres joyaux de la cor­beille de noces de la prin­cesse. Con­tac­tée à ce su­jet Chau­met pré­cise tou­te­fois : « En l’état ac­tuel de nos connais­sances, au­cun do­cu­ment n’est en­core ve­nu prou­ver que ce bi­jou est bien si­gné par nous. » Il existe une der­nière pos­si­bi­li­té, la reine Ma­rie-Ch­ris­tine était au­tri­chienne. Et ce dia­dème est dans le style des bi­joux au­réoles que les grandes dames de la cour d’Au­triche por­taient lors des soi­rées à Schön­brunn ou à la Hof­burg. Il pour­rait pro­ve­nir des ate­liers de la mai­son Kö­chert, le joaillier of­fi­ciel des Habs­bourg. En por­tant ce bi­jou, la reine Le­ti­zia clôt le « tour d’ins­pec­tion » de la col­lec­tion royale qu’elle a en­ta­mé après son ma­riage en 2004. Le jour de la cé­ré­mo­nie, elle avait por­té pour la pre­mière fois un dis­cret dia­dème de dia­mants com­po­sé de mo­tifs à la grecque dis­po­sés en forme de crois­sant. Ce bi­jou était un hom­mage im­pli­cite à la reine So­phie qui l’avait elle-même ar­bo­ré le jour de ses noces à Athènes, en 1962. Quelques se­maines avant la cé­ré­mo­nie, la reine Fre­de­ri­ka de Grèce avait of­fert à sa fille, ce bi­jou, qu’elle te­nait elle-même de sa propre mère, la prin­cesse Vic­to­ria-Louise de Prusse, du­chesse de Bruns­wick. Le pré­sent ne man­quait d’ailleurs pas d’une cer­taine iro­nie. À la suite de trac­ta­tions fi­nan­cières concer­nant l’hé­ri­tage du dé­funt duc de Bruns­wick, la reine Fre­de­ri­ka et ses frères étaient alors en conflit ou­vert avec leur mère qui n’avait pas été in­vi­tée au ma­riage d’Athènes. Le dé­cor néo­clas­sique du bi­jou est em­blé­ma­tique du style qui règne à la cour de Ber­lin à la char­nière des XIXe et XXe siècles. L’em­pe­reur Guillaume II se pique d’hel­lé­nisme, les ruines an­tiques sont à la mode et la mode s’ins­pire de l’An­ti­qui­té. Tou­jours à l’oc­ca­sion du ma­riage d’Athènes, So­phie de Grèce de­vait re­ce­voir deux autres dia­dèmes que sa bel­le­fille Le­ti­zia a ar­bo­rés sou­vent au cours des an­nées du­rant les­quelles elle a été prin­cesse des As­tu­ries. Le pre­mier est un en­semble de feuillages en dia­mants qui peut se trans­for­mer en col­lier ou deux broches. Il est of­fert par le gé­né­ral Fran­co. Fer­nan­do Rayón, le spé­cia­liste des bi­joux de la mai­son royale d’Es­pagne, in­dique dans le livre qu’il a consa­cré au ma­riage de Juan Car­los et So­phie que ce bi­jou pro­vient de la bou­tique d’un joaillier ma­dri­lène nom­mé Al­dao qui existe tou­jours. Ses ori­gines sont tou­te­fois as­sez confuses. Pour cer­tains, il se­rait de fa­bri­ca­tion an­glaise. D’autres lui as­signent une ori­gine russe. D’autres en­core y voient un bi­jou fran­çais ou es­pa­gnol. La reine So­phie et sa belle-fille ont beau­coup por­té ce bi­jou qui est sans doute très lé­ger. L’in­fante Cris­ti­na s’en est aus­si pa­rée le jour de ses noces en 1997. Le se­cond dia­dème est of­fert à la fu­ture reine par le comte et la com­tesse de Bar­ce­lone. Et il est au­jourd’hui le plus an­cien joyau de la col­lec­tion royale. De style ro­caille, il se

Le roi Fe­lipe a of­fert à son épouse ce dia­dème de dia­mants ser­ti de perles de culture.

