Psychologies (France)

Percer le ados mystère des

Sans crier gare, un jour, quelque chose change. Fini la connivence et les rires en famille, place à l indi érence et aux claquement­s de porte. Comment poser un nouveau cadre sans risquer le clash ? Philippe Duverger, psychiatre, décrypte neuf comporteme­nt

- PAR ÉMILIE POYARD

PHILIPPE DUVERGER Chef de service de pédopsychi­atrie au CHU d’Angers, il est l’auteur de

L’Amitié à l’adolescenc­e, à la découverte de soi

(First éditions, 2022) et de La Petite Voiture rouge au fond de mon tiroir (Pocket, 2016).

ILS PASSENT DES HEURES DANS LA SALLE DE BAINS

« La salle de bains est un lieu de l’intime. C’est important pour l’adolescent d’avoir des endroits fermés à clé où il est tranquille pour se regarder dans la glace et prendre soin de lui. Pas question pour les parents de s’immiscer dans cette intimité! La place du corps est fondamenta­le à l’adolescenc­e : on ne le connaît pas puisqu’il change tout le temps, il échappe et trahit parfois. L’apparition des règles, des seins chez les filles, la voix qui mue chez les garçons, les poils et les boutons… Le corps se transforme. Il faut se l’approprier, l’éprouver, l’habiller, le déshabille­r, l’embellir. Un temps pour se découvrir, dans tous les sens du terme. »

ILS SONT TOUT LE TEMPS AVEC LEURS AMIS

« Dans l’enfance, ce sont les parents qui donnent du sens au monde. Plus tard, l’adolescent prend de la distance : qui alors pour remplacer ce regard? Il y a parfois un vécu de vide, voire de solitude. L’amitié est fondamenta­le. L’ado privilégie les temps avec ses amis car il a l’impression qu’eux seuls le comprennen­t. Ils sont une boussole : ils aident à grandir, à trouver sa place. De fait, c’est normal qu’à peine quittés ils lui manquent. Il communique donc par Snapchat ou WhatsApp pour maintenir le lien. Les parents doivent trouver la bonne distance : ni trop près de lui, car ça fait des étincelles, ni trop loin, car cela crée un sentiment d’abandon. Avec ce paradoxe pour les parents qu’aimer leur adolescent, c’est accepter qu’il se sépare d’eux… pour rejoindre ses amis. Se séparer sans se perdre. Il faut maintenir et parfois exiger de passer encore des moments ensemble. L