Vincent Gelot

Sy­rie, son amour

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C’est un no­made, un « clo­chard cé­leste » au­rait dit Ke­rouac. À 23 ans, il tra­verse 22 pays à la ren­contre des chré­tiens d’Orient. À 25, il monte une ra­dio pour les ré­fu­giés des camps en Irak. Au­jourd’hui res­pon­sable des mis­sions de l’OEuvre d’Orient en Sy­rie, au Li­ban et en Jor­da­nie, il croit en l’ave­nir d’un pays dé­fi­gu­ré par sept ans de conflit. Ren­contre avec un type qui em­peste la li­ber­té. Ma­rine de Tilly Jean-Mat­thieu Gau­tier

« Ce se­ra long, il fau­dra du temps et du par­don, mais il est pos­sible de re­cons­truire. »

Le 7 août 2012, le ciel pleure des obus sur la ca­thé­drale d’Alep. Tres­sau­tant comme un in­secte dans les mâ­choires de la guerre, l’ex-ca­pi­tale éco­no­mique du pays ago­nise. À l’est, le ré­gime pi­lonne les bases re­belles, l’avia­tion russe ne va pas tar­der à « ter­mi­ner le tra­vail » et cette par­tie de la ville ne se­ra bien­tôt plus qu’un champ de ruines si­dé­rant, peu­plé de ci­vils si­dé­rés. À l’ouest, plus d’élec­tri­ci­té, plus d’eau, des gi­bou­lées de mor­tiers mais, jus­qu’au plus dur de l’état de siège, « on vi­vait, on man­geait, on riait, même dans le noir », se sou­vient un ha­bi­tant. Et au mi­lieu de ce chaos, une ca­thé­drale vieille de 150 ans. « Ce jour-là, nous bu­vions le ca­fé sur la place Fa­rhat, té­moigne mon­sei­gneur Tob­ji, ar­che­vêque ma­ro­nite d’Alep. Et puis les tirs se sont rap­pro­chés. Ils sont ren­trés dans l’église, ils étaient là, les deux camps, tout près, on les en­ten­dait même s’in­sul­ter. » Ce même jour d’août 2012 à Paris, c’est la ca­ni­cule. On s’écla­bousse dans les fon­taines du Tro­ca­dé­ro et, de l’autre cô­té de la Seine, un jeune di­plô­mé de 23 ans fait le ma­riole de­bout sur le ca­pot d’une 4L mo­dèle Sa­vane, sor­tie d’usine : 1988 (comme lui). Vincent Gelot s’ap­prête à prendre la route, lit­té­ra­le­ment, à dé­cam­per, pied au plan­cher et des rêves plein le châs­sis, direction le Li­ban, pour « as­sis­ter à la vi­site de Be­noît XVI à Bey­routh ». Quelle meilleure pre­mière ap­proche que « ce conden­sé de mille et une Foi » et la dé­cou­verte du mi­racle cultu­rel que consti­tue ce pays grand comme la Gi­ronde et où quelque 4 mil­lions d’hommes de dix-huit com­mu­nau­tés re­li­gieuses re­cons­truisent chaque ma­tin ce que la violence a dé­truit la veille ? Après y avoir croi­sé tous ces chré­tiens aux noms poé­tiques et mys­té­rieux – gré­co-ca­tho­liques, or­tho­doxes d’An­tioche, ar­mé­niens, coptes, as­sy­riens, chal­déens, sy­riaques, ma­ro­nites, mel­kites et autres cha­pelles –, Gelot se met en tête de conti­nuer, de rou­ler en­core, à l’an­cienne, sa bous­sole blo­quée en direction du so­leil le­vant. « Je ne sa­vais pas du tout com­ment ce voyage al­lait se dé­rou­ler, sou­rit-il, c’était une sorte d’ap­pel, une ur­gence, l’en­vie de ren­con­trer ces gens chez eux, et pas dans les pages des jour­naux. » Ré­sul­tat : les deux mois d’aven­ture entre Paris et Bey­routh se trans­forment en deux ans de ruée vers l’est : 22 pays tra­ver­sés (de la Tur­quie à l’Af­gha­nis­tan en pas­sant par l’Irak, la Géor­gie, l’Ar­mé­nie, l’Iran, le Turk­mé­nis­tan… et en­fin le Graal, les mu­railles de Jé­ru­sa­lem), 60 000 km par­cou­rus et une cen­taine de com­mu­nau­tés ren­con­trées. Ou com­ment la cu­rio­si­té et « la dé­man­geai­son des choses loin­taines », comme di­sait Mel­ville, se muent en « un truc hé­roïque et bru­tal », un ba­roud mé­ca­nique et phi­lo­so­phique, l’en­ga­ge­ment d’une vie, comme un pacte scel­lé entre lui, le pe­tit Nan­tais ca­tho « mais sans plus » et ses « frères d’Orient ». 19 dé­cembre 2018, c’est la veille de Noël et il pleut tou­jours dans la ca­thé­drale d’Alep. En­ga­gé au prin­temps der­nier, le chan­tier de re­cons­truc­tion – 900 000 eu­ros, fi­nan­cé par L’OEuvre d’Orient et su­per­vi­sé par un ar­chi­tecte mu­sul­man – se­ra ter­mi­né dans un an. Dans la nef dé­trem­pée, Mgr Tob­ji et Gelot, le cu­ré et le va­ga­bond, s’em­brassent comme père et fils. Le pre­mier, après avoir été en­voyé à Lat­ta­quié pen­dant onze mois, est ren­tré en 2015 à Alep, au plus fort des com­bats. Les balles ont rem­pli les ci­me­tières, les hommes comme les pierres ont souf­fert leur pas­sion, mais la cou­pole de l’église est flam­bant neuve, ses fon­da­tions sont conso­li­dées et quelque part dans ses en­trailles, em­mu­rée, gît une cache se­crète pleine de tré­sors. Après un pas­sage en Irak au ser­vice des ré­fu­giés, Vincent a fi­ni par po­ser son pa­que­tage à Bey­routh, où il vit au­jourd’hui avec femme et en­fant, et d’où il su­per­vise les mis­sions – Sy­rie, Li­ban, Jor­da­nie – de L’OEuvre d’Orient, une ONG qui sou­tient de­puis

