Tom Har­dy

Ve­nom tombe le masque

Première - - SOMMAIRE - PAR BEN­JA­MIN ROZOVAS

On nous avait pré­ve­nus que ce ne se­rait pas une in­ter­view comme les autres. Mais l’an­ti­hé­ros de Ve­nom, la der­nière pro­duc­tion Mar­vel, n’est pas une star comme les autres. À l’écran, il aime jouer les cin­glés et se fiche pas mal de sa­voir si vous le trou­vez sympa ou in­tel­li­gible… En chair et en os ? Il n’a rien de ba­nal non plus. Écor­ché vif, en­fan­tin, flip­pant, soupe au lait… ren­contre avec Tom Har­dy.

Ini­tia­le­ment fixée un sa­me­di, à une heure de l’après­mi­di, l’in­ter­view de Pre­mière avec Tom Har­dy ne cesse d’être re­pro­gram­mée de­puis qu’on a po­sé les pieds à Los An­geles. Tom et son équipe re­viennent du Co­mic- Con de San Die­go, où l’ac­teur a pré­sen­té des images in­édites de Ve­nom, l’adap­ta­tion très at­ten­due d’un des per­son­nages Mar­vel les plus ap­pré­ciés des fans : une en­ti­té ex­tra­ter­restre car­nas­sière au fa­ciès ter­ri­fiant qui prend pos­ses­sion des gens et leur mange la tête, en­ne­mi ré­cur­rent de Spi­der-Man dans les co­mics... Tom et son équipe sont van­nés, l’avion a at­ter­ri tard dans la soi­rée, est-ce que l’in­ter­view peut être re­por­tée à 15 h ? Im­pos­sible, Pre­mière doit re­par­tir avec le vol de 18 h... Un com­pro­mis semble se né­go­cier pour 14 h 30 mais on re­tombe vite sur 15 h – au plus tôt. Ou à la li­mite 11 h (!?), mais 11 h pose d’autres pro­blèmes dans le plan­ning, et donc il y a peu de chances que ce­la ar­rive. On s’ar­range de ces mes­sages contra­dic­toires, parce que « tout peut ar­ri­ver avec Tom ». Ce qui ne met pas to­ta­le­ment à l’aise quand vous vous ap­prê­tez à ren­con­trer Mad Max him­self, ce bull­dog à l’ac­cent co­ck­ney im­bi­table qui a joué tous les gang­sters sous le so­leil de l’East Lon­don, un homme qui a construit sa ré­pu­ta­tion sur sa ca­pa­ci­té à dé­chaî­ner la bête, à créer le chaos sur les tour­nages et à désar­çon­ner ses in­ter­lo­cu­teurs en in­ter­views.

Mais Tom Har­dy n’est plus l’étu­diant bad boy qui se ré­veillait dans sa propre pisse sur Cam­den Street. Il n’est plus le fils de bourge en manque d’ac­tion qui pre­nait son pied en vo­lant des voi­tures. Fi­ni le temps où il éner­vait tout le monde sur les tour­nages en s’im­mis­çant dans la pro­duc­tion et en cher­chant à tout prix à col­la­bo­rer, quitte à se battre avec Shia LaBeouf ou à perdre le res­pect de Char­lize The­ron... Tom Har­dy est dé­sor­mais son propre pro­duc­teur. Il a été nom­mé à l’Os­car pour avoir cra­pa­hu­té dans la fo­rêt de The Re­ve­nant avec Leo­nar­do DiCa­prio. Il est père de deux en­fants et co­créa­teur de la sé­rie Ta­boo, dont il su­per­vise le cas­ting, l’écri­ture, la réa­li­sa­tion et le mon­tage avec son père, Ed Har­dy. Il y joue aus­si le rôle prin­ci­pal, ce­lui d’un aven­tu­rier re­van­chard dans le Londres cras­seux du dé­but du XIXe siècle...

