ORAL STORY

Spi­der-Man : New Ge­ne­ra­tion re­lance la ma­chine à tis­ser

Première - - SOMMAIRE - PAR FRAN­ÇOIS LÉ­GER

Spi­der-Man : New Ge­ne­ra­tion

Comment trans­po­ser l’esprit de Spi­der-Man au ci­né­ma sans abî­mer le mythe ? Éléments de ré­ponses avec les créa­teurs du pre­mier film ani­mé sur le Tis­seur.

De­puis seize ans et six films (bien­tôt sept), Spi­der-Man conti­nue de vivre sa vie un peu à l’écart du grand uni­vers Mar­vel et semble pei­ner à im­po­ser sur le grand écran son sta­tut d’icône de la pop culture. Comme si, mal­gré des suc­cès pu­blics in­dé­niables, le Tis­seur res­tait en­core et tou­jours un hé­ros de pa­pier dans l’ima­gi­naire col­lec­tif – là où Su­per­man, Bat­man, Iron Man ou Wol­ve­rine sont de­ve­nus de vraies stars de ci­né­ma. Comme pour confir­mer un peu plus cette im­pres­sion, la meilleure trans­po­si­tion de Pe­ter Par­ker sur écran ré­cente est... un jeu vi­déo, Mar­vel’s Spi­der-Man. On y prend le contrôle du Monte-en-l’air dans un grand ride d’aven­tures nos­tal­giques en s’ap­pro­priant le cos­tume ma­nette en main et en en­toi­lant sans res­tric­tions des rues de New York re­pro­duites de fa­çon pho­to­réa­liste. On pen­sait le ci­né­ma in­ca­pable de ri­va­li­ser sur ce ter­rain de l’in­time et de l’émo­tion qua­si prous­tienne, jus­qu’à ce qu’on dé­couvre les pre­mières images de Spi­der-Man : New Ge­ne­ra­tion. Ce film ani­mé est une ré­vo­lu­tion à plus d’un titre. D’abord, il s’agit du pre­mier film sur Miles Mo­rales, le per­son­nage qui a rem­pla­cé Pe­ter Par­ker de­puis quelques an­nées dans les co­mics, un ado de 13 ans moi­tié afro-amé­ri­cain, moi­tié por­to­ri­cain. En­suite, ce New Ge­ne­ra­tion re­pense la gram­maire vi­suelle de Spi­der-Man et mul­ti­plie les in­car­na­tions du su­per­hé­ros au sein d’un « Spi­der-Verse », une mul­ti­tude d’uni­vers pa­ral­lèles qui me­nacent de s’ef­fon­drer sur eux­mêmes et de dé­truire la réa­li­té si les Spi­der-Men ne font pas al­liance. L’oc­ca­sion était trop belle de ras­sem­bler tous les créa­teurs de cette pe­tite bombe ani­mée pour parler de l’ADN du su­per­hé­ros, de la ma­nière dont on la trans­pose sur grand écran et de notre rapport à Spi­dey. Ren­contre avec les réa­li­sa­teurs Rod­ney Roth­man, Bob Per­si­chet­ti et Pe­ter Ram­sey, ain­si que les pro­duc­teurs Phil Lord et Ch­ris Mil­ler.

_ ROD­NEY ROTH­MAN : C’est un per­son­nage de co­mics, c’est vrai, mais je crois quand même que les films ont of­fert une in­car­na­tion ico­nique au per­son­nage de Spi­dey et des images gra­vées dans la pop culture. Quand on dit Spi­der-Man, on pense im­mé­dia­te­ment à des scènes mar­quantes qui ont trans­po­sé la lé­gende sur grand écran, comme quand il ar­rête le mé­tro avec sa toile dans Spi­der-Man 2, non ?

_ BOB PER­SI­CHET­TI : C’est vrai. Et pour toute une gé­né­ra­tion, Spi­der-Man n’existe qu’à tra­vers le ci­né­ma. Plein de mômes n’ont ja­mais lu un seul co­mic book et le per­son­nage est pour­tant aus­si po­pu­laire à leurs yeux.

_ PHIL LORD : Après, on pour­rait dis­cu­ter long­temps de l’im­pact des films sur la pop culture. Et je ne se­rais pas vrai­ment ca­pable de le dé­fi­nir par rapport à ce­lui des co­mics. Avec Ch­ris [Mil­ler], nous sommes fans des longs mé­trages, et c’est pour ça qu’on y fait ré­fé­rence dans Spi­der-Man : New Ge­ne­ra­tion. Mais il nous a fal­lu re­ve­nir aux co­mics et à ce per­son­nage que Stan Lee et Steve Dit­ko ont in­ven­té il y a bien long­temps. Un su­per­hé­ros pro­fon­dé­ment hu­main, trop jeune, crain­tif. Et qui ne se prend ja­mais au sé­rieux. C’était une vi­sion hy­per ir­ré­vé­ren­cieuse du su­per­hé­ros et on vou­lait l’ex­pri­mer de fa­çon mo­derne, tout en s’éloi­gnant le plus pos­sible de ce qui avait été fait jusque-là.

