Phé­no­mène

Point de Vue - - Édito - Adé­laïde de Cler­mont-Ton­nerre Di­rec­trice de la rédaction

Il est at­ten­du comme un mes­sie mâ­ti­né de No­stra­da­mus. Au­réo­lé d’un pou­voir pro­phé­tique de­puis la conco­mi­tance trou­blante entre l’at­ten­tat de Char­lie Heb­do, dont il fai­sait la cou­ver­ture le jour de la tue­rie, et la sor­tie de Sou­mis­sion, texte de po­li­tique-fic­tion dans le­quel la France se trans­for­mait en État is­la­mique. Son nou­vel opus, au titre poé­tique Sé­ro­to­nine, du nom de ce neu­ro­trans­met­teur cen­sé as­su­rer notre bon­heur in­di­vi­duel et col­lec­tif, est un som­met houel­le­bec­quien. Certes, il y a un air de dé­jà-vu, dé­jà lu, dé­jà bu. Certes le nar­ra­teur reste ob­sé­dé par son nom­bril et par son ap­pen­dice vi­ril dont il aus­culte les états avec la même sol­li­ci­tude qu’il ap­plique à exa­mi­ner ses hu­meurs. Certes les femmes ne sont bonnes qu’à se tar­ti­ner de dix-huit crèmes dans des salles de bains, à ache­ter des trucs et des bi­dules, à tra­hir igno­ble­ment l’homme blanc dé­pres­sif qui ne mé­ri­tait pas ce­la ou à of­frir avec sa­voir-faire et bonne vo­lon­té leur ar­riè­re­train for­cé­ment ser­ré, agui­cheur et re­bon­di, si pos­sible en va­riant les cou­leurs : jaune, rose ou noir, en l’oc­cur­rence. Certes les per­son­nages, scan­nés à la pres­cience de l’au­teur, sont condamnés dix ans avant leur mort vé­ri­table à une spi­rale d’échec et d’al­coo­lisme, mais il y a un mais qui vient tra­ver­ser ce paysage de re­non­ce­ments en tout genre. L’amour vé­ri­table, en­tre­vu deux fois, comme une éclair­cie mystique dans un ciel bas et lourd. L’amour et le bon­heur, iden­ti­fiés ré­tros­pec­ti­ve­ment au bruit qu’ils ont fait en par­tant. Sur­tout, il y a cette com­pas­sion pour la terre et pour les agri­cul­teurs que livre un nar­ra­teur fonc­tion­naire du pire, char­gé – mais in­ca­pable – de dé­fendre les in­té­rêts du ca­mem­bert et du li­va­rot à l’in­ter­na­tio­nal. Il y a en­fin ce hé­ros ma­gni­fique et déses­pé­ré : Ay­me­ric d’Har­court, fils du duc, aris­to­crate fou de rock le­vé à l’aube pour la traite de ses vaches, as­sas­si­né par une comp­ta­bi­li­té agricole sans is­sue et pla­qué par sa femme, qui, leurs deux filles sous le bras, a fi­lé à Londres avec un pia­niste concer­tiste. C’est ce hé­ros chris­tique qui por­te­ra le déses­poir d’un monde ex­pi­rant – ce­lui de la cam­pagne – sur des bar­ri­cades qui semblent for­cé­ment pré­dire le mou­ve­ment des gilets jaunes. La mons­truo­si­té des éle­vages en bat­te­rie, la fo­lie d’une so­cié­té dys­fonc­tion­nelle en tout et la cru­ci­fixion cy­nique, de­puis trente ans, de ceux qui nous nour­rissent, Houel­le­becq en fait un ro­man aus­si in­trai­table qu’ob­sé­dant. Sé­ro­to­nine, de Mi­chel Houel­le­becq, Flam­ma­rion, 348 pages, 22 €.

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