FO­CUS

Un nou­veau chant de ruines

Première - - SOMMAIRE - PAR YAL SADAT IL­LUS­TRA­TIONS GUILLAUME MENUEL

Ita­lie an­née zé­ro

En ra­tis­sant un ter­ri­toire dé­vas­té, Dog­man de Mat­teo Gar­rone as­sène le nou­veau mot d’ordre du ci­né­ma ita­lien : pour ra­con­ter le dé­la­bre­ment na­tio­nal, les contes dan­tesques valent mieux que le (néo ?)-réa­lisme. Et si la clé des maux de l’Ita­lie se trou­vait dans ses ruines éter­nelles ?

Apre­mière vue, Dog­man re­late le plus vieux duel du monde. Da­vid af­fronte Go­liath au beau mi­lieu d’une ci­té chan­ce­lante de Cam­pa­nie, avec la mer Tyr­rhé­nienne pour prin­ci­pal té­moin. S’ins­pi­rant d’un fait di­vers bien connu en Ita­lie, Mat­teo Gar­rone ra­conte com­ment Mar­cel­lo, mo­deste et frêle toi­let­teur pour chiens, se laisse en­traî­ner par son « ami » Si­mon­ci­no dans un abîme de vio­lence. L’un est un pe­tit homme gé­né­reux et choyé par la com­mu­nau­té, dont la dou­ceur com­pense l’hon­nê­te­té à géo­mé­trie va­riable ; l’autre est un co­losse fruste dont la bru­ta­li­té ter­ro­rise le voi­si­nage. Un duel bi­blique donc, mais aus­si digne d’un wes­tern où les des­pe­ra­dos lais­se­raient place aux dea­lers de coke en sur­vêt et en scoo­ter vo­lé. Sauf que Dog­man ne met pas en scène l’af­fron­te­ment de deux per­son­nages, mais de trois : entre les deux hommes se dresse la zone si­nis­trée de Villag­gio Cop­po­la. Ce nom mé­lo­dieux dé­signe un an­cien camp de va­cances bal­néaire bâ­ti pour les fa­milles des troupes amé­ri­caines de l’OTAN, sta­tion­nées à Naples à la fin des an­nées 60. Aban­don­née après le dé­part des mi­li­taires, la ci­té a tout au­jourd’hui d’une ville fan­tôme, d’un champ de ba­taille post-apo­ca­lyp­tique dont Gar­rone fait un pro­ta­go­niste à part en­tière – pas vrai­ment un hé­ros lisse, plu­tôt un mé­chant à l’oeil torve et aux joues creu­sées. « Tous les dé­cors de mes films sont des per­son­nages, confirme l’au­teur. Mais ce­lui-ci a un rôle par­ti­cu­liè­re­ment re­dou­table : c’est le geô­lier qui en­ferme Mar­cel­lo. Il me fal­lait un lieu clos, dé­li­mi­té, pour que le re­gard de la com­mu­nau­té soit constam­ment po­sé sur les actes du hé­ros. C’est comme dans un wes­tern : mal­gré l’es­pace, l’ho­ri­zon presque in­fi­ni, les per­son­nages sont pri­son­niers, me­na­cés par un gouffre qui peut les as­pi­rer. À moins qu’ils n’aient as­sez de mo­rale pour ne pas som­brer com­plè­te­ment dans la vio­lence. » Dif­fi­cile de ne pas voir en cette ville un ava­tar de la na­tion en­tière. Avec ses ha­bi­tants dé­lais­sés par les ins­ti­tu­tions, ten­tés de cé­der à la bar­ba­rie pour ré­gler leurs comptes, Villag­gio Cop­po­la n’est-il pas le mo­dèle

ré­duit de l’Ita­lie contem­po­raine ? On parle bien de ce pays ployant sous la cor­rup­tion et la pres­sion po­pu­liste, alors que l’ex­trême droite et les an­ti­sys­tèmes se par­tagent les rênes du pou­voir. Ce pays qui, pour la pre­mière fois de­puis soixante ans, ne dis­pu­te­ra pas le mon­dial de foot. Le lit­to­ral dé­fraî­chi de Dog­man se­rait alors l’ex­pres­sion d’un ré­cent ef­fon­dre­ment, l’ex­tra­po­la­tion car­na­va­lesque de la crise. Mais Gar­rone ac­cueille l’idée avec une moue scep­tique. « Je ne pense pas que Dog­man soit né­ces­sai­re­ment un film sur l’Ita­lie ac­tuelle. Si j’in­siste tant sur ce ter­ri­toire et sa di­men­sion mé­lan­co­lique, c’est sur­tout pour faire va­rier le ton, la cou­leur de cette trame si con­nue. Da­vid et Go­liath, le Far-West, la Pas­sion du Ch­rist, vous pou­vez y voir ce que vous vou­lez. J’ai choi­si ce fait di­vers pour l’éle­ver à la hau­teur d’un conte uni­ver­sel et presque mys­tique, pas pour l’en­ra­ci­ner dans un contexte so­cial étri­qué. »