com­pose d’une sé­rie de co­quilles en dia­mants au centre des­quelles sont sus­pen­dues de grosses perles poires. Il est si­gné par un joaillier pa­ri­sien : Mel­le­rio. Son his­toire est ro­cam­bo­lesque. La reine Isa­belle II le com­mande à ce joaillier pa­ri­sien au dé­but de l’an­née 1868, en pré­vi­sion du ma­riage de sa fille aî­née. L’in­fante, pré­nom­mée elle aus­si Isa­belle, épouse le comte de Gir­gen­ti, un prince de la mai­son royale de Naples. Le dia­dème est li­vré et le ma­riage est cé­lé­bré. Hé­las, dans le cou­rant de l’an­née 1868, une ré­vo­lu­tion sur­vient qui chasse la reine d’Es­pagne. Ré­fu­giée à Pa­ris, elle re­chigne à payer les fac­tures de Mel­le­rio ar­gu­men­tant que les dé­penses qui lui sont re­pro­chées ont été faites par la liste ci­vile et que c’est au gou­ver­ne­ment es­pa­gnol d’ac­quit­ter la dette. Après des se­maines de né­go­cia­tions in­fruc­tueuses, Mel­le­rio dé­cide d’in­ten­ter un pro­cès à la sou­ve­raine que la mai­son gagne. La reine est condam­née à payer le prix du bi­jou et les in­té­rêts de re­tard. L’in­fante Isa­belle por­te­ra son dia­dème toute sa vie. Elle meurt en exil, à Pa­ris, en 1931, peu après la pro­cla­ma­tion de la ré­pu­blique. N’ayant pas eu d’en­fants, elle a lé­gué tous ses biens à son ne­veu le roi Al­phonse XIII qui re­cueille, entre autres, l’in­té­gra­li­té de sa col­lec­tion de bi­joux. La plu­part d’entre eux vont res­ter dans le pa­tri­moine de la mai­son royale jus­qu’au dé­but des an­nées 1960. De­puis l’avè­ne­ment de son époux, la reine Le­ti­zia a dé­lais­sé ces dia­dèmes re­la­ti­ve­ment mo­destes pour au contraire ar­bo­rer les joyaux les plus spec­ta­cu­laires des reines d’Es­pagne. Il est vrai que ce qui sub­siste des col­lec­tions royales es­pa­gnoles, est bien maigre par rap­port aux tré­sors qui furent ac­cu­mu­lés pen­dant des siècles par les Habs­bourg et les Bour­bons. Toutes les mer­veilles des Amé­riques et des Indes, sans ou­blier cer­tains tré­sors de la cour des grands-ducs de Bour­gogne, trans­mis aux Habs­bourg par Ma­rie, la fille et unique hé­ri­tière de Charles le Té­mé­raire, avaient fi­ni par com­po­ser un pa­tri­moine ex­cep­tion­nel qui s’est trans­mis à peu près in­tact du­rant des siècles. Une pre­mière alerte sur­vient avec l’épo­pée na­po­léo­nienne. L’Aigle an­nexe le royaume d’Es­pagne et en exile les sou­ve­rains à Rome. Le roi Charles IV et la reine Ma­rie-Louise y mour­ront l’un et l’autre en 1819. L’une des pre­mières dé­ci­sions de leur suc­ces­seur Fer­di­nand VII est de faire cas­ser leur tes­tament et de ra­pa­trier en Es­pagne les bi­joux du couple royal. À la mort de Fer­di­nand en 1837, la col­lec­tion est ré­par­tie entre son épouse, Ma­rie-Ch­ris­tine et leurs deux filles Isa­belle et Louise Fer­nande. La Ré­vo­lu­tion de 1868 qui chasse la reine Isa­belle de son pays, la mort de la reine Ma­rie-Ch­ris­tine et les deux ventes aux en­chères co­los­sales qui en ré­sul­tèrent à Pa­ris en 1878 et 1879 mar­que­ront l’anéan­tis­se­ment to­tal de la col­lec­tion de joyaux des rois ca­tho­liques. Quand Al­phonse XII épouse