À 10 h 41, le tex­to tombe. L’in­ter­view au­ra lieu à 11 h. Est-ce que Pre­mière peut se di­ri­ger en di­rec­tion de l’hô­tel Pe­nin­su­la, à Be­ver­ly Hills ? C’est à qua­rante mi­nutes en­vi­ron en voi­ture... Tom et son équipe n’ont pas le sens du timing mais nous voi­là quand même sur le toit du Pe­nin­su­la à 11 h 18, traî­nant une pe­tite va­lise à rou­lettes, suant et dé­gou­li­nant. La suite se dé­roule comme dans un rêve de jeune fille ( jeune homme) fan de Tom Har­dy, ou une pub pour bois­son fraîche. Le ser­veur nous amène sur la ter­rasse, et il ap­pa­raît à l’autre bout dans toute sa splen­deur ta­touée, presque au ralenti. As­sis au bord de la pis­cine, les pieds dans l’eau, le buste crâ­ne­ment tour­né vers l’en­tière po­pu­la­tion du toit. Se sen­tant ex­trê­me­ment à l’aise, sexy (et pour­quoi pas ?). On s’as­sure qu’il n’y a pas de séance pho­to en cours pour la sec­tion maillot de GQ, mais non... (Il n’y en au­ra pas non plus pour Pre­mière.) Le temps qu’on le re­joigne, l’ac­teur a dé­jà en­fi­lé un T-shirt. Il pré­sente ses ex­cuses, dé­signe un grand pré-ado af­fa­lé sur un tran­sat comme son fils, et nous fait pé­né­trer sous une tente à l’abri du so­leil. La gra­vure de mode aper­çue trente se­condes plus tôt res­semble main­te­nant à un pi­lier de pub. Un las­car avec une voix de cré­celle et un cou de tau­reau, un « fun­ny bloke », comme disent les An­glais. Il a cette fa­cul­té ex­tra­or­di­naire de chan­ger de vi­sage et d’hu­meur d’un ins­tant (d’une ques­tion) à l’autre, un ta­lent ca­mé­léon qu’on lui connaît dé­jà à l’écran. Des plats sont em­pi­lés sur une pe­tite table : une sou­pière de gas­pa­cho rem­plie à ras bord, un club sand­wich avec des frites, une es­ca­lope de pou­let et lé­gumes de sai­son grillés... Il en­glou­ti­ra l’in­té­gra­li­té de son re­pas de­vant nous, entre deux bouf­fées de ci­ga­rette élec­tro­nique. Il ne tient pas en place, va et vient sur sa chaise. Il dit ne plus se sa­tis­faire du mé­tier d’ac­teur mais en parle avec une ex­ci­ta­tion de tee­na­ger. Le type est désar­mant de can­deur et d’élo­quence. Alors, on le fait par­ler...

PRE­MIÈRE : Tom, jus­qu’ici on ne vous as­so­ciait pas trop avec la cul­ture block­bus­ter. Pas as­sez « gen­til » ou pré­sen­table peut-être, trop vo­la­tile, trop dan­ge­reux… Mad Max : Fu­ry Road était un opé­ra ba­roque dé­gui­sé en film du sa­me­di soir. Mais Ve­nom, c’est autre chose : du ci­né­ma « cor­po­rate », agres­si­ve­ment com­mer­cial…

TOM HAR­DY : C’est in­té­res­sant ce que les gens pro­jettent par­fois sur vous. Et c’est vrai que l’in­dus­trie m’a tou­jours un peu re­gar­dé comme un hoo­li­gan. Je n’ai pas tou­jours été le client le plus ras­su­rant pour un stu­dio, ni