_ ROD­NEY ROTH­MAN : La grande dif­fi­cul­té à la­quelle on se heurte en adap­tant Spi­der-Man est l’énor­mi­té de ce qu’il re­pré­sente, une sorte de mythe mo­derne qui a fait le tour du monde et ré­son­né au­près de mil­lions de fans de fa­çon très per­son­nelle. À l’évi­dence, les co­mics ont eu un plus grand im­pact parce qu’ils sont à l’ori­gine de tout.

_ PHIL LORD : Avec ce genre de fran­chise monstre, on a la res­pon­sa­bi­li­té de re­pré­sen­ter à l’écran ce que les gens aiment de­puis des dé­cen­nies, tout en ap­por­tant notre per­son­na­li­té et notre vi­sion pour que le ré­sul­tat soit au­then­tique. C’est un équi­libre com­pli­qué à trou­ver. La seule fa­çon de faire le meilleur bou­lot pos­sible, c’est d’être très sin­cère et d’ai­mer le per­son­nage. Quand on fait La Grande Aven­ture Le­go, par exemple, on aime ce que Le­go re­pré­sente, si­non rien de bon n’en sort. Et quand tu as du bol, ça marche. (Rires.) _ PE­TER RAM­SEY : Il y a aus­si la ques­tion de l’hu­mour et de la dra­ma­tur­gie qui fait en­tiè­re­ment par­tie du per­son­nage. Si tu te loupes là-des­sus, Spi­der-Man n’est plus vrai­ment Spi­der-Man et le pu­blic ne s’y re­trouve pas. En­core une fois, nous sommes re­ve­nus aux co­mics pour ré­soudre l’équa­tion. La BD a tou­jours été proche de l’opé­ra et du mé­lo­drame, il y a de la tra­gé­die au mi­lieu de l’ac­tion et de l’hu­mour, et in­ver­se­ment. C’est ca­pi­tal.

_CHRIS MIL­LER : Le masque de Spi­der-Man re­couvre l’in­té­gra­li­té de son vi­sage, c’est en par­tie ce qui per­met de se pro­je­ter si fa­ci­le­ment en lui. Quand il s’ac­croche aux im­meubles avec ses toiles dans le co­mics, on se met à sa place, c’est un peu nous qui vi­re­vol­tons dans New York. Le fait même qu’il soit in­car­né par un ac­teur de chair et d’os peut brouiller ce trans­fert. C’est pour ça que le nou­veau jeu vi­déo sur PS4 fonc­tionne aus­si bien, on EST Spi­der-Man puis­qu’on le contrôle.

_ ROD­NEY ROTH­MAN : Si Mar­vel Stu­dios a pu faire d’Iron Man un per­son­nage pu­re­ment ci­né­ma­to­gra­phique, c’est aus­si parce qu’il était moins connu que Spi­dey. Au­jourd’hui, Iron Man est Ro­bert Dow­ney Jr. pour le pu­blic. Sauf que To­ny Stark est co­ol même sans l’armure, là où Pe­ter Par­ker a un cô­té gen­til lo­ser. Mais quand il met le cos­tume, tout est in­ver­sé. Je pense que ça com­plique notre ca­pa­ci­té à le « fixer » sur un vi­sage de co­mé­dien, beau­coup plus que lors­qu’il est des­si­né.

_ PHIL LORD : Et les des­si­na­teurs changent souvent, on est ha­bi­tués à ce qu’il n’ait pas tou­jours la même tête.

_ ROD­NEY ROTH­MAN : Contrai­re­ment à d’autres su­per­hé­ros, Spi­der-Man fonc­tionne sur l’iden­ti­fi­ca­tion avec ses lec­teurs. Comme nous tous, il a des failles, des pro­blèmes du « vrai » monde.

_PHIL LORD : Il com­bat des monstres qui re­pré­sentent ses propres di­lemmes. C’est tou­jours le père de sa co­pine ou son pro­fes­seur pré­fé­ré... Des mé­ta­phores de ses sou­cis per­son­nels. Si l’his­toire ré­sonne au­tant, c’est que ce sont des choses qui parlent pro­fon­dé­ment aux jeunes : quel genre d’adulte vais-je de­ve­nir ? Comment m’in­té­grer ? Et si j’avais l’op­por­tu­ni­té d’être un su­per­hé­ros, pour­rais-je as­su­mer d’en­dos­ser le cos­tume ? Ça fait tra­vailler l’ima­gi­naire et c’est ce qui fait que tout le monde a un point de vue sur le per­son­nage. En adap­tant, tu figes les choses, d’une cer­taine fa­çon.

