La Chair et le Sang ; Sec­tion 99 ; no­tules DVD

Première - - SOMMAIRE - FRAN­ÇOIS GRELET

Der­rière l’odeur de viande moi­sie, la cruau­té mé­dié­vale et les ex­cès trash, La Chair et le Sang est pro­ba­ble­ment le film le plus dé­li­cat et le plus sen­ti­men­tal ja­mais tour­né par le réa­li­sa­teur néer­lan­dais Paul Ve­rhoe­ven. Et s’il était temps de le re­dé­cou­vrir ?

Àl’image du film, le titre ne fait pas de chi­chi : La Chair et le Sang dé­signe évi­dem­ment le sexe et la vio­lence. Ce sont les deux ma­melles du ci­né­ma de Paul Ve­rhoe­ven et elles vont ou­ver­te­ment nour­rir pen­dant près de deux heures ce film qui, trente ans après sa sor­tie, reste tou­jours aus­si aber­rant, cho­quant et sub­ju­guant. Ce sep­tième long mé­trage du « Hol­lan­dais violent » peut ain­si se re­gar­der comme une oeuvre-somme. Elle syn­thé­tise tout ce qu’il a fait avant et an­nonce tout ce qu’il fe­ra après, une sorte de nec­tar (de nec­trash ?) des ex­cès di­vers de son au­teur. Tout en se per­met­tant de faire le lien entre sa pé­riode hol­lan­daise et hol­ly­woo­dienne. Coin­cé entre Le Qua­trième Homme (un gros doigt d’hon­neur ar­ty adres­sé à l’in­tel­li­gent­sia hol­lan­daise) et Ro­bo­cop (sa­tire à l’acide de l’ame­ri­can way of life, ca­chée sous une ar­mure ru­ti­lante de sé­rie B), La Chair et le Sang est un ob­jet apatride, sans at­tache ni an­crage clai­re­ment dé­fi­ni. Un film à pro­pos d’une époque (loin­taine), mais pas à pro­pos d’un pays, ni de sa cul­ture – ce qui est as­sez unique dans la fil­mo­gra­phie de Ve­rhoe­ven.

LA CHAIR ET LE SANG EST UN OB­JET APATRIDE, SANS AT­TACHE, NI AN­CRAGE CLAI­RE­MENT DÉ­FI­NI

C’est une oeuvre qui n’au­rait pu exis­ter ni aux États-Unis (beau­coup trop de sexe et trop de vio­lence), ni aux Pays-Bas (trop de moyens étaient né­ces­saires à sa confec­tion) et qui n’a pu se frayer un che­min jus­qu’à nous que par la grâce du sys­tème des co­pro­duc­tions in­ter­na­tio­nales. Pour ré­su­mer, ce film qui ne cesse de bro­car­der la bon­dieu­se­rie et ses su­per­sti­tions, s’ap­pa­rente à un pe­tit mi­racle.

TRI­ANGLE AMOU­REUX. Tour­né au coeur de l’Es­pagne et en langue an­glaise, fi­nan­cé en par­tie par le mi­ni-stu­dio amé­ri­cain Orion, et fa­bri­qué par une équipe tech­nique ma­jo­ri­tai­re­ment eu­ro­péenne, La Chair et le Sang pro­pulse le genre ty­pi­que­ment hol­ly­woo­dien du film d’aven­tures mé­dié­vales dans une ima­ge­rie et un cy­nisme pu­re­ment eu­ro­péen. Il y est ques­tion d’un groupe de mer­ce­naires me­né par le bru­tal et ir­ré­sis­tible Mar­tin ( Rutger Hauer dans le rôle de sa vie) qui kid­nappent Agnès, une jeune pu­celle pro­mise à Ste­phen, le fils d’un puis­sant sei­gneur lo­cal. Der­rière les hec­to­litres de sang, les pen­dus en pleine dé­com­po­si­tion, les pay­sannes à la langue dé­cou­pée ou les corps des mômes ra­va­gés par la peste bu­bo­nique, un tri­angle amou­reux se met en place. Un tri­angle do­mi­né par la dé­bu­tante Jen­ni­fer Ja­son Leigh (23 ans à l’époque, et en­ter­rant dé­jà toute la concur­rence), qui va rendre fous les deux mâles do­mi­nants, stu­pé­faits de dé­cou­vrir, l’un comme l’autre, la force du sen­ti­ment amou­reux. Elle aime la vi­ri­li­té sa­dique du pre­mier, la dou­ceur bour­geoise du se­cond, mais elle choi­si­ra sur­tout ce­lui qui lui per­met­tra de sau­ver sa peau dans une époque ré­gie par le chaos. C’est ce por­trait de femme à la fois op­por­tu­niste et fleur bleue, ma­chia­vé­lique et sen­sible, qui dé­note dans la fil­mo­gra­phie de son au­teur. Ha­bi­tuel­le­ment, les films de Ve­rhoe­ven, fron­taux et sans am­bi­va­lence, s’offrent à nous sans qu’il soit trop né­ces­saire de grat­ter der­rière leur ver­nis pro­voc. Chaque vi­sion de La Chair et le Sang nous en ap­prend un peu plus sur Agnès, ses émo­tions, ses co­lères et (sur­tout) la dé­cou­verte de son sex-ap­peal. Der­rière l’hu­mour très noir et très drôle (par­fois pas si éloi­gné de ce­lui de Sa­cré Graal ! des Mon­ty Py­thon) et l’at­trait pour

l’ul­tra­vio­lence, le ci­néaste confec­tionne avec ce per­son­nage une bro­de­rie d’une vir­tuo­si­té et d’une sub­ti­li­té unique dans son ci­né­ma. Et cette al­liance entre le grand spec­tacle et la mé­ti­cu­lo­si­té psy­cho­lo­gique ré­sume par­fai­te­ment le ca­rac­tère bi­cé­phale de l’en­tre­prise.