« C’EST VRAI QUE L’IN­DUS­TRIE M’A TOU­JOURS UN PEU RE­GAR­DÉ COMME UN HOO­LI­GAN. » TOM HAR­DY

le plus à l’aise ou le mieux en­traî­né pour par­ler aux mé­dias. Je n’ai pas cette so­phis­ti­ca­tion qu’ont cer­tains gent­le­men comme Leo DiCa­prio ou Matt Da­mon. J’ai plu­tôt ten­dance à le dire comme ça sort. (Rires.) Mais au bout du compte, je suis juste un ac­teur qui aime ra­con­ter des his­toires, et qui en est au­jourd’hui à la moi­tié de sa vie. J’ai 41 ans. Plus jeune, j’en­tre­te­nais va­gue­ment cette at­ti­tude de dé­fiance et de « rage contre le sys­tème » parce que je pen­sais que ça me ser­vait dans mon art. Mais la rage contre quel sys­tème ? Je viens d’une ban­lieue riche à l’ouest de Londres, je suis pas­sé dans les écoles les plus pres­ti­gieuses d’An­gle­terre... De quoi on parle, sé­rieu­se­ment ? (Rires.) Je ne suis pas dan­ge­reux, non. La seule part de dan­ger que je re­ven­dique tient à l’éner­gie que je peux dé­ployer dans une per­for­mance. Mais c’est en ré­ponse à un scé­na­rio, à quelque chose d’écrit. S’aban­don­ner au dan­ger du per­son­nage et de la per­for­mance de­vient ma res­pon­sa­bi­li­té en tant qu’ar­tiste. Ve­nom, ce n’est pas Bron­son mais...

Ce n’est pas non plus si éloi­gné.

Exac­te­ment ! Avec beau­coup plus d’ar­gent. Et de pres­sion ! Mais la pres­sion est une al­liée, elle vous em­mène au bord du pré­ci­pice. Bron­son [Ni­co­las Win­ding Refn, 2009] était un saut dans le vide : j’igno­rais si j’al­lais pou­voir faire fonc­tion­ner ce per­son­nage de fou fu­rieux. La part de risque existe de la même fa­çon sur Ve­nom : est-ce que je peux faire mar­cher ce truc ? À la base, les his­toires de su­per­hé­ros ne m’in­té­ressent pas. Elles ne me font rien et ne m’ont ja­mais rien fait. Moi, j’aime lire des en­quêtes jour­na­lis­tiques sé­rieuses sur des gens qui ont bour­lin­gué, qu’ils soient sol­dats, pho­to­graphes de guerre ou es­pions, je suis plus at­ti­ré par ce type de ré­cit ex­trême an­cré dans le réel. La fan­ta­sy, c’est amu­sant quand ça part en vrille. Quand j’étais pe­tit, je pré­fé­rais Dune de Da­vid Lynch ou Ban­dits, ban­dits de Ter­ry Gilliam à Flash Gor­don ou Su­per­man... Mais les films de su­per­hé­ros prennent une nou­velle ré­so­nance pour moi au­jourd’hui parce que mon fils en est dingue, et que je com­prends main­te­nant leur va­leur sym­bo­lique. Ils fa­briquent des fables uni­ver­selles à par­tir d’un monde in­dé­chif­frable, dif­fi­cile à ap­pré­hen­der. Ils créent des pas­se­relles et réunissent adultes et en­fants. Je com­prends leur pou­voir d’at­trac­tion.

Vous êtes dis­po­sé à jouer col­lec­tif en fait ?

Mais bien sûr ! En vingt ans de car­rière, j’ai joué des rôles en ve­dette dans des films in­dé­pen­dants et des se­conds rôles dans des su­per­pro­duc­tions, j’ai in­car­né des vi­lains et des désaxés, avec masque ou sans masque. Ve­nom s’ins­crit dans une pro­gres­sion na­tu­relle, tout comme le fait d’in­té­grer le gi­ron Mar­vel. Le monde des su­per­hé­ros est du­ra­ble­ment lié à l’in­dus­trie, quoi qu’on en pense. Et l’idée de re­joindre cette longue li­gnée d’ac­teurs que j’adore, et qui construisent la mai­son Mar­vel d’épi­sode en épi­sode, me plaît bien. Ils ont l’air de s’écla­ter dans leurs cos­tumes. Ces films créent des jobs et de la pas­sion, ils font vivre le mé­tier et ga­ran­tissent le bon fonc­tion­ne­ment des ca­naux de fi­nan­ce­ment, ce qui per­met à d’autres films plus mo­destes d’exis­ter. C’est l’éco­sys­tème d’au­jourd’hui, et j’en fais par­tie.

