Lu­cien Mu­rat à la ga­le­rie Su­zanne Ta­ra­sieve

D’une guerre à l’autre

Point de Vue - - SOMMAIRE - Par Marie-Émilie Four­neaux Pho­tos An­to­nio Mar­ti­nel­li

Il s’ap­pelle Lu­cien, tout comme le deuxième fils du ma­ré­chal d’Em­pire Joa­chim Mu­rat, dont il des­cend. Ses guerres à lui, en re­vanche, sont plus vir­tuelles que réelles. Elles se veulent pour­tant, par le re­cours à la my­tho­lo­gie, le re­flet de notre monde post-In­ter­net.

Les crânes de la co­lère s’écrasent sur la Terre et fa­çonnent un monde peu­plé de car­casses et de créa­tures hy­brides. De ce chaos émerge Vi­na, mère de trois fils dont la fu­sion crée­ra Mé­ga­thé­sis, per­son­nage fi­gé dans un cri, hé­ros de cette cos­mo­go­nie née de l’ima­gi­naire dé­bri­dé de Lu­cien Mu­rat. Le jeune tren­te­naire, bi­be­ron­né aux uni­vers pos­ta­po­ca­lyp­tiques des bandes des­si­nées de Mé­tal Hur­lant, a écrit ce ré­cit à New York lors­qu’il était en ré­si­dence. « J’ai trou­vé l’at­mo­sphère vio­lente, très so­nore avec ces bruits mé­ca­niques de mé­tro pas­sant sur les ponts mé­tal­liques. Je me suis mis à tra­vailler la nuit et à écrire dans le train qui me fai­sait pas­ser par Ground Ze­ro. J’écou­tais alors les al­bums de rap de Lu­na­tic et de Kheops, et je me suis ins­pi­ré de leurs phra­sés ci­se­lés », ex­plique l’ar­tiste. Le ren­du vi­suel est tout aus­si frap­pant. Des images ex­plo­sives, où Lu­cien sym­bo­lise le monde post-In­ter­net, cette culture di­gi­tale dans la­quelle nous bai­gnons. « Les in­fos y sont broyées dans un flux per­pé­tuel. En m’ins­pi­rant des ar­ché­types, je crée une néo­my­tho­lo­gie pour in­ter­pré­ter ce mag­ma aux re­pères brouillés. Le pa­ra­doxe, c’est que je me sers de choses désuètes pour par­ler de l’hy­per­con­tem­po­rain. » Lu­cien chine, en ef­fet, des ta­pis­se­ries, pas­tiches d’oeuvres comme La Li­seuse de Fra­go­nard qu’il jux­ta­pose à ses per­son­nages aux muscles bom­bés qui cassent lit­té­ra­le­ment le cadre. Les bandes noires donnent l’ef­fet d’une cap­ta­tion d’écran quand le pixel, ver­sion contem­po­raine du point de ta­pis­se­rie, ré­vèle ou brouille l’in­trigue. « Je fais une pein­ture hé­roïque sans hé­ros, plus proche de l’al­lé­go­rie de La Li­ber­té gui­dant le peuple de De­la­croix, que de la Ba­taille d’Ey­lau de Gros, où la lu­mière est bra­quée sur Na­po­léon. J’ex­plore l’ab­surde, le car­na­va­lesque, le sens des­sus des­sous. » L’ab­sence de hié­rar­chie en somme. Comme dans sa vie, où il pré­fère se consi­dé­rer comme le pro­chain an­cêtre, plu­tôt que se ré­fé­rer à ses pré­dé­ces­seurs. « Je trouve éton­nantes ces fa­milles vi­vant de leur gloire pas­sée. Un nom doit être un épe­ron pour la ver­tu et non pas un étrier pour l’or­gueil », dit-il en trans­for­mant la phrase de l’his­to­rien Charles Ca­hier. Lu­cien des­cend, en réa­li­té, de Joa­chim Mu­rat, ma­ré­chal d’Em­pire et beau-frère de Na­po­léon Ier, et plus pré­ci­sé­ment de Lu­cien, son se­cond fils, qui eut à son tour six en­fants dont Achille. « De­puis, nous por­tons ces deux pré­noms en al­ter­nance, de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, et nous sommes tous es­tam­pillés “Na­po­léon” en der­nier pré­nom. » Le père de Lu­cien, de­ve­nu mi­li­taire par ata­visme, initie par un drôle de re­tour­ne­ment son fils au jeu vi­déo Doom dans les an­nées 1990. « Son es­thé­tique m’ins­pire. C’était le pre­mier jeu de tir en vue sub­jec­tive, une ul­tra­vio­lence qui confi­nait au gro­tesque. » Loin d’être in­quiets par l’uni­vers de leur fils, les pa­rents de Lu­cien sont ses « pre­miers fans ». C’est même Ca­ro­line Mu­rat qui

l’aide pour la cou­ture de ses oeuvres as­sem­blées tels des patch­works. Non pas la soeur de Na­po­léon que l’illustre an­cêtre a épou­sé, mais bien la mère de Lu­cien qui, par le plus grand des ha­sards, porte ce pré­nom. Elle lui a aus­si souf­flé l’idée de faire un pen­dant à la toile de Jacques-Émile Blanche qu’il a ré­cem­ment ache­tée, Jouets du prince Achille Mu­rat, peinte au dé­but du XXe siècle. Car le plas­ti­cien a un jeune fils pré­nom­mé Achille qui épar­pille dé­jà ses jouets dans l’ate­lier du XVIe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. « Ma veine ar­tis­tique me vien­drait de mon ar­riè­rear­rière-grand-mère, Marie de Ro­hanC­ha­bot. Pour moi, il y a quelque chose d’hé­roïque à être ar­tiste. » Dans quelques mois, Lu­cien se­ra le père d’un se­cond en­fant avec son épouse d’ori­gine an­glaise. « J’ai­me­rais aus­si re­tour­ner à la sculp­ture, mais on ne peut pas tout faire. Il faut choi­sir ses ba­tailles pour ga­gner la guerre. » l

Voir One to Rule Them All, jus­qu’au 25 jan­vier, à la Ga­le­rie Su­zanne Ta­ra­sieve, 75003 Pa­ris.

Lu­cien Mu­rat ex­pose une di­zaine d’oeuvres à la ga­le­rie Su­zanne Ta­ra­sieve à Pa­ris, dont Hal­la­li 2.0 et, page de droite, Chute des crânes de la co­lère, faites d’acry­lique sur patches, de bâches et de ta­pis­se­ries chi­nées.

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