_RODNEY ROTH­MAN : Le co­mic book est une ex­pé­rience très per­son­nelle. Ton cer­veau in­vente des choses entre les cases, il nour­rit lui-même l’his­toire. Et c’est com­pli­qué de faire pas­ser ça en live ac­tion sans perdre le cô­té épique du per­son­nage. Ou du moins sans créer une dis­so­nance entre les scènes d’ac­tion et celles plus in­times.

_ BOB PER­SI­CHET­TI : En ani­ma­tion, il n’y a pas de dif­fé­rence entre la per­for­mance du per­son­nage quand il est dans l’émo­tion ou quand il est dans l’ac­tion. On ne voit pas les cou­tures. En live, même si les ef­fets spéciaux sont très bien faits et que le spec­ta­teur ne les re­marque pas, il y a tou­jours un dé­ca­lage entre le mo­ment où Spi­der-Man sort d’un im­meuble et ce­lui où il s’ac­croche aux murs.

_ PHIL LORD : Si ça ne se voit pas dans notre film, c’est aus­si parce que des tas de gens ont bos­sé des­sus d’ar­rache-pied, image par image. On res­sent la main hu­maine der­rière chaque sé­quence, comme dans les co­mics. Un truc ar­ti­sa­nal que les films en live ac­tion perdent for­cé­ment un peu.

_ PE­TER RAM­SEY : Avec New Ge­ne­ra­tion, nous sommes al­lés à 100 % vers l’es­thé­tique et le lan­gage des co­mics, de la nar­ra­tion au ren­du des images. On vou­lait re­créer au mieux le sen­ti­ment qu’on peut avoir en li­sant la BD. On a même uti­li­sé des er­reurs d’im­pres­sion des co­mics de l’époque (qui ren­daient les images lé­gè­re­ment floues) pour rem­pla­cer les conven­tions ci­né­ma­to­gra­phiques comme la pro­fon­deur de champ et le flou ci­né­tique.

_ PHIL LORD : On se sert aus­si de car­touches qui in­diquent soit des dia­logues in­té­rieurs soit la nar­ra­tion. Im­pos­sible en live.

_RODNEY ROTH­MAN : Les co­mics sont par­fois très ex­pé­ri­men­taux dans la fa­çon dont ils re­pré­sentent vi­suel­le­ment des idées. Les films en live ac­tion, à moins de par­tir vers quelque chose de très abs­trait, ne peuvent se le per­mettre. On perd for­cé­ment de l’esprit des co­mics, parce que ça doit sem­bler a mi­ni­ma un peu réa­liste. En ani­ma­tion, on dit que les choses ne doivent pas for­cé­ment avoir l’air réa­liste mais qu’on doit res­sen­tir qu’elles sont vraies. On peut se per­mettre d’être bien plus ex­pres­sifs, on a le contrôle ab­so­lu de l’image.

_ BOB PER­SI­CHET­TI : Dès le dé­but du pro­jet, nous nous sommes demandé ce qui jus­ti­fiait de faire un autre film Spi­der-Man. Et la ré­ponse était évi­dente : Miles Mo­rales, une ver­sion gé­niale du per­son­nage née en 2011 sous la plume du scé­na­riste Brian Mi­chael Ben­dis. C’est le Spi­der-Man de notre époque. Quand on marche dans les rues de New York, les gens ont des cou­leurs de peau et des par­cours très dif­fé­rents. Il était temps de l’ex­pri­mer de fa­çon ci­né­ma­to­gra­phique.

_ PE­TER RAM­SEY : Un de nos thèmes est que n’im­porte qui peut être der­rière le masque, que l’esprit de Spi­der-Man dé­passe l’in­di­vi­du. Peu im­portent les pou­voirs, ce qui compte c’est la per­sonne que vous êtes.

_CHRIS MIL­LER : L’ex­ci­ta­tion au­tour du film vient d’un style vi­suel ré­vo­lu­tion­naire, qui en fait un film de co­mic book plus lit­té­ral que tous les autres. On avait l’op­por­tu­ni­té de créer quelque chose de vrai­ment nou­veau.

« ON DOIT RE­PRÉ­SEN­TER À L’ÉCRAN CE QUE LES GENS AIMENT DE­PUIS DES DÉ­CEN­NIES, TOUT EN AP­POR­TANT NOTRE VI­SION POUR QUE LE RÉ­SUL­TAT SOIT AU­THEN­TIQUE. » PHIL LORD

_ ROD­NEY ROTH­MAN : Ça tient aus­si au scé­na­rio, qui s’in­té­resse à des uni­vers pa­ral­lèles. Cela per­met de mul­ti­plier les ver­sions de Spi­der-Man, de faire un clin d’oeil à des dé­cen­nies d’his­toires pa­rues dans les co­mics, tout en ins­tal­lant Miles comme le hé­ros d’un pur ré­cit d’ini­tia­tion, où il est en­tou­ré de gens qui ont vé­cu la même chose que lui. La beau­té du truc, c’est qu’il vit dans un uni­vers où Pe­ter Par­ker existe éga­le­ment et lui sert de men­tor.

