UNE AF­FAIRE DE FA­MILLE

Vous trou­vez que tous les films de Hi­ro­ka­zu Kore-Eda se res­semblent ? Peut-être, oui, mais Une af­faire de fa­mille sort quand même fa­ci­le­ment du lot : c’est l’un des plus beaux.

Première - - GUIDE CADEAUX - GUILLAUME BON­NET

Dans un vieux « Ci­néastes, de notre temps », Éric Roh­mer montre à la ca­mé­ra du do­cu­men­ta­riste An­dré S. La­barthe les ca­hiers dans les­quels il note ses idées de films. Une éta­gère de pe­tits ca­hiers noirs. Il en ouvre un au ha­sard et lit : « “Une fille ren­contre un gar­çon dans un salon de coif­fure.” Voi­là, dit-il, ça a don­né Conte d’hi­ver. » Un autre ca­hier, une autre page : « “Un gar­çon ren­contre une fille dans un ma­ga­sin de chaus­sures.” Ah, ce­lui-là, fi­na­le­ment, je ne l’ai pas tour­né... » Ce­ci est une pa­ra­bole des met­teurs en scène de pe­tites va­ria­tions. On le sait, en ci­né­ma, il y a d’un cô­té les touche-à-tout, les no­mades, ceux qui ne tiennent pas en place, qui voient leur art comme une suc­ces­sion de dé­fis et d’aven­tures tech­niques ou thé­ma­tiques, les Ang Lee pour sim­pli­fier. Et de l’autre, les sé­den­taires, les pe­tits jar­di­niers, qui la­bourent la même terre, en­core et en­core, avec les belles an­nées, les belles ré­coltes et les jours sans, tous ces ci­néastes qui ont un par­fum, une cou­leur. Un champ d’ex­pres­sion. Dans cette ca­té­go­rie, po­sez la ques­tion au­tour de vous, Kore-Eda se pose un peu là. À chaque fois, il y a une fa­mille. Avec une soeur re­trou­vée, un père qui n’est pas le bon, une mère ab­sente, un di­vorce, un dé­mé­na­ge­ment, un en­ter­re­ment, des frères qui se croisent, un dîner par­ta­gé, Li­ly Fran­ky dans le rôle du père, ou alors Hi­ro­shi Abe, à moins que ce ne soit dans le rôle du fils. Et il y a Ki­rin Ki­ki, la grande ma­man du ci­né­ma ja­po­nais, qui a ter­mi­né sa car­rière avec de vrais rôles de grand­mère, avant de tirer sa ré­vé­rence en sep­tembre der­nier, à 75 ans. Les gens qui ont vu deux ou trois films de Ko­reE­da ces dix der­nières an­nées savent exac­te­ment à quoi ils sont cen­sés res­sem­bler. Ils peuvent sif­flo­ter leur pe­tite mu­sique (souvent quelques notes de pia­no) et me­su­rer leur sa­vant do­sage de tris­tesse mê­lée de joie – et vice-ver­sa, comme di­rait Pixar.

ÉCO­SYS­TÈME.

Pour­tant, Kore-Eda fait de son mieux pour échap­per à sa propre ba­na­li­sa­tion. Son der­nier film avant Une af­faire de fa­mille ? The Third Mur­der, un po­lar phi­lo­so­phique un brin sen­ten­cieux. Le pro­chain, La Vé­ri­té (...), qu’il tourne en ce mo­ment à Pa­ris ? Un chant d’amour adres­sé à Ca­the­rine De­neuve. Pas de rôle pour Ki­rin Ki­ki là­de­dans, même si elle avait été en­core vi­vante. Alors, entre ces deux pro­jets hors­sol, Sho­plif­ters (titre in­ter­na­tio­nal) est loin de se conten­ter d’ex­pé­dier les af­faires (de fa­mille) cou­rantes. Il y a tou­jours quelque chose qui dysfonctionne dans les fa­milles de Kore-Eda, une bri­sure, un pe­tit coin ébré­ché, une vitre fê­lée. Cette fois, c’est tout un contexte ur­bain (pau­vre­té, in­com­mu­ni­ca­tion, ser­vices so­ciaux, loyer à payer, en­quête de po­lice) qui vient rat­tra­per une fa­mille de « vo­leurs à la tire » qui croyait pou­voir se ca­cher dans les dé­dales des quar­tiers nord de To­kyo. Pas si éloi­gnés du père et sa fille de Leave No Trace de De­bra Gra­nik, ils ne vou­draient rien avoir af­faire avec la so­cié­té, si ce n’est vivre ca­chés en son sein et y créer un éco­sys­tème de mar­gi­naux co­op­tés, par­ta­geant deux ta­ta­mis et trois fu­tons dans une pièce de dix mètres car­rés, en es­sayant de ne sur­tout pas se faire re­mar­quer. C’est la mé­ta­phore du vol à l’éta­lage : ni vu ni connu, en douce, par en des­sous, un pe­tit

IL Y A TOU­JOURS QUELQUE CHOSE QUI DYSFONCTIONNE DANS LES FA­MILLES DE KORE-EDA

délit qui fonc­tionne à l’illu­sion, au trom­pel’oeil, au fake. Un men­songe dans le­quel père et mère en­tre­tiennent leurs en­fants.

MILLE MOR­CEAUX.

Au coeur de ce film fa­bu­leux se dé­voile pour­tant une fa­mille nu­cléaire bien concrète, un corps fa­mi­lial, fait de six per­son­nages dont Kore-Eda n’a de cesse de mon­trer le lien or­ga­nique, via ses ac­teurs réunis par les fils in­vi­sibles de sa mise en scène, comme une boîte à mu­sique géante, faite de chair et de larmes. Tous sont ex­traor­di­naires, presque in­ouïs, en par­ti­cu­lier les deux femmes, la mé­mé ma­lade, ma­trice éter­nelle du foyer, et la ma­man de 30 ans, dont la confes­sion fi­nale est le point le plus pro­fond du film, un ver­tige au­des­sus du vide. Kore-Eda met ain­si sous nos yeux un terme à la phase « douce » de son oeuvre, celle dont on ne re­te­nait par­fois que la ten­dresse et un cer­tain manque d’as­pé­ri­té. Cette fois, tout est moite, col­lant, plein d’ac­crocs, de dou­leurs non dites, que les six membres de la fa­mille par­tagent sans les dé­voi­ler, parce que c’est mieux ain­si, ou parce qu’au­tre­ment, ce serait tout bon­ne­ment in­sup­por­table. La vitre lisse n’est pas seule­ment fen­due, pas seule­ment cra­que­lée, elle se brise en mille mor­ceaux, cou­pants comme des ra­soirs. Mais ce qu’ils re­flètent, frac­tu­ré, dif­frac­té, cu­biste, n’en est que plus beau.

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