Joan Mit­chell et Jean-Paul Rio­pelle

Pas­sion créa­trice

Point de Vue - - Sommaire - Propos re­cueillis par Ma­rie-Émi­lie Four­neaux Photos Luc Cas­tel

L’Amé­ri­caine et le Ca­na­dien se ren­contrent à Paris en 1955. Les deux peintres abs­traits vivent une his­toire pas­sion­née jus­qu’à leur sé­pa­ra­tion en 1979. Vingt-quatre ans d’une re­la­tion amou­reuse et ar­tis­tique, aus­si tu­mul­tueuse que fruc­tueuse, dont l’ex­po­si­tion du fonds Hé­lène & Édouard Le­clerc à Lan­der­neau té­moigne.

Yseult Rio­pelle est la fille aî­née de Jean-Paul. C’est ain­si qu’elle nomme son père, cet homme à la per­son­na­li­té forte qui n’a ja­mais vou­lu se faire ap­pe­ler Pa­pa, ar­tiste pro­lixe aux 6 000 oeuvres. La com­po­si­trice Gi­sèle Bar­reau a quant à elle été l’as­sis­tante et l’amie de Joan Mit­chell à par­tir de 1979, an­née où Jean-Paul se sé­pare de sa « Ro­sa Mal­heur ». Les deux femmes ne s’étaient ja­mais vues. En­semble, elles évoquent le sou­ve­nir de ce couple sin­gu­lier.

Quel lien aviez-vous avec Joan ?

YSEULT RIO­PELLE : J’avais 11 ans lorsque Jean-Paul et Joan se sont ren­con­trés. Elle n’a pas eu d’en­fant. On ne parle pas tou­jours de sa ten­dresse, de son at­ten­tion vis-à-vis des autres, mais elle s’est beau­coup oc­cu­pée de ma pe­tite soeur et moi. Elle nous fai­sait lire des livres, nous par­lait en an­glais. C’était une per­sonne forte, mais aus­si très fra­gile. Elle di­sait d’ailleurs : « Je suis la grande Joan et la pe­tite Joan. »

Dès leur ren­contre, leur art se mo­di­fie, lais­sant ap­pa­raître des conver­gences comme l’uti­li­sa­tion ac­crue des blancs…

Y. R. : Leurs cou­leurs sont sem­blables car ils se four­nis­saient tous les deux chez Le­febvre-Foi­net rue Bréa, à Paris. Ils dia­lo­guaient aus­si à tra­vers les for­mats de leurs toiles, en fai­sant des dip­tyques et des trip­tyques. Ils ne par­laient pas de leur tra­vail de­vant nous, mais lorsque l’ins­pi­ra­tion leur ve­nait en même temps, c’était in­fer­nal. GI­SÈLE BAR­REAU : Il suf­fit de voir leurs oeuvres, la puis­sance de cha­cune. Il ne pou­vait pas en être au­tre­ment. Ces Tilleuls de Joan, par exemple, res­semblent à une com­bus­tion. Des doutes, tout créa­teur en a ! Mais Jean-Paul et Joan ne s’au­to­cen­su­raient pas. Y. R. : Entre eux, c’était as­sez ex­plo­sif. On le voit dans leur pein­ture. Il y a par­fois de la rage. Chez Joan, ce­la trans­pa­raît même dans ses pas­tels. Dans l’ate­lier de Jean-Paul, c’était comme un ma­nège. Ça chan­geait tout le temps. Tous les deux avaient des tem­pé­ra­ments dif­fé­rents. Joan était plu­tôt in­tel­lec­tuelle. Jean-Paul ai­mait al­ler au bis­trot, par­ler aux gens. G. B. : Je n’ai pas connu cette pé­riode car je dé­barque dans la vie de Joan en 1979. Je vou­lais res­ter aux États-Unis, mais les ser­vices d’im­mi­gra­tion ne vou­laient pas de moi en tant que com­po­si­trice. Ils cher­chaient plu­tôt des nou­nous… Je sa­vais par des amis com­muns que Joan cher­chait une as­sis­tante pour l’ai­der dans sa pro­prié­té de Vé­theuil près de

Gi­ver­ny. Jean-Paul et elle ve­naient de rompre. Elle pei­gnait alors le po­lyp­tyque in­ti­tu­lé La Vie en rose. Elle ado­rait Piaf mais c’était sur­tout sa fa­çon de par­ler de leur rup­ture.