Outre-monde

Il faut dire que de­puis Go­mor­ra (2008), l’homme cherche à dis­si­per un mal­en­ten­du qui a la vie dure. Ac­cla­mé alors pour son por­trait de la pègre sud-ita­lienne, il s’est vu af­fu­blé d’une cas­quette na­tu­ra­liste bien peu seyante. Son dé­cor – dé­jà la ré­gion na­po­li­taine, gan­gre­née par la Ca­mor­ra – était moins le théâtre d’une chro­nique do­cu­men­taire que le mo­tif d’un peintre fou­gueux, mê­lant touches ex­pres­sion­nistes (les plaines ar­dentes, jon­chées de sta­tions-ser­vices désaf­fec­tées) et cro­quis ner­veux d’une po­pu­la­tion sou­ter­raine. Foin d’en­quête jour­na­lis­tique ! Gar­rone s’of­frait une grande vi­rée hors du monde. Quatre ans plus tard, il re­ve­nait avec un film au titre char­gé d’iro­nie. Rea­li­ty ne s’in­té­res­sait pas à la so­cié­té « vraie » mais à sa dé­for­ma­tion, à ses ef­fets sur l’es­prit d’un jo­crisse dé­bous­so­lé par les joies nar­cis­siques de la té­lé-réa­li­té. La sa­tire va­lait pour la pla­nète

« TOUS LES DÉ­CO RS DE MES FILMS SO NT DES PER­SO NNAGES. » MAT­TEO GAR­RONE

en­tière, pas seule­ment pour l’Ita­lie post-Ber­lus­co­ni. Tale of Tales (2015) en­fon­çait le clou : s’of­frant des stars en cos­tumes (et en an­glais) dans un conte pur sucre. L’arène dé­so­lée de Dog­man semble donc pos­sé­dée par le même dé­sir de vio­lence, si­tuée dans un outre-monde abs­trait. Et de fait, la plage gri­sâtre, clair­se­mée d’herbes folles et de dé­tri­tus, res­semble da­van­tage au sep­tième cercle de l’en­fer qu’aux pay­sages ita­liens vus der­niè­re­ment aux in­fos. Im­pos­sible pour­tant, de­vant ce conte obs­cur, de ne pas dé­ce­ler en sur­im­pres­sion le cli­mat dé­lé­tère du pays. Même sen­sa­tion de­vant Heu­reux comme Laz­za­ro, qu’Alice Rohr­wa­cher pré­sen­tait elle aus­si au Fes­ti­val de Cannes quelques jours avant Dog­man, comme en pré­am­bule, ou en apé­ri­tif : l’his­toire d’un jeune et bel idiot dos­toïevs­kien mou­rant dans la vieille Ita­lie ru­rale, puis re­nais­sant dans celle d’au­jourd’hui, en pleine dé­li­ques­cence. Les vil­lages sont de­ve­nus des bi­don­villes, les pay­sans des clo­chards fouillant les pou­belles, la pas­to­rale est de­ve­nue une élé­gie. La to­na­li­té est celle d’un rêve, ou plu­tôt d’un cau­che­mar va­po­reux. Et comme chez Gar­rone, la fan­tas­ma­go­rie s’ar­rime sans cesse à l’ac­tua­li­té, sans que celle-ci ne soit jamais ci­tée. Com­ment ne pas voir dans cette ob­ses­sion pour la dé­cré­pi­tude une ré­ponse di­recte à l’écrou­le­ment na­tio­nal ?

Au même mo­ment mais en de­hors du bruit can­nois, d’autres conteurs trans­al­pins se pas­sionnent pour les mondes en­glou­tis. Avec Lo­ro de Pao­lo Sor­ren­ti­no, on est dans l’ombre en­core fa­mi­lière de Ber­lus­co­ni : To­ni Ser­vil­lo prête ses traits au Ca­va­liere. Mais, là en­core, la chute de l’Ita­lie se dé­voile moins par le scal­pel so­cio­lo­gique de Sor­ren­ti­no que par son sens du ly­risme éthé­ré : un séisme (ce­lui de 2009) chasse le hé­ros de la vil­la où se jouent des fêtes or­giaques, et le plante face au dé­li­te­ment gé­né­ral qu’il re­fu­sait de voir. Le signe di­vin est pré­fé­ré au re­gard ana­ly­tique, comme si la tra­gé­die ré­si­dait dans une ma­lé­dic­tion hé­ré­di­taire, dé­pas­sant de loin les ex­pli­ca­tions so­cio-éco­no­miques. C’est aus­si l’idée du film noir Frères de sang de Da­mia­no et Fa­bio D’In­no­cen­zo, qui peignent la vo­ca­tion ma­fieuse comme le fruit d’une des­ti­née iné­luc­table. Tout se passe comme si le ci­né­ma ita­lien, en quit­tant la bonne vieille or­nière néo-réa­liste, re­nouait avec le conte an­tique et son goût pour la fa­ta­li­té. La dé­route du pays ne s’ex­plique plus par un sys­tème in­juste, mais par l’ir­ré­sis­tible né­ces­si­té des faits et des choses. Moins de ra­dio­gra­phies au pré­sent, et da­van­tage de dé­tours ma­giques par le pas­sé proche ou loin­tain. Avec, tou­jours, cette ma­nière de dé­crire un dé­la­bre­ment conti­nu, per­pé­tuel, plu­tôt qu’une rup­ture en­re­gis­trée en temps réel.

