SÉ­LEC­TION VI­DÉO

Le chef-d’oeuvre mo­nu­men­tal de Ber­nar­do Ber­to­luc­ci re­vient, su­per­be­ment res­tau­ré, dans une édi­tion fran­çaise in­dis­pen­sable. Ce qui nous per­met de po­ser la ques­tion : pourquoi per­sonne ne prend mo­dèle sur 1900 ?

Première - - SOMMAIRE - SYL­VESTRE PI­CARD

1900 ; A Brigh­ter Sum­mer Day ; À la pour­suite d’Oc­tobre rouge ; no­tules DVD

Il y a deux ans, on fê­tait les 40 ans de 1900, dans ces pages, en re­ve­nant sur le mag­num opus de Ber­nar­do Ber­to­luc­ci à l’aide d’un Blu-ray blin­dé de bo­nus, mais en an­glais. Deux ans plus tard, 1900 dé­barque en­fin en France dans un énorme et ma­gni­fique cof­fret édi­té par Wild Side, dont il serait dif­fi­cile de contes­ter l’as­pect in­dis­pen­sable : les bo­nus dé­jà pré­sents dans l’édi­tion Eu­re­ka de 2016 sont com­plé­tés par des in­ter­views in­édites, fil­mées en 2017 à l’oc­ca­sion d’une toute nou­velle res­tau­ra­tion du film pré­sente dans le cof­fret. Un ob­jet dé­fi­ni­tif, donc in­dis­pen­sable (on re­gret­te­ra juste l’ab­sence de Gérard De­par­dieu et d’En­nio Mor­ri­cone dans les sup­plé­ments) et qui rend en­fin jus­tice à ce film-somme. 1900 pour la pos­té­ri­té. Vrai­ment ? En 2018, an­née où l’on cé­lèbre en fan­fare les 50 ans de 2001, l’odys­sée de l’es­pace et d’Il était une fois dans l’Ouest (écrit en par­tie par Ber­to­luc­ci, lire en­ca­dré page 121), l’ar­ri­vée de ce cof­fret mo­nu­men­tal pose jus­te­ment le pro­blème de la pos­té­ri­té du film. Alors que les clas­siques de Ku­brick et Leone sont sans cesse ci­tés, dé­cor­ti­qués, ana­ly­sés, mu­séi­fiés, au­top­siés dans leurs moindres dé­tails, 1900 reste sur le bas-cô­té, à part. Y com­pris dans la fil­mo­gra­phie de Ber­to­luc­ci, où l’on pré­fère se concen­trer sur le plus fré­quen­table Le Confor­miste, voire Le Der­nier Em­pe­reur. Pas un cinéaste pour en­vi­sa­ger 1900 comme un film-ma­trice ou un mo­dèle. Pas un ac­teur qui pour­rait re­ven­di­quer les pres­ta­tions ful­gu­rantes de De Ni­ro et De­par­dieu comme ins­pi­ra­tion. Pourquoi ? La ques­tion de la pos­té­ri­té est jus­te­ment le fil rouge du film et des nou­veaux sup­plé­ments de cette édi­tion, qui per­mettent de dé­brouiller un peu mieux le mys­tère de la non­des­cen­dance de 1900.