Vous trou­vez qu’ils ont l’air de s’écla­ter ? Dans le der­nier Aven­gers, on di­rait qu’ils at­tendent la pause dé­jeu­ner...

Ouais mais at­tends, c’est leur dou­zième non ? Re­viens me par­ler dans dix ans...

Mar­vel peut donc vous ap­pe­ler à tout mo­ment pour une ap­pa­ri­tion dans un Spi­der-Man ou un Si­nis­ter Six (pro­jet en ges­ta­tion, réunis­sant les grands

en­ne­mis de Spi­dey). Vous êtes dé­sor­mais joi­gnable 24 heures sur 24.

Oui, à vie ! Comme un mé­de­cin de garde. C’est comme bos­ser pour le gou­ver­ne­ment. (Rires.) Au­jourd’hui, quand vous faites un film pour un stu­dio, quel qu’il soit, vous si­gnez un contrat qui in­clut les deux se­quels à ve­nir. C’est la pro­cé­dure stan­dard. Vous ne vous en­ga­gez pas sur un film mais sur une sé­rie de films, et très sou­vent, vous fi­nis­sez par n’en faire qu’un. In­cep­tion, par exemple, on a si­gné pour trois tout en sa­chant qu’on n’en fe­rait qu’un. Mad Max : on a si­gné pour trois, et on n’en a tour­né qu’un, il y a de ça main­te­nant quatre ou cinq ans. War­ner va me rap­pe­ler pour jouer Mad Max, et j’y re­tour­ne­rai en sau­tillant. Pu­tain mais ouais, al­lons-y ! Mais je ne pense pas qu’on me rap­pel­le­ra pour In­cep­tion 2. L’idée n’est pas de m’en­fer­mer dans une case où je ne joue­rais que Ve­nom pour les vingt pro­chaines an­nées. Mais si j’y prends du plai­sir, qu’on s’ar­rête sur un rythme d’un film tous les trois-quatre ans, et que je peux faire kif­fer mon ga­min au pas­sage, alors où est le mal ?

À la dif­fé­rence que Mad Max et In­cep­tion sont des block­bus­ters d’au­teur. Il n’y a pas d’In­cep­tion parce que Ch­ris No­lan n’en veut pas…

2 Bien sûr. Concer­nant Mad Max, c’est une nou­velle my­tho­lo­gie éten­due, George Miller l’a conçue comme une se­conde fran­chise, donc il y au­ra d’autres films. C’est une créa­tion ori­gi­nale, mais c’est vrai­ment la seule dif­fé­rence que je vois avec Ve­nom. OK, ça, et le fait que Mar­vel est un em­pire sou­ve­rain à la ma­chi­ne­rie ul­tra­com­plexe. Une énorme dy­na­mique en mou­ve­ment. Hon­nê­te­ment, je ne sa­vais pas. Je suis très mer­ce­naire dans mon ap­proche du bou­lot et je pen­sais égoïs­te­ment que j’al­lais m’écla­ter dans mon coin avec Ve­nom. Mais voi­là ce que j’ai dé­cou­vert : (Il frappe dans ses mains, tout ex­ci­té, comme avant un tour de ma­gie.) alors comme tu le sais sans doute, d’un cô­té il y a le géant Dis­ney/ Mar­vel, qui pro­duit tous ces gros films que les gens aiment et cé­lèbrent. Au mi­lieu, il y a ce bon vieux Fox/ Mar­vel, qui dé­tient tous les films rat­ta­chés à la ga­laxie X-Men, dont Dead­pool. Et à l’autre bout il y a So­ny/ Mar­vel, qui gère le mi­cro-uni­vers lié à Spi­der- Man, dont Ve­nom fait par­tie. (Rires.) Et il existe des fron­tières entre ces trois en­ti­tés...

Que l’on fran­chit ou non.