Ma­rie-Ch­ris­tine en 1870, il lui offre un rang de perles ma­gni­fiques, une ri­vière de dia­mants, un dia­dème, un de­vant de cor­sage et une paire de bra­ce­lets de dia­mants qui sont tous des bi­joux mo­dernes. La cor­beille de la nou­velle reine com­porte quelques pierres de cou­leur, sa­phirs et ru­bis, qui lui viennent de sa fa­mille, mais les éme­raudes cy­clo­péennes et les énormes sa­phirs que por­tait en­core la reine Isa­belle II ont dis­pa­ru de­puis près de dix ans. Le ma­riage royal est bref. Al­phonse XII meurt de la tu­ber­cu­lose en 1885. Son fils, Al­phonse XIII, qui naît quelques mois plus tard, est roi dès le jour de sa nais­sance. C’est ce même Al­phonse XIII avec son épouse la reine Vic­to­ria Eu­gé­nie qui va re­cons­ti­tuer un sem­blant de col­lec­tion royale. Lors de son ma­riage avec la pe­ti­te­fille de la reine Vic­to­ria, la prin­cesse Vic­to­ria Eu­gé­nie de Bat­ten­berg, le jeune roi com­mande une cor­beille de noces à des joailliers ma­dri­lènes et pa­ri­siens. Et pour le coup plu­sieurs pièces de cet en­semble ont sur­vé­cu. La prin­ci­pale est le dia­dème de fleurs de lys en dia­mants de la mai­son An­so­re­na qui se­ra tou­jours un des joyaux pré­fé­rés de la reine Vic­to­ria Eu­gé­nie. Dans son tes­tament, elle in­siste pour que ce bi­jou avec une ri­vière de dia­mants, une paire de bra­ce­lets, une paire de pen­dants d’oreilles, et plu­sieurs joyaux en perles soient trans­mis de reine en reine pour les gé­né­ra­tions fu­tures. Elle les lègue donc à son fils, le comte de Bar­ce­lone pour son épouse. En re­non­çant à ses droits dy­nas­tiques en 1977, au pro­fit de son fils, Juan Car­los, le comte de Bar­ce­lone lui trans­met les joyaux dy­nas­tiques dont il a hé­ri­té et qui se­ront do­ré­na­vant por­tés par la reine So­phie. À cette col­lec­tion, Juan Car­los et So­phie ajou­te­ront deux bi­joux im­por­tants, le dia­dème de la reine Ma­rieCh­ris­tine évo­qué ci-des­sus, et le dia­dème de perles et de dia­mants que Car­tier avait créé pour la reine Vic­to­ria Eu­gé­nie d’Es­pagne. Trans­mis à la se­conde fille de la reine, l’in­fante Ma­rie-Ch­ris­tine, com­tesse Ma­rone, ce joyau est ra­che­té par le roi à sa tante. De­puis l’ac­ces­sion au trône de son époux, la reine Le­ti­zia l’a dé­jà por­té une fois. Tout comme elle a por­té les mo­tifs d’oreilles en dia­mants et les deux bra­ce­lets ju­meaux si­gnés Bul­ga­ri, pro­ve­nant eux aus­si du legs de Vic­to­ria Eu­gé­nie. En re­vanche, elle n’a ja­mais por­té les perles et la ri­vière de dia­mants. En ef­fet, il semble que Sa Ma­jes­té ne soit pas une fa­na­tique des bi­joux de cou.

La reine d’Es­pagne lors de la vi­site du pré­sident chi­nois por­tait pour la pre­mière fois le dia­dème de perles et de dia­mants de la reine Ma­rieCh­ris­tine, mère d’Al­phonse XIII. De­puis qu’elle est de­ve­nue reine, la reine So­phie lui laisse l’usu­fruit des grands joyaux de la col­lec­tion royale. Au centre, le dia­dème de perles et de dia­mants, et, à droite, le dia­dème de fleurs de lys en dia­mants de la reine Vic­to­ria Eu­gé­nie.

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