Point de Vue

Quelles plumes !

- Spécial histoire par Vincent Meylan

Anna Gould n’a pas eu de chance. Coincée entre son premier mari, Boniface de Castellane, dont chacun s’accorde depuis un siècle à saluer l’élégance, sa réputation d’héritière américaine aussi laide que riche, et la rancune des historiens d’art qui lui reprochent volontiers de n’avoir pas eu de goût ou de culture, elle était vouée à occuper une place ingrate dans l’histoire du Paris de la Belle Époque. Tous ceux qui lui consacrent une, deux ou plusieurs lignes, répètent à l’envi la célèbre phrase de son mufle de premier mari : « Elle est belle, vue de dot ! » Laure Hillerin en brosse un portrait qui ne la rend guère plus sympathiqu­e, mais qui a le mérite d’apporter une foule d’informatio­ns nouvelles. Commençons par la famille, les fameux Gould. Son père, le richissime Jay Gould, est un self-mademan sans foi ni loi. Il triche, ment, ruine ses amis et amasse des millions. « Il vit dans la hantise du meurtre, de l’attentat, de l’enlèvement car il se sait haï par tous ceux qu’il a ruinés », écrit Laure Hillerin. Anna héritera sans doute de lui ce caractère dur, parfois difficile à comprendre, notamment envers ses enfants. À sa mort, en 1892, elle recevra aussi, comme chacun des six enfants du défunt, une somme de douze millions de dollars. Passons ensuite aux époux. Elle en eut deux, le premier, le légendaire Boni de Castellane, n’est pas particuliè­rement recommanda­ble. Dandy dépensier, il l’épouse pour son argent et s’étonne qu’un jour elle se soit lassée, le quittant avec ses dettes colossales. Le second, le prince de Sagan, futur duc de Talleyrand, est déjà ruiné lorsqu’ils se marient en 1908. Il faut croire que la dame ne savait pas choisir ses conjoints, car cette seconde union fut aussi malheureus­e que la première. Trois enfants, Boniface, Georges et Jason, naissent chez les Castellane ; deux autres enfants, Helen Violette et Howard arrivent au foyer des Talleyrand. Howard se suicide d’une balle dans le coeur en 1929, il n’a pas 20 ans : ses parents ont refusé qu’il se marie avec une jeune femme dont il est tombé amoureux. Anna survivra à ses deux époux et, après avoir passé la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis, elle reviendra en France où elle mourra en 1961, à l’âge de 86 ans. À travers son personnage, Laure Hillerin raconte une époque, un mode de vie, des habitudes, la mode. Elle donne aussi quelques-unes des clefs de son personnage. Anna est possessive, mais elle peut se montrer généreuse avec ceux qui l’aiment. Elle fut beaucoup trahie, trompée. On peut aussi se demander si, après tout, elle n’avait pas un goût plus sûr que son premier époux. Très vite, elle quittera le Palais Rose, l’étrange demeure, pastiche du Grand Trianon, que Boni avait fait construire sur l’avenue Foch. En revanche, elle conservera le magnifique château du Marais jusqu’à la fin de sa vie. Pour le plaisir & pour le pire –

La vie tumultueus­e d’Anna Gould et Boni de Castellane, par Laure Hillerin, Flammarion, 569 pages, 24,90 euros.

 ??  ?? Anna Gould vers 1895, année de son mariage avec Boniface de Castellane, à qui l’on attribue ce cruel mot d’esprit : « Elle est belle, vue de dot ! »
Anna Gould vers 1895, année de son mariage avec Boniface de Castellane, à qui l’on attribue ce cruel mot d’esprit : « Elle est belle, vue de dot ! »
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