_ PHIL LORD : Per­sonne n’a en­core vu Pe­ter Par­ker dans ce rôle au ci­né­ma.

_ PE­TER RAM­SEY : C’est une fa­çon de trans­mettre l’idée qui se cache der­rière le per­son­nage de fa­çon plus claire. « Un grand pou­voir im­plique de grandes res­pon­sa­bi­li­tés », ça parle à tout le monde. Sauf que ra­con­ter cette his­toire à tra­vers Miles Mo­rales et non plus Pe­ter Par­ker per­met de mieux com­prendre Spi­der-Man.

_ BOB PER­SI­CHET­TI : Il de­vient un concept au­tant qu’un per­son­nage. On a uti­li­sé ça comme un ou­til de nar­ra­tion afin de re­nou­ve­ler un mythe très fa­mi­lier.

_ PHIL LORD : Sans pour au­tant l’abî­mer. Il fal­lait gar­der l’es­sen­tiel de ce que Spi­der-Man trans­met aux jeunes : même si vous ne vous sen­tez pas in­té­grés, vous avez ce qu’il faut pour être un hé­ros, vos choix mo­raux sont im­por­tants.

_CHRIS MIL­LER : On est tous sub­mer­gés par la vie. Mais si on a l’op­por­tu­ni­té d’ai­der des gens, on doit le faire. C’est vrai pour toutes les in­car­na­tions de Spi­der-Man. En dis­cu­tant des thèmes qu’on vou­lait ex­plo­rer, on s’est ques­tion­nés sur ce qu’est réel­le­ment Spi­der-Man, ce que ses dif­fé­rentes ver­sions ont en com­mun. Ça nous a per­mis de cap­tu­rer son es­sence.

_ PE­TER RAM­SEY : Il y a quelque chose de pro­fon­dé­ment lié à l’ado­les­cence dans le mythe de Spi­der-Man. Ho­me­co­ming a re­fait de lui un ly­céen sur grand écran et je pense que c’était la voie à suivre. Il faut que ce soit une pho­to de l’ado­les­cence de son époque. Du moins d’une cer­taine ado­les­cence. _ BOB PER­SI­CHET­TI : Nous sommes trois réa­li­sa­teurs aux ori­gines très di­verses, avec des idées as­sez pré­cises de ce que re­pré­sente le per­son­nage pour nous, que ce soit dans les co­mics ou sur grand écran. C’était très pré­cieux pour un pro­jet avec au­tant de Spi­der-Men. Ça nous a ai­dés à trou­ver cer­taines lignes di­rec­trices et à pous­ser l’his­toire plus loin... Je crois que le coeur du su­jet est qu’un ado so­li­taire et dif­fé­rent peut réa­li­ser que bien d’autres sont dans le même cas que lui, même s’ils ne lui res­semblent pas phy­si­que­ment. Et on l’a vé­cu tous les trois, ça ! C’était l’art qui imi­tait la vie et la vie qui imi­tait l’art. (Rires.)

_ PHIL LORD : Quand on a tes­té New Ge­ne­ra­tion, on a demandé au pa­nel de spec­ta­teurs quelle en était la cible. Et ils nous ont ré­pon­du : « Tout le monde. » Les grands pensent que le film a été fait pour eux, les ga­mins aus­si. Alors que les films en live ac­tion vi­saient davantage un pu­blic ado ou adulte. Je n’ai pas d’explication sur l’uni­ver­sa­li­té de notre pro­jet. On vou­lait juste faire un truc bien, qui nous rende heu­reux ! Et on est sû­re­ment res­tés as­sez en­fants dans nos têtes pour réus­sir à tou­cher plu­sieurs gé­né­ra­tions. C’est peut-être ça le se­cret, fi­na­le­ment : le re­gar­der avec des yeux de mômes.

SPI­DER- MAN : NEW GE­NE­RA­TION

De Rod­ney Roth­man, Bob Per­si­chet­ti & Pe­ter Ram­sey • Avec les voix (en VO) de Sha­meik Moore, Nicolas Cage, Liev Schrei­ber, Ma­her­sha­la Ali… • Sor­tie 12 décembre

« IL Y A QUELQUE CHOSE DE PRO­FON­DÉ­MENT LIÉ À L’ADO­LES­CENCE DANS LE MYTHE DE SPI­DER-MAN. » PE­TER RAM­SEY

Miles Mo­rales

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