Au fond, un tel fa­ta­lisme n’est pas si éton­nant ve­nant d’une culture fa­çon­née par les ruines. Celles-ci sont ef­fec­ti­ve­ment le liant de l’âme ita­lienne, presque la ma­tière pre­mière de l’his­toire na­tio­nale. Parce que Rome est le ber­ceau d’un em­pire dé­chu, parce que son Co­li­sée sym­bo­lise l’ef­fon­dre­ment de ce­lui-ci (comme dit l’épi­gramme : « Quand le Co­li­sée tom­be­ra, Rome tom­be­ra, et avec Rome, le monde »), parce que même la na­ture se pique d’en­se­ve­lir le peuple (de Pom­péi aux trem­ble­ments de terre des Abruzzes), l’Ita­lie porte la fin des mondes dans son code gé­né­tique. Elle a lo­gi­que­ment en­gen­dré un ci­né­ma mé­lan­co­lique, han­té par un ter­ri­toire dont chaque cen­ti­mètre car­ré té­moigne d’ères ré­vo­lues. De Rome, ville ou­verte aux fresques de Vis­con­ti – à com­men­cer par Le Gué­pard, dans le­quel notre De­lon contemple la fin de l’aris­to­cra­tie en concluant « qu’il faut que tout change pour que rien ne change » –, et jus­qu’aux my­thiques stu­dios Ci­ne­cit­tà, le ci­né­ma de là-bas est le contre­champ de ce­lui de Hol­ly­wood, sans ruines, donc pion­nier, fon­dé sur un monde (et des his­toires) à construire. Le lot du ci­né­ma ita­lien est de pleu­rer à jamais sur les ves­tiges d’une gran­deur per­due.

C’est là que le prisme dé­réa­li­sant de Mat­teo Gar­rone et des autres prend son sens. Me­nant à la ci­té sans âge de Dog­man. Au pro­ces­sus de dé­com­po­si­tion atem­po­rel de Heu­reux comme Laz­za­ro. Par­ler spé­ci­fi­que­ment de l’Ita­lie, de ce qui s’y trame là, tout de suite ? Gar­rone ne voit pas l’in­té­rêt. « Cette me­nace po­pu­liste, ces pous­sées vio­lentes et in­di­vi­dua­listes, ce monde qui se droi­tise, c’est pa­reil par­tout, non ? Qu’est-ce que je pour­rais ap­prendre de nou­veau au reste du monde en lui par­lant de l’Ita­lie d’au­jourd’hui ? Pas grand-chose : ce qui se passe est vieux comme le pays, vieux comme les contes an­ces­traux. C’est d’ailleurs pour ce­la que Dog­man est pen­sé comme une fable. Pas pour ap­prendre quoi que ce soit aux gens qui lisent les jour­naux, mais pour in­ci­ter les en­fants à ne pas com­mettre les mêmes er­reurs que les per­son­nages. Comme dans Pinocchio. La seule chose que j’ai cher­ché à in­ven­ter, c’est une langue uni­ver­selle. » Rien de neuf sous le so­leil mé­ri­dio­nal, donc ? C’est pos­sible. Mais le cas ita­lien nous au­ra ap­pris quelque chose : face aux vieux maux in­cu­rables d’un pays, le ci­né­ma, lui, fré­mit un peu. Son hé­ri­tage so­cio­lo­gique et na­tu­ra­liste s’éloigne comme dans un rêve. Pour mieux ra­con­ter que rien ne change, Mat­teo Gar­rone et consorts sont peut-être en train d’in­ven­ter un ci­né­ma qui change tout.

uLE LOT DU CI­NÉ­MA ITA­LIEN EST DE PLEU­RER À JAMAIS SUR LES VES­TIGES D’UNE GRAN­DEUR PER­DUE

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Heu­reux comme Laz­za­ro d’Alice Rohr­wa­cher

Go­mor­ra de Mat­teo Gar­rone

Dog­man de Mat­teo Gar­rone

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