Voi­là. Si vous avez une in­vi­ta­tion, ou la

« VE­NOM EST UNE BONNE DÉ­CLI­NAI­SON DU TYPE DE BAR­JOT QUE J’AIME IN­TER­PRÉ­TER. » TOM HAR­DY

per­mis­sion de l’am­bas­sade, ou de très bonnes rai­sons d’y al­ler, alors on vous laisse tra­ver­ser. Mais bon... Tu com­prends bien que tout ça se dé­roule à des éche­lons qui me dé­passent, et dé­passent ma fonc­tion. Je n’ai pas de billes dans ce bu­si­ness. Ce n’est pas le trac­teur de mon pa­pa.

Ce n’est pas quoi ?

« Not my dad­dy’s trac­tor. » (Rires.) Pas mes oi­gnons. Pas mon pro­blème quoi.

Très bonne ana­lyse de l’im­bro­glio Mar­vel, au fait. Bien ré­su­mé.

Mer­ci.

Ve­nom évoque un peu ce que vous fai­siez dans Le­gend avec les ju­meaux Kray. Jux­ta­po­ser deux fa­cettes d’un même per­son­nage...

C’est ce que je me suis dit. J’ai re­gar­dé ce truc de su­per­hé­ros qui ve­nait de chez Mar­vel et j’y ai vu d’étranges si­mi­li­tudes avec Le­gend. J’ai un ex­pert à la mai­son. Mon ga­min adore Ve­nom et je l’ai écou­té me ra­con­ter le concept. J’en­re­gis­trais ce qu’il me di­sait, j’in­té­grais. « OK. Très bien. » Parce qu’en tant qu’ac­teur, c’est tou­jours pré­fé­rable de mettre un peu de dis­tance avec un script ou un per­son­nage plu­tôt que de l’étreindre avec pas­sion. En­fin, pour moi ça marche comme ça... Bref. Ve­nom, c’est Je­kyll et Hyde. Un an­ti­hé­ros par­fait. Avec lui, je me sens à l’aise ! Il est le ré­sul­tat d’une éclipse entre deux per­son­na­li­tés. Ed­die Brock est ce jour­na­liste zé­lé et anar­chique prêt à tout pour la vé­ri­té, sans ami, sans at­tache, qui de­vient l’hôte d’un énorme monstre noir à la langue four­chue qui mange la tête des gens et vient de la pla­nète Klyn­tar. Bon. Si je de­vais ex­pli­quer ça à un flic dans la vraie vie, ça don­ne­rait une scène mar­rante, n’est-ce pas ? Genre Le Loup-ga­rou de Londres, tu vois, ou Bill Mur­ray dans le pre­mier S.O. S. Fan­tômes : il y a un cer­tain ni­veau d’hon­nê­te­té vis-à-vis du sur­na­tu­rel, les ré­ac­tions sont hu­maines, cré­dibles... Et c’est comme ça que j’ai ap­pro­ché le rôle, comme une his­toire de pos­ses­sion im­pos­sible vue par un mec très terre à terre qui a des comptes à ré­gler avec le monde. Le monstre n’a pas de sens éthique, il tue qui il veut, et les atro­ci­tés qu’il com­met trau­ma­tisent Ed­die. Même lui doit re­con­naître que, merde, c’est quand même pas hu­main ! (Rires.) Il se re­trouve cas­té dans le rôle du « gen­til ». C’est le ma­riage d’un mec amo­ral avec un monstre vis­queux qui n’a pas la moindre no­tion de ce qu’est la mo­ra­li­té... Ça, ouais, je voyais

com­ment le faire. Ve­nom est une bonne dé­cli­nai­son du type de bar­jot que j’aime in­ter­pré­ter, taillé pour le pu­blic Mar­vel.

Et vous n’avez pas eu à por­ter un cos­tume en span­dex, ou une com­bi de Mo­tion Cap­ture…

L’ab­sence de col­lants était dé­ter­mi­nante. Les mecs des ef­fets spé­ciaux ont fait un bou­lot dingue sur la créa­ture ; je pense qu’elle va cho­quer pas mal de monde ! Comme sur Le­gend, j’en­re­gis­trais au préa­lable tous les dia­logues de Ve­nom pour une scène don­née, et après je jouais Ed­die en me don­nant la ré­plique. Je me par­lais à moi-même. Jus­qu’où pous­ser cette forme de théâtre dy­na­mique dans le contexte d’une su­per­pro­duc­tion à ef­fets spé­ciaux ? J’étais cu­rieux.