MAG­NUM OPUS. 1900 est dif­fi­ci­le­ment ré­su­mable. Ini­tia­le­ment conçu par Ber­to­luc­ci comme une sé­rie télé qui de­vait ra­con­ter presque un siècle d’his­toire de l’Ita­lie, le film a des di­men­sions gi­gan­tesques. Il ra­conte, dans un coin de la cam­pagne d’Émilie, les des­tins pa­ral­lèles d’un pro­prié­taire ter­rien (Ro­bert De Ni­ro) et d’un pay­san com­mu­niste (Gérard De­par­dieu), de 1900 à 1945. Ajou­tez la pré­sence d’un mé­tayer fas­ciste (Do­nald Su­ther­land) et d’une ar­tiste éva­nes­cente ( Do­mi­nique San­da), une pre­mière par­tie où les pères des hé­ros li­quident l’hé­ri­tage du Ri­sor­gi­men­to, l’uni­fi­ca­tion de l’Ita­lie, dans un face-à-face fu­nèbre et lé­gen­daire (ils sont in­car­nés par Burt Lan­cas­ter et Ster­ling Hay­den), et vous au­rez une bonne idée de la di­men­sion my­tho­lo­gique du pro­jet. « Le tour­nage ne s’ar­rê­tait pas, per­sonne ne pou­vait nous in­ter­rompre, se sou­vient Ber­to­luc­ci dans les bo­nus, face ca­mé­ra. L’équipe était comme une ar­mée d’oc­cu­pa­tion, on ren­trait à Rome le week-end avec une autre vie... Ar­rê­ter le film, c’était comme in­ter­rompre notre vie. » Ré­sul­tat, un film écra­sant, com­plexe, san­glant, violent, éro­tique. Et com­mu­niste par- des­sus le mar­ché. L’his­toire se­lon Ber­to­luc­ci est celle des masses, les in­di­vi­dus in­carnent des ar­ché­types : De Ni­ro, le bour­geois ; De­par­dieu, le pro­lé­taire ; Su­ther­land, le fas­ciste ; San­da, la dé­ca­dente. Et l’on sait que le mon­tage ini­tial de 5 h 15 de Ber­to­luc­ci – pro­po­sé dans ce cof­fret – a ef­frayé la Pa­ra­mount qui vou­lait un film plus court. Une ver­sion de plus de quatre heures a alors été dis­tri­buée aux USA dans une in­dif­fé­rence consé­quente (en France, 1900 a fait plus de 1,7 mil­lion d’en­trées). « Un chef de la Pa­ra­mount a dit que ce n’était pas une ques­tion de du­rée, mais qu’il y avait un peu trop de dra­peaux rouges pour lui », ré­sume Ber­nar­do Ber­to­luc­ci, per­sua­dé que son com­mu­nisme a son­né le glas de

LA QUES­TION DE LA POS­TÉ­RI­TÉ EST LE FIL ROUGE DU FILM ET DES NOU­VEAUX SUP­PLÉ­MENTS DE CETTE ÉDI­TION

1900. Et l’a trans­for­mé en re­pous­soir. 1900 serait un peu La Porte du pa­ra­dis du cinéaste. Un chef-d’oeuvre en France, mais le sym­bole du film d’au­teur dé­voyé et in­com­pré­hen­sible outre-At­lan­tique.

APO­CA­LYPSE NOW. Mais s’il fal­lait com­pa­rer 1900 à un autre film, ce serait plu­tôt Apo­ca­lypse Now : le chef opé­ra­teur Vit­to­rio Sto­ra­ro, fi­dèle de Ber­to­luc­ci, était éga­le­ment der­rière la ca­mé­ra du film fou de Fran­cis Ford Cop­po­la, tour­né juste avant 1900. Cop­po­la et Ber­to­luc­ci, qui se connais­saient, ont même mis en concur­rence leurs deux films (« Apo­ca­lypse Now du­re­ra une minute de plus que 1900 ! » au­rait dit Fran­cis à Ber­nar­do). Les deux films par­tagent la même hu­bris. La même dé­me­sure, du chaos plein la pel­li­cule. Ce sont des films qui ont écra­sé leur créa­teur et leur pu­blic. Loin du contrôle to­tal des oeuvres res­pec­tables de Leone ou de Ku­brick, 1900 est un film qui laisse cu­rieu­se­ment une im­pres­sion d’in­ache­vé. « J’ai des pro­blèmes avec la fin de tous mes films parce que je ne veux pas fi­nir », ad­met au­jourd’hui le cinéaste. Et tout comme le chef-d’oeuvre de Fran­cis Ford Cop­po­la, on ne pour­ra ja­mais re­faire 1900. « Comme Apo­ca­lypse Now, 1900 est un film non fi­ni », ex­plique Gian­lu­ca Fa­ri­nel­li, l’his­to­rien qui a su­per­vi­sé avec Sto­ra­ro et Ber­to­luc­ci la res­tau­ra­tion du film, lui ren­dant ses noirs pro­fonds ve­nus d’un autre âge, avant la haute dé­fi­ni­tion. « Au­jourd’hui la cam­pagne émi­lienne n’est plus comme à l’époque du tour­nage. 1900 est un do­cu­men­taire sur la ma­nière dont on pou­vait ob­ser­ver les pay­sans dans les an­nées 70, qui ont ra­re­ment été re­gar­dés dans le ci­né­ma ita­lien... » 1900 n’a ja­mais été – ne se­ra ja­mais ? – un mo­dèle. Mais un mo­nu­ment gé­nial, un som­met in­ac­ces­sible, ça oui, dans ce siècle comme dans le pré­cé­dent.

Ro­bert De Ni­ro et Gérard De­par­dieu

Film ★★★★★ • Bo­nus ★★★★★• De Ber­nar­do Ber­to­luc­ci • Avec Gérard De­par­dieu, Ro­bert De Ni­ro, Do­nald Su­ther­land...• Édi­teur Wild Side• En DVD et Blu-ray

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