cent soixante ans les chré­tiens… d’Orient. Tous les deux mois, il fait la tour­née des pro­jets en cours, de­puis Da­mas jus­qu’à Alep en pas­sant par Homs et les vil­lages de la val­lée dite « des chré­tiens ». Son arabe est par­fait, sa connais­sance des gens et du ter­rain im­pres­sion­nante. Plus ha­bile à un pas­sage dé­li­cat de fron­tière ou à un check­point, il n’y a pas. Dans cer­taines gué­rites, on l’ap­pelle même par son nom. Il faut dire que son pas­se­port parle pour lui. Mille fois tam­pon­né, il res­semble à un mis­sel en­lu­mi­né de l’époque non-avio­nique. Sur le ter­rain sy­rien, Gelot ne se contente pas de por­ter les fi­nan­ce­ments de la re­cons­truc­tion d’une mai­son, d’un centre pour en­fants ou d’une église : il ren­contre les gens, tous, les chré­tiens, les mu­sul­mans, les puis­sants et les autres, il les consi­dère – ce­lui qui consi­dère ne se contente pas d’ob­ser­ver l’ob­jet de son dé­sir mais le serre contre son coeur. À cette ha­bi­tante de Homs qui vit seule au troi­sième étage d’un im­meuble noir de suie mi­ra­cu­leu­se­ment res­té de­bout dans un océan de dé­bris, à cet en­tre­pre­neur qui ré­ap­prend à la jeu­nesse alep­pine la confiance, en soi, en la vie, en son pays, à cette ado­les­cente sun­nite qui dé­couvre que le chré­tien ou l’alaouite d’à cô­té ne sont pas le « kou­far », l’in­fi­dèle qu’elle ima­gi­nait, ou au pa­triarche qui ne sait plus quoi in­ven­ter pour re­te­nir ses fi­dèles – « Pour­quoi res­ter ici ? C’est fi­ni, il n’y a plus de Sy­rie » – Gelot brade de l’es­poir. Il en ra­nime les braises, joue les lu­cioles dans la nuit. « À chaque fois qu’il vient c’est comme un spasme de vie, une pe­tite épi­pha­nie », confie soeur Hou­da, pen­chée sur le dé­sert à la ter­rasse de l’ir­ra­diant mo­nas­tère de Mar Mous­sa. « Nous sommes ve­nus pour vous égor­ger, vous, les chiens », criaient les mi­li­ciens du Front al-Nos­ra en en­trant dans le vil­lage d’Adra – Gou­tha –, le 11 dé­cembre 2013. « Ce se­ra long, il fau­dra du temps et du par­don, ré­pond en écho Vincent Gelot après le car­nage, mais il est pos­sible de re­cons­truire. » Re­cons­truire, ras­sem­bler les hommes, ne pas faire une croix sur la Sy­rie. Les lettres du mot li­ber­té ar­rivent ra­re­ment dans l’ordre à des­ti­na­tion ; elles germent sou­vent sous les ruines. Inch’Al­lah. Pour sou­te­nir L’OEuvre d’Orient :

Mon­sei­gneur Tob­ji, ar­che­vêque Ma­ro­nite d’Alep, ob­serve l’avan­cée des tra­vaux de ré­no­va­tion de sa ca­thé­drale au toit dé­truit par les com­bats et où l’eau s’en­gouffre à grands seaux ce jour-là.

En haut, à gauche, Vincent dans une voi­ture le me­nant du mo­nas­tère de Mar Mous­sa à Homs. Ci-des­sus, la place du vil­lage de Maa­lou­la. En bas, dans l’église Notre-Dame de la Flamme, une cé­ré­mo­nie réunit les chré­tiens qui ont choi­si de res­ter dans leur ville. À droite, avec soeur Hou­da et Yous­sef, un membre de la com­mu­nau­té du mo­nas­tère de Mar Mous­sa.

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