Vous ai­mez por­ter des masques au ci­né­ma. Ve­nom en est un autre. Ca­cher votre vi­sage – « jouer avec les yeux » comme disent vos ad­mi­ra­trices –, c’est une quête d’épure ?

Vous en­tre­te­nez le mys­tère, vous ré­dui­sez le vo­lume. C’est in­té­res­sant. Mais ça re­lève sur­tout d’une coïn­ci­dence. C’était écrit tel quel dans le script de Mad Max : il porte une mu­se­lière en acier pen­dant tout le pre­mier acte. Ça a du sens par rap­port au per­son­nage, qu’il s’agisse de Max ou de Bane dans The Dark Knight Rises, et donc vous n’y pen­sez pas. Mais à force, vous êtes obli­gé d’ad­mettre que, oui, ça fait beau­coup de masques. Mais c’est bien, les masques. Tout le pro­ces­sus de pen­sée du spec­ta­teur au ci­né­ma passe par la lec­ture des vi­sages. Vous pro­je­tez vos at­tentes et vos dé­si­rs sur les vi­sages des ac­teurs. Mon mé­tier, par exemple, c’est de re­gar­der les autres. Je me nour­ris du com­por­te­ment des gens. Com­ment ils se pré­sentent et com­mu­niquent phy­si­que­ment leurs états d’âme, sans rien dire. Qu’ex­prime leur re­gard ? Est-ce qu’ils sont à l’aise ? Bien dans leur peau ? En­dor­mis ? At­ten­tifs ? Fuyants ? Maîtres d’eux-mêmes ? (Il nous fixe droit dans les yeux.) Est-ce qu’ils peuvent s’ac­com­mo­der du si­lence ? Sont-ils pré­sents avec moi, dans cet ins­tant ? (Il re­lâche son em­prise.) Au ci­né­ma, vous êtes au­to­ma­ti­que­ment cap­tifs du re­gard, vous es­sayez d’at­tra­per la moindre nuance dans les yeux de l’ac­teur. Et quand l’ac­teur porte un masque, pa­ra­doxa­le­ment, le spec­ta­teur se rap­proche da­van­tage. Il s’avance sur son siège, il cherche à com­prendre. Il va plus fa­ci­le­ment vers lui...

Quand Ch­ris No­lan vous pré­sente Dun­kerque, vous ne vous dites pas : « En­core le masque !!! » ?

(Rires.) Ils m’ont mis un sac sur la tête et le masque à oxy­gène à la Bane, et bien sûr on s’est mar­ré ! Mais ces types por­taient des masques quand ils pi­lo­taient, c’est comme ça. Un job simple, Dun­kerque. La voix du mec nous guide, on connaît la po­si­tion des cou­cous les uns par rap­port aux autres, on com­prend où il re­garde, on voit ce que fait son avion... Bim. Bam. Boum.

La ma­nière dont vous po­sez la voix est tou­jours in­di­ca­trice de la per­for­mance. C’est là que le per­son­nage prend forme ?

Cer­tains plus que d’autres. Je cherche à échap­per à ma voix. Quand je lis un script, j’as­so­cie des sons à des per­son­nages et je « fais des voix », comme si j’en­fi­lais un cos­tume. C’est un peu la base quand on joue à faire sem­blant. J’es­saye de trou­ver une voix pour un­tel, de m’en dé­faire, et de pas­ser à une autre. Mais cer­tains de mes per­son­nages ont ten­dance à s’in­fluen­cer vo­ca­le­ment. J’en­tends des si­mi­la­ri­tés entre

« J’AI AP­PRO­CHÉ LE RÔLE COMME UNE HIS­TOIRE DE POS­SES­SION IM­POS­SIBLE. » TOM HAR­DY

Bron­son et Al­fie So­lo­mons [le gang­ster yid­dish qu’il in­ter­prète dans la sé­rie Pea­ky Blin­ders], ou entre Bron­son et Ronnie Kray [ Le­gend], et du coup entre So­lo­mons et Kray. Et merde, je le sais bien ! Mais je n’y peux rien, il y a un ar­ché­type de mecs qui parlent comme ça. Et cer­tains ar­ché­types ont des sons propres, des conso­nances uni­ver­selles. Le ser­gent-ma­jor de l’ar­mée, acide et au­to­ri­taire ? Il a un son !

