I FEEL GOOD

Le meilleur film de Gus­tave Ker­vern et Be­noît De­lé­pine de­puis Le Grand Soir. Jean Du­jar­din dans son rôle le plus convain­cant et le plus ac­com­pli de­puis The Ar­tist. Que de­man­der de plus ? We feel good.

Première - - FILMS - CN

C’est l’his­toire de deux tra­jec­toires op­po­sées qui ont fi­ni par se croi­ser. À ma gauche, le duo Ker­vernDe­lé­pine, chantre d’un ci­né­ma so­cial anar par­cou­ru d’un hu­mour ab­surde « à la Blier ». À ma droite, Jean Du­jar­din, in­car­na­tion du ci­noche du di­manche soir dans sa grande di­ver­si­té (pa­ro­dies so­phis­ti­quées, co­mé­dies plan-plan, drames et po­lars so­lides). A prio­ri, rien de com­mun entre ces trois-là si­non l’en­vie de se ré­in­ven­ter, d’al­ler là où on ne les at­tend pas. C’est pa­tent pour Du­jar­din qui fait ré­gu­liè­re­ment le coup de s’in­vi­ter chez les grands pour don­ner un peu plus de re­lief à sa car­rière. Blier (en­core lui) et Le­louch n’ont d’ailleurs eu qu’à se fé­li­ci­ter de l’ac­cueillir dans leurs uni­vers sin­gu­liers où le tru­blion s’est glis­sé avec une ai­sance de ca­mé­léon. Pour Ker­vern et De­lé­pine, l’en­jeu était dif­fé­rent, presque ris­qué : choi­sir Du­jar­din en tête d’af­fiche n’a pas sur le pa­pier la même si­gni­fi­ca­tion pour eux que prendre De­par­dieu ou Poel­voorde dont l’ADN est proche de leurs pré­oc­cu­pa­tions so­cié­tales et ar­tis­tiques. En clair, Du­jar­din chez Ker­vern et De­lé­pine, c’est l’équi­valent de Vincent Lin­don chez Sté­phane Bri­zé, soit une star ins­tal­lée par­mi les ano­nymes au ser­vice d’un dis­cours an­ti­sys­tème par­fai­te­ment ro­dé par les deux com­pères gro­lan­dais. Ça passe ou ça casse. Dans le cas qui nous in­té­resse, ça passe drô­le­ment bien.

MO­NEY FOR NOTHING. Jean joue Jacques, un qua­dra­gé­naire dé­pha­sé comme en té­moigne la pre­mière sé­quence qui le voit mar­cher à contre-cou­rant d’une au­to­route, vê­tu d’un simple pei­gnoir blanc, cla­quettes aux pieds. Le ton ab­surde est don­né. Le gu­gusse dé­barque chez sa soeur, Mo­nique, qui di­rige une com­mu­nau­té Em­maüs dans le Sud- Ouest. Elle ne l’a pas vu de­puis des an­nées. Qu’at­tend-il d’elle ? Un toit, un em­ploi ? Elle lui donne les deux mais Jacques s’en fout, lui, ce qu’il veut, c’est de­ve­nir riche ; trou­ver l’idée gé­niale – en l’oc­cur­rence, une start-up de chi­rur­gie es­thé­tique low cost – qui en fe­ra un ren­tier fa­çon Mark Zu­cker­berg du beauf. On com­prend su­bi­te­ment pour­quoi les réa­li­sa­teurs ont choi­si Du­jar­din, pour son sou­rire go­gue­nard de vain­queur, ty­pique de cette France ma­cro­nienne lan­cée à grande vi­tesse et sans fi­let sur les rails de la re­con­quête en­tre­pre­neu­riale – amu­sant, à ce titre, de voir qu’un mème cir­cule ces der­niers temps sur les ré­seaux so­ciaux, com­pa­rant les ric­tus car­nas­siers de Ma­cron et de l’in­ter­prète d’OSS 117. « Je veux qu’on me vou­voie, je veux ma loge à Ro­land-Gar­ros », tel est le man­tra de cet ap­pren­ti pa­tron en san­dales, in­dif­fé­rent au sort de ses com­pa­gnons-ou­vriers par aveu­gle­ment idéo­lo­gique, que les réa­li­sa­teurs filment avec une ten­dresse in­at­ten­due. Après avoir dé­plo­ré l’ef­fri­te­ment du tis­su so­cial (Mam­muth) et ap­pe­lé à l’in­sur­rec­tion ci­toyenne (Louise- Mi­chel, Le Grand Soir), Ker­vern et De­lé­pine ap­pa­raissent en ef­fet ré­con­ci­liés avec le monde, la quête im­bé­cile de Jacques suf­fi­sant à leurs yeux à dis­qua­li­fier les pré­ten­dues ver­tus du ca­pi­ta­lisme ef­fré­né.

LE TEMPS DE L’AMOUR. Yo­lande Mo­reau, for­mi­dable, in­carne la soeur du hé­ros, mo­dèle de dé­voue­ment et de bien­veillance. C’est l’oeil du spec­ta­teur, celle à tra­vers qui les lu­bies de Jacques passent pour des ca­prices d’en­fant qui le rendent si at­ta­chant. Le sa­cri­fice que Mo­nique consent à faire pour re­mettre son frère dans le droit che­min est d’une dé­li­ca­tesse folle et té­moigne d’un lé­ger chan­ge­ment de cap : ra­re­ment le ci­né­ma de Ker­vern et De­lé­pine n’avait été aus­si em­pli de bon­té et de sen­ti­men­ta­lisme, dé­bar­ras­sé de ses blagues « ha­ra-ki­riennes » qui en désa­morcent sou­vent la por­tée émo­tion­nelle. All you need is love.

AL­LEZ-Y SI VOUS AVEZ AI­MÉ Hi­ver54, l’ab­bé Pierre (1989), Le Bruit­des­gla­çons (2010), Pro­ble­mos (2017)

Pays France • De Be­noît De­lé­pine & Gus­tave Ker­vern • Avec Jean Du­jar­din, Yo­lande Mo­reau, Jean-Be­noît Ugeux… • Du­rée 1 h 43 • Sor­tie 26 sep­tembre

Jean Du­jar­din

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