Point de Vue

Joaillerie

Paris, Chanel et les Romanov

- Par

Paris dans les Années folles. La Russie des tsars y survit à travers ses exilés et Gabrielle Chanel a une aventure passionnée avec le cousin de Nicolas II, le grand-duc Dimitri. Un siècle plus tard, la nouvelle collection de joaillerie de la maison Chanel s’inspire de cette histoire d’amour et d’un Paris presque imaginaire où l’empire des Romanov a vécu ses derniers jours. Vincent Meylan

Ivan le Terrible et l’aigle à deux têtes des Romanov ont investi les vitrines de Chanel sur la place Vendôme. Un kokochnik de diamants et de perles de culture, pièce vedette de la nouvelle collection de joaillerie, semble tout droit sorti du bal donné en 1903 au palais d’Hiver par le tsar Nicolas II. Toute la cour de Russie s’était alors costumée à la mode du XVIe siècle moscovite pour célébrer le tricentena­ire de l’accession au trône des Romanov. Même provenance imaginaire pour les colliers de broderies de diamants et leurs pendants d’oreilles assortis. Une couturière de la cour impériale aurait pu les poser sur la robe d’une tsarine. Tout comme les aigles bicéphales, dont les ailes s’épanouissa­ient autrefois sur les chevalière­s et les

décoration­s de diamants des grandsducs, que l’on retrouve sur des bagues, un bracelet manchette ou un collier de cette collection 2019, baptisée fort justement : « Le Paris russe de Chanel ». Certes, tout est russe dans ces joyaux, mais ils sont nés dans le rêve d’une Russie parisienne. Celle que Gabrielle Chanel a connue au début des Années folles grâce à une histoire d’amour. Celle-ci débute le 22 janvier 1921. Coco dîne chez une de ses amies, Marthe Davelli. Les deux femmes se sont connues avant la Première Guerre mondiale, chez Étienne Balsan, dont Chanel était la maîtresse. Marthe est l’une des gloires de l’Opéra-Comique. Sa liaison officielle avec le richissime Constantin Say ne l’empêche pas d’avoir des aventures. Celle qu’elle affiche ce soir du 22 janvier est illustre puisqu’il s’agit du grand-duc Dimitri de Russie. Il a 29 ans, il est beau, auréolé de tragédie et ruiné. Cousin du dernier tsar, il a échappé au massacre qui a décimé les Romanov grâce à un crime. Avec le prince Félix Ioussoupov et quelques complices, il a assassiné Raspoutine – le prophète guérisseur gouvernait alors l’empire grâce à son influence sur la tsarine – dans la nuit du 30 décembre 1916. Le tsar n’a pas osé emprisonne­r son cousin, mais il l’a exilé à la frontière perse. Dimitri y était encore lorsque la Révolution a éclaté. C’est ce qui l’a sauvé. À Paris,

il vit dans une petite maison de Boulogne où l’a rejoint sa soeur Marie. Tous deux pleurent leurs père, oncles, tantes et cousins, assassinés par les bolcheviqu­es. En outre, ils portent en eux cette étincelle de désespoir des enfants mal-aimés. Leur mère, une princesse de Grèce, est morte en donnant le jour à Dimitri. Séparés de leur père durant leur petite enfance, à cause de son remariage avec une roturière, ils ont grandi à Moscou chez un oncle fou et une tante froide et lointaine. Le lendemain du fameux dîner, Gabrielle et Dimitri se retrouvent au Ritz. Dans son journal, le grand-duc note qu’elle lui a proposé de la suivre dans ses appartemen­ts. Il y passe la nuit. Quelques jours plus tard, elle lui offre une Rolls-Royce Silver Ghost décapotabl­e beige et tous deux partent en excursion romantique. Le printemps les surprend sur la Côte d’Azur et l’été à Biarritz. À la petite paysanne cévenole, le descendant des tsars fait découvrir l’insoucianc­e de ceux qui sont nés riches. Il n’a plus rien, mais il lui offre les derniers bijoux qu’il a sauvés du naufrage. Le couple est à la mode. Dans le Paris d’alors vivent plusieurs centaines de milliers de Russes blancs qui ont fui la Russie soviétique. Les princes sont chauffeurs de taxi ; leurs épouses deviennent mannequins ou couturière­s ; d’autres sont serveurs ou cuisiniers dans l’un des nombreux restaurant­s ou cabarets russes de la capitale. L’un d’entre eux se nomme d’ailleurs, Le Raspoutine. Chanel est à son aise dans cette atmosphère bohème et nostalgiqu­e. Elle sympathise avec la soeur de Dimitri, Marie, laquelle lui voue une admiration sans failles : « Pendant l’automne 1921, je rencontrai­s Mademoisel­le Chanel qui, depuis la guerre figurait parmi les couturiers les plus en vogue de Paris et, de plus, femme d’affaires qui promettait, écrit la grande-duchesse Marie dans ses mémoires. Il y avait fort peu de femmes d’affaires en Europe et on refusait de les prendre au sérieux ; cependant le talent et le brillant de Mademoisel­le Chanel commençaie­nt à attirer l’attention générale. » Les deux femmes vont même travailler ensemble. Marie rêve du destin de femmes d’affaires indépendan­tes que Chanel s’est créé. Elle ne possède qu’un talent : la broderie, qu’elle pratique depuis toujours. Or les broderies sont à la mode, en particulie­r chez Chanel à cette époque. Elle s’initie à la technique de la broderie mécanique. Et, avec l’aide de sa belle-mère, la princesse Poutiatine, elle crée Kitmir, un atelier qui s’installe avenue Montaigne et travaille exclusivem­ent pour la maison Chanel. Hélas le travail a beau être de qualité, les commandes ne suffisent pas à absorber les frais. Les broderies russes passent de mode.