Vous jouez tel­le­ment de gang­sters aus­si, c’est in­évi­table…

Il y a une part de moi qui ai­me­rait faire plein de choses dif­fé­rentes. Et puis il y a cette autre voix à l’in­té­rieur qui dit : « Tu sais quoi ? Nan. Conti­nue à jouer des gang­sters parce qu’à chaque fois tu ap­pro­fon­dis le su­jet, tu vas plus loin dans la com­pré­hen­sion. » Je de­vrais va­rier les plai­sirs et m’épar­piller aux quatre vents ? Pour­quoi ? Pour plaire aux gens ? « Oh re­gar­dez, il fait une co­mé­die mu­si­cale main­te­nant, il est vrai­ment très bon ! » Nan... J’aime la din­gue­rie de mon mé­tier. Et si quel­qu’un vient me trou­ver et me dit : « Ça te plai­rait de jouer un autre ma­boul ? » Il est pro­bable que je lui ré­ponde : « Eh ben oui, fi­gure-toi. »

C’est im­por­tant de se trans­for­mer phy­si­que­ment à chaque rôle ? Les per­ruques, les pro­thèses…

Je viens de jouer Al Ca­pone, vieux et sy­phi­li­tique, pour Josh Trank [ Fon­zo, dont la sor­tie est pré­vue en 2019]. Ouais, mon pote : Le ca­po des ca­pos ! Tu vois, je n’en sors pas... Cinq heures de ma­quillage par jour ! Un truc sau­vage. (Rires.) Je suis content de jouer à la pou­pée jus­qu’au qua­trième, cin­quième jour en­vi­ron. Après, ça com­mence à me ga­ver de res­ter as­sis cinq heures sur une chaise... Mais oui, j’aime chan­ger de look, c’est un ou­til de plus.

« VE­NOM, C’EST JE­KYLL ET HYDE. UN AN­TI­HÉ­ROS PAR­FAIT. » TOM HAR­DY

Il faut pui­ser dans le vi­vier de ta­lents qu’on a dans cette in­dus­trie de sal­tim­banques, ex­plo­rer toutes les ave­nues. J’aime la créa­ti­vi­té des make-up ar­tists, j’aime bos­ser avec eux. T’as qu’à voir... (Il sou­lève son T-shirt, ex­pose son torse cou­vert de ta­touages.)

Par­mi ces ta­touages, les­quels ont un lien avec Mad Max ?

Au­cun. (Il dé­place son doigt, nous fait vi­si­ter.) Ça, c’est le nom de ma femme, là les ini­tiales de mon ex-femme. (« Leo Knows All », sur son bi­ceps droit) un pa­ri per­du avec DiCa­prio, (le chiffre 1338046) le ma­tri­cule d’of­fi­cier du meilleur pote de mon père, (la sky­line de Londres) ça, c’est la mai­son... L’aven­ture Mad Max (il ta­pote le haut de son crâne), elle est ta­touée là-haut.

Quand Mad Max : Fu­ry Road est sor­ti, on pen­sait que Hol­ly­wood pren­drait note de l’ar­ti­sa­nat, du geste de créa­teur, et que l’in­dus­trie en­tière en se­rait chan­gée. Mais il ne s’est rien pas­sé…