C’est aus­si une ré­fé­rence à la lettre qu’elle écrit à un ami au dé­but de sa re­la­tion avec Jean-Paul. Elle y note : « La vie en rose com­mence… »

G. B. : Jean-Paul la sur­nom­mait éga­le­ment « Ro­sa Mal­heur », un jeu de mots ti­ré du nom d’une ar­tiste du XIXe siècle, Ro­sa Bon­heur… Y. R. : Il faut dire que Joan l’ap­pe­lait « Rem­brandt ! » G. B. : Peu après mon ar­ri­vée, Jean-Paul té­lé­phone à Joan. Elle me dit : « Il ar­rive, reste avec moi. » Je lui ré­ponds que je ne peux pas, que c’est trop in­time. Je crai­gnais ce qui se pas­se­rait. Elle in­siste. Jean-Paul entre et la re­garde in­ten­sé­ment. Ils se parlent très peu mais ne cessent de se re­gar­der avec la même in­ten­si­té. Entre eux, il y avait quelque chose d’une force ex­tra­or­di­naire. Mal­gré leur rup­ture, leur re­la­tion ne pou­vait pas s’éteindre. C’était une sé­pa­ra­tion de corps, mais pas de coeur.

Yseult, vous sem­blez émue. Est-ce la pre­mière fois que vous en­ten­dez ce ré­cit ?

Y. R. : Jean-Paul ne m’en a ja­mais par­lé, bien sûr. Ni Joan que je voyais sou­vent à Paris pour par­ler de lui. La rup­ture a été très dure. Après quelque temps, ils sont de­ve­nus amis. G. B. : Je voyais sou­vent Joan par­ler mez­za voce avec des per­sonnes qui le connais­saient. Elle pre­nait tou­jours de ses nou­velles. Leur his­toire ne s’est ja­mais ter­mi­née. À Vé­theuil, il y avait des sculp­tures de Jean-Paul sur les treize marches me­nant à l’ate­lier de Joan. C’était sa­cré, il ne fal­lait pas y tou­cher. Joan avait un in­fi­ni res­pect pour l’oeuvre de Jean-Paul. Y. R. : De même que Jean-Paul pour celle de Joan !

Au décès de Joan en 1992, dix ans avant sa propre dis­pa­ri­tion, Jean-Paul peint une fresque mo­nu­men­tale in­ti­tu­lée L’Hom­mage à Ro­sa Luxem­burg, un hom­mage à Joan !

Y. R. : À par­tir de 1990, Jean-Paul reste au Ca­na­da. Phy­si­que­ment, il ne pou­vait plus faire le voyage en France. Le décès de Joan fut un grand choc. G. B. : Quelle mer­veille cette fresque, avec cet en­vol d’oies blanches vers la lu­mière ! Comme une danse fré­né­tique qui va vers le haut. Une oeuvre ful­gu­rante… C’est du gé­nie bien sûr, mais aus­si l’ex­pres­sion de son amour qui ne s’est ja­mais éteint. La der­nière image que je garde de Joan, c’est son sou­rire ra­dieux face aux fleurs qu’on lui a ap­por­tées à l’hô­pi­tal, des pieds-d’alouette bleus. Elle qui ai­mait tant la na­ture de­vait conti­nuer à peindre, dans son es­prit.

Voir Mit­chell, Rio­pelle. Un couple dans la dé­me­sure, jus­qu’au 22 avril, fonds Hé­lène & Édouard Le­clerc, 29800 Lan­der­neau. fhel.fr

« Ce couple d’ar­tistes ne s’au­to­cen­su­rait pas. » Gi­sèle Bar­reau

Joan et Jean-Paul, dans les an­nées 1960, en Mé­di­ter­ra­née, sur le voi­lier le Sé­ri­ca. Deux per­son­na­li­tés à la pein­ture vi­gou­reuse comme le montre ce dé­tail d’une toile de Mit­chell aux em­pâ­te­ments de cou­leurs (à gauche, Un jar­din pour Au­drey, 1974), ou ce­lui d’un ta­bleau peint au cou­teau de Rio­pelle ( Sans titre, 1968).

En haut, la pre­mière salle pré­sente 15 Che­vaux Ci­troën, une huile de 1952 de Jean-Paul Rio­pelle, une toile Sans titre peinte vers 1952-1953 par Joan Mit­chell, et Hom­mage à Ro­bert le Dia­bo­lique par Rio­pelle en 1953. Yseult Rio­pelle (à gauche) et Gi­sèle Bar­reau de­vant Qua­tuor II for Bet­sy Jo­las (1976) de Mit­chell.

En 1974, Joan Mit­chell peint dans son ate­lier de Vé­theuil ce ta­bleau in­ti­tu­lé Un jar­din pour Au­drey. Dès leur ren­contre en 1955, Mit­chell et Rio­pelle peignent ré­gu­liè­re­ment des dip­tyques et des trip­tyques, l’un des points de conver­gence de leur art.

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