CEN­SU­RÉ. Il ex­plique éga­le­ment son échec mo­nu­men­tal au box-of­fice ain­si que son ab­sence de pos­té­ri­té tou­jours d’ac­tua­li­té. Ses édi­tions vi­déo, mul­tiples, n’ont rien fait pour rec­ti­fier le tir : jus­qu’au dé­but des an­nées 2000, le film était sys­té­ma­ti­que­ment re­ca­dré, cen­su­ré ou re­ti­tré (l’oeuvre s’est long­temps re­trou­vée af­fu­blée d’un titre gro­tesque, La Rose et l’Épée, pour le mar­ché vi­déo amé­ri­cain). Co­co­ri­co : en 2012, les Fran­çais ont eu la chance de voir dé­bar­quer chez Fil­me­dia un Blu-ray au trans­fert im­pec­cable agré­men­té de quelques très bons bo­nus. Mais très vite, cette édi­tion s’est re­trou­vée épui­sée avant même de pou­voir at­teindre les bacs à soldes. Elle se né­go­cie au­jourd’hui à plus de 70 eu­ros sur le Web. Peu dif­fu­sé à la té­lé ou en fes­ti­val, ra­re­ment dis­cu­té dans la presse, La Chair et le Sang reste un film ché­ri, avant tout par les afi­cio­na­dos du ci­né­ma de Paul Ve­rhoe­ven, sa re­nom­mée dé­pas­sant dif­fi­ci­le­ment ce cadre-là – même lorsque les scé­na­ristes de Game of Th­rones avouent qu’ils lui ont beau­coup pi­qué. Le beau Blu-ray an­glais qui dé­barque ces jours-ci chez Eu­re­ka pour­rait éven­tuel­le­ment chan­ger la donne, et créer un pe­tit évé­ne­ment puis­qu’il s’im­pose comme l’édi­tion la plus com­plète ja­mais sor­tie à ce jour. Le trans­fert ne semble pas avoir bou­gé de­puis l’édi­tion Fil­me­dia – il reste d’ex­cel­lente te­nue – et les bo­nus sont plé­tho­riques (re­prise du com­men­taire au­dio is­su du DVD amé­ri­cain, l’ex­cellent do­cu­men­taire Ve­rhoe­ven, ci­néaste de la pro­vo­ca­tion, un en­tre­tien avec le scé­na­riste, un autre avec Rutger Hauer...). Mal­heu­reu­se­ment, rien n’est sous-ti­tré en fran­çais, mais ni le film ni les bo­nus n’exigent de grandes com­pé­tences lin­guis­tiques. Tout est af­faire de sexe et de vio­lence. Un lan­gage uni­ver­sel.

COUP DE SANG. Si Paul Ve­rhoe­ven dé­crit en­core le tour­nage de La Chair et le Sang comme le plus pé­nible de sa car­rière (il ne com­pre­nait pas grand- chose à l’an­glais, la py­ro­tech­nie était hé­si­tante, l’équipe dor­mait dans un châ­teau gla­cial...), le film lui au­ra sur­tout coû­té son ami­tié avec l’ac­teur fé­tiche de sa pé­riode hol­lan­daise, Rutger Hauer. Il l’avait ren­con­tré à la fin des 60s sur une sé­rie in­ti­tu­lée Flo­ris, une sorte de Thier­ry la Fronde ba­tave. Au mo­ment du tour­nage, Hauer avait dé­jà po­sé ses va­lises à Hol­ly­wood et croi­sé Syl­ves­ter Stal­lone, Har­ri­son Ford, Gene Ha­ck­man ou Sam Pe­ckin­pah. Il ve­nait sur­tout de bou­cler son pre­mier block­bus­ter, La­dy­hawke de Ri­chard Don­ner, en tant que « hé­ros ver­tueux » et il se met­tait sou­dai­ne­ment à rê­ver d’une car­rière amé­ri­caine à très grande échelle. Un peu for­cé par son agent, un peu re­de­vable à Ve­rhoe­ven, il a ac­cep­té sans en­thou­siasme le rôle du très bour­rin Mar­tin dans La Chair et le Sang. Par peur que le film le condamne à re­de­ve­nir un mé­chant de ser­vice à Hol­ly­wood, Hauer cher­che­ra au fil du tour­nage à gom­mer toutes les as­pé­ri­tés et la vio­lence du per­son­nage et pous­se­ra l’équipe à fo­men­ter un vé­ri­table putsch contre Ve­rhoe­ven et ses vi­sions hard­core. Les deux hommes ne s’adres­se­ront plus la pa­role jus­qu’au dé­but des an­nées 2000. Au­jourd’hui en­core, Ve­rhoe­ven re­grette d’avoir cas­té Hauer. Ce se­rait ou­blié que l’ac­teur n’a pro­ba­ble­ment ja­mais été aus­si gé­nial, beau et ha­bi­té qu’ici.

Jen­ni­fer Ja­son Leigh et Rutger Hauer

Film ★★★★ • Bo­nus ★★★★• De Paul Ve­rhoe­ven• Avec Rutger Hauer, Jen­ni­fer Ja­son Leigh, Tom Bur­lin­son… • Édi­teur Eu­re­ka • Dis­po­nibleen Blu-ray (Im­port)

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