Parce que ça coûte tel­le­ment d’ar­gent ! Et ça re­pré­sente treize ans de la vie d’un homme, George Miller, et de sa femme, Mar­ga­ret, qui l’a ac­com­pa­gné à chaque étape de la pro­duc­tion et a mon­té le film. Sans conteste le plus grand film d’ac­tion de ma gé­né­ra­tion ! Et pro­gres­siste, en plus ! Mais ça de­mande une cons­ti­tu­tion par­ti­cu­lière, tout le monde n’a pas le pro­fil. George Miller, Ch­ris No­lan... Ils ont l’as­su­rance et la maî­trise pour réus­sir ces gros films-pro­to­types. Ça coûte trop cher ! Un stu­dio doit être cer­tain de pou­voir se re­po­ser sur le sa­voir-faire de gé­nies vi­sion­naires comme eux, si­non... Je sais que beau­coup de ci­néastes, ici et en An­gle­terre, ont re­gar­dé Fu­ry Road en se mor­dant la lèvre. Ils l’ont tous vé­cu comme une mas­ter­class, mais aus­si comme une tâche her­cu­léenne, un truc in­at­tei­gnable. Par la force des choses, et de la vo­lon­té de son créa­teur, Fu­ry Road reste l’ex­cep­tion... On n’a qu’un seul Bee­tho­ven.

Vous par­liez de re­ve­nir jouer Mad Max. Mais la fran­chise est ac­tuel­le­ment ge­lée, non ?

Pour­quoi ?

Des ques­tions de bo­nus non payés. Miller in­tente un pro­cès à la War­ner… Vous n’êtes pas au cou­rant ?

Non. Mais si c’est un pro­blème d’ar­gent, alors ce n’est pas un pro­blème, tu vois ce que je veux dire ? Ça va se ré­soudre tout seul. Et tu sais com­ment ? Avec de l’ar­gent ! Tout ce que je sais, c’est que j’ai si­gné pour trois films avec War­ner, que j’ai de très bonnes re­la­tions avec eux et qu’ils ont plei­ne­ment l’in­ten­tion de faire un autre Mad Max. Les em­brouilles avec George vont s’ar­ran­ger, tout le monde va se ta­per dans le dos et on re­tour­ne­ra dans le Was­te­land.

Le té­lé­phone de Tom Har­dy sonne. Ni­cole, sa pu­bli­ciste, le prie de se pré­pa­rer pour la pro­jec­tion. Il est at­ten­du dans une salle à deux rues de l’hô­tel pour as­sis­ter au der­nier mon­tage de Ve­nom. L’in­ter­view s’achève. Tom Har­dy nous prend dans ses bras. « Thank you, bud­dy ». Il doit ra­mas­ser les fringues de son fils près de la pis­cine. Et nos che­mins se sé­parent… Mais qua­rante se­condes plus tard, on le re­trouve dans l’as­cen­seur, avec des snea­kers et un maillot de bain Dis­ney sur les bras. Pen­dant la des­cente, il ré­vèle avoir de loin­taines ori­gines fran­çaises, et nous sort une ap­pli­ca­tion sur son por­table pour le prou­ver. Au mi­lieu d’une longue liste d’ap­par­te­nances gé­né­tiques, on lit : « 12,06 % South of France. » Et Har­dy se lance dans le ré­cit de sa tra­ver­sée de la côte mé­di­ter­ra­néenne, quand il était ado. « J’étais à Bé­ziers, Nar­bonne, Ar­ge­lès... Tout ce bas­sin-là. Pfff, c’était n’im­porte quoi. » Le tout dans un fran­çais par­fait. « Merde, vous par­lez fran­çais ? » Mais on ar­rive au rez- de- chaus­sée, et il bas­cule son cou d’hal­té­ro­phile pour nous « hug­ger » une se­conde fois, avant de tra­ver­ser le hall de l’hô­tel d’un pas sec et ca­den­cé (une bête tra­pue, en tongs), sous les re­gards mé­du­sés des clients. Im­pos­sible de sa­voir s’ils l’ont re­con­nu ou s’ils sont juste sur­pris de l’ani­mal.

VE­NOM

De Ru­ben Flei­scher • Avec Tom Har­dy, Mi­chelle Williams, Riz Ah­med… • Du­rée NC

• Sor­tie 10 oc­tobre

«MON MÉ­TIER, C’EST DE RE­GAR­DER LES AUTRES. » TOM HAR­DY

Ve­nom de Ru­ben Flei­scher

Tom Har­dy dans Ve­nom

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