Les états d’art de

Yan­nick Choi­rat

Point de Vue - - Sommaire - Propos re­cueillis par Isa­belle Pia

« La phi­lo­so­phie de ses Es­sais met du baume au coeur. Mon­taigne console. »

Dans Pupille, une co­mé­die dra­ma­tique de Jeanne Her­ry, je joue le ma­ri d’Élo­die Bou­chez. Ne par­ve­nant pas à avoir d’en­fant, nous dé­ci­dons d’en adop­ter un. C’est vrai que l’on me pro­pose sou­vent des rôles de ma­ri ! (Rires). Comme me l’avait dit Cé­line Sal­lette : « Il faut sa­voir ron­ger l’os que l’on nous donne… » Cet os m’a per­mis de ren­con­trer des par­te­naires for­mi­dables, comme Gé­ral­dine Pail­has, Ma­rion Co­tillard, Clé­mence Poé­sy. Mais, j’en ai presque ter­mi­né ! (Rires). Ain­si, j’achève juste le tour­nage d’un té­lé­film de Phi­lippe Tri­boit, L’homme abî­mé, sur un su­jet plus lourd et in­édit à la té­lé­vi­sion : l’his­toire d’un avo­cat qui se fait vio­ler après avoir été dro­gué.

J’ai très en­vie d’al­ler voir Shé­hé­ra­zade de JeanBer­nard Mar­lin, Ca­phar­naüm de Na­dine La­ba­ki et L’Amour flou de Ro­mane Boh­rin­ger et Phi­lippe Reb­bot. Ré­cem­ment, j’ai beau­coup ai­mé Les Frères Sis­ters, ce beau film de Jacques Au­diard sur l’en­fance qui, trans­po­sé à l’époque des pion­niers et des cher­cheurs d’or, évoque en fait la violence de notre monde ac­tuel. Et j’ai ado­ré The Square, de Ru­ben Öst­lund, palme d’or à Cannes, qui illustre la frac­ture entre les élites cultu­relles et ar­tis­tiques et le reste de la so­cié­té. L’his­toire de ce di­rec­teur de mu­sée consti­tue une pa­ra­bole très forte. Comme di­sait An­toine Vi­tez, je pré­fère un monde « éli­taire pour tous » à un monde éli­tiste…

L’art contem­po­rain m’in­té­resse car il pose la ques­tion du pro­ces­sus. En for­çant les vi­si­teurs à ne pas se can­ton­ner au ju­ge­ment es­thé­tique, il contri­bue à dé­ve­lop­per leur libre ar­bitre. Ce que vient de faire Bank­sy en dé­trui­sant son oeuvre, Girl With a Bal­loon, au mo­ment pré­cis de son ad­ju­di­ca­tion chez So­the­by’s, est énorme. Cette cri­tique du sys­tème va par ailleurs faire ex­plo­ser sa cote. Elle té­moigne de la fo­lie qui a cours au­jourd’hui dans un cer­tain monde de l’art…

Je fré­quente le mu­sée d’Or­say, le pa­lais de To­kyo, le Mu­cem à Mar­seille, le CAPC mu­sée d’art contem­po­rain de Bor­deaux, le mu­sée Gug­gen­heim de Bil­bao… J’ai dé­cou­vert le pa­lais de la Sé­ces­sion de Jo­sef Ma­ria Ol­brich à Vienne, et j’y ai trou­vé ma­gni­fique l’oeuvre de Klimt, dont la de­vise était : « À chaque âge son art, à chaque art sa li­ber­té ». Il faut que je me presse d’al­ler voir l’ex­po­si­tion Franz West à Beau­bourg, qui se ter­mine le 10 dé­cembre. J’aime les ar­tistes qui in­ter­rogent le beau et le laid et par­viennent à in­ver­ser les conven­tions, comme Vic­tor Hu­go.

Les der­nières pièces de théâtre que j’ai vues sont La Nuit des rois de Thomas Os­ter­meier à la Co­mé­die-Fran­çaise et Saï­gon de Ca­ro­line Guie­la Nguyen, qui traite de la co­lo­ni­sa­tion et d’im­mi­gra­tion à tra­vers de pe­tites et grandes his­toires. J’ai ado­ré Do­reen, qui re­late l’im­mense his­toire d’amour entre le phi­lo­sophe et jour­na­liste An­dré Gorz et sa femme Do­reen, ma­lade et condam­née… Da­vid Ge­sel­son met en scène de ma­nière très sen­sible et in­time la fin de vie de cette femme. Cette pièce ma­gni­fique se­ra re­prise du 7 au 30 jan­vier au théâtre de La Bas­tille, après une tour­née mon­diale. Châ­teaux de la co­lère, pre­mier ro­man d’Ales­san­dro Ba­ric­co sur l’ima­gi­naire, la créa­tion et l’écri­ture comme sa­lut, pour­rait être l’un de mes livres de che­vet avec Le Che­min du ser­pent de Tor­gny Lind­gren, qui re­late l’épo­pée d’un jeune gar­çon dont toute la fa­mille a été dé­ci­mée par un pro­prié­taire ter­rien. Je me suis même amu­sé à le scé­na­ri­ser, et j’ai­me­rais pou­voir le réa­li­ser un jour.

Mais, pour l’ins­tant, je suis oc­cu­pé par La Réu­ni­fi­ca­tion des deux Co­rées, la pièce de Joël Pom­me­rat que j’ai adap­tée pour le cinéma avec un autre ac­teur de la troupe et pour la­quelle nous sommes en phase de fi­nan­ce­ment avec Les Films du Kiosque. Et puis, il y a Mon­taigne… Pen­dant trois ans, j’ai don­né à en­tendre ses Es­sais au cours d’un spec­tacle où j’étais seul en scène sur un ta­pis rou­lant et ils ont in­fu­sé en moi. Cette phi­lo­so­phie consti­tue un baume au coeur. Mon­taigne console.

Je vou­drais aus­si rendre hom­mage à un pho­to­graphe, Ju­lien Magre, qui tra­vaille de­puis long­temps sur le thème de la fa­mille et de la trans­mis­sion. En 2015, sa femme et lui ap­prennent que Su­zanne, leur pe­tite fille de 7 ans, est at­teinte d’une leu­cé­mie, qui va l’em­por­ter. Ju­lien en a ti­ré un al­bum de pho­to­gra­phies in­ti­tu­lé Je n’ai plus peur du noir, com­men­cé en col­la­bo­ra­tion avec Su­zanne pen­dant sa ma­la­die. Il lui avait pro­mis de ter­mi­ner ce livre, qui consti­tue un té­moi­gnage bou­le­ver­sant sur l’amour in­con­di­tion­nel d’un père, mais sur­tout une oeuvre com­ba­tive pour la vie. Su­zanne était ma filleule. * Vic­tor Hu­go, en­ne­mi d’État, de Jean-Marc Mou­tout.

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