Le grand-duc Dimitri est ruiné, mais il offre à Chanel ses derniers bijoux.

L’atelier ferme et Marie s’exilera à New York puis en Afrique du Sud. Elle mourra en 1958, au château de Mainau, en Allemagne, où son fils – qu’elle avait un peu oublié – la recueiller­a au soir de sa vie. Plusieurs pièces de la collection de joaillerie de 2019 sont inspirées de ses broderies précieuses. L’une d’elles est d’ailleurs baptisée « Motif russe ». D’autres, plus surprenant­es, semblent sorties tout droit de l’écrin de décoration­s de Dimitri. C’est le cas de la broche Blé Maria en diamants, saphirs jaunes, tourmaline­s ou grenats mandarins, ou des bijoux de la ligne « Médaille solaire ». Mais le symbole le plus chatoyant de cette Russie d’autrefois est ce diadème bandeau, très proche dans son dessin d’un bijou similaire créé pour la grande-duchesse Vladimir de Russie, une tante de Nicolas II. Entre deux lignes de diamants montés sur or jaune s’épanouit un décor de feuillages en spinelles roses, grenats mandarins, tourmaline­s et diamants. La Russie moderne tentera une brève incursion dans la vie de Gabrielle Chanel en 1967. Dimitri et Maria sont morts depuis longtemps. La Révolution fête son 50e anniversai­re et les mannequins de la maison Chanel sont invités défiler à Moscou. Chanel ne s’y rendra pas. Sa Russie à elle était ailleurs. Dans le décor somptueux de son appartemen­t de la rue Cambon. Dans ses habitudes de faste qui la poussait à ôter de son doigt une bague pour l’offrir à un ami qui l’admirait. Et même dans cette manie qu’elle avait d’accumuler sur elle les bijoux, les perles et les pierres de couleur, jusqu’à ressembler à une icône russe toute cloutée de pierreries sur une robe d’or.

 ??  ??
 ??  ?? Gabrielle Chanel et le grandduc Dimitri de Russie vécurent une idylle passionnée dans le Paris des Années folles. Les bijoux de la collection « Le Paris russe de Chanel » s’inspirent de cette histoire d’amour et de cette époque. L’aigle à deux têtes des Romanov, en diamants, orne bagues et bracelets. La collerette en perles de culture et diamants rappelle la forme du kokochnik traditionn­el tel qu’on le portait à la cour de Russie.
Gabrielle Chanel et le grandduc Dimitri de Russie vécurent une idylle passionnée dans le Paris des Années folles. Les bijoux de la collection « Le Paris russe de Chanel » s’inspirent de cette histoire d’amour et de cette époque. L’aigle à deux têtes des Romanov, en diamants, orne bagues et bracelets. La collerette en perles de culture et diamants rappelle la forme du kokochnik traditionn­el tel qu’on le portait à la cour de Russie.
 ??  ??
 ??  ??
 ??  ??
 ??  ?? Anna Pavlova, grande ballerine russe du début du XXe siècle, en costume traditionn­el. Le diadème bandeau, ci-dessus est en diamants, spinelles roses, grenats mandarins et tourmaline­s.
Anna Pavlova, grande ballerine russe du début du XXe siècle, en costume traditionn­el. Le diadème bandeau, ci-dessus est en diamants, spinelles roses, grenats mandarins et tourmaline­s.
 ??  ?? La grande-duchesse Marie Pavlovna de Russie, soeur du grandduc Dimitri, parée de ses fabuleuses émeraudes. Elle créa un atelier de broderie qui collabora avec la maison Chanel et dont les motifs ont inspiré certaines créations de la nouvelle collection de joaillerie.
La grande-duchesse Marie Pavlovna de Russie, soeur du grandduc Dimitri, parée de ses fabuleuses émeraudes. Elle créa un atelier de broderie qui collabora avec la maison Chanel et dont les motifs ont inspiré certaines créations de la nouvelle collection de joaillerie.
 ??  ?? Le grand-duc Dimitri de Russie fut l’amant de Gabrielle Chanel au début des années 1920. Certaines pièces de la collection de haute joaillerie, comme cette bague, sont influencée­s par les motifs de ses décoration­s.
Le grand-duc Dimitri de Russie fut l’amant de Gabrielle Chanel au début des années 1920. Certaines pièces de la collection de haute joaillerie, comme cette bague, sont influencée­s par les motifs de ses décoration­s.
 ??  ??

Newspapers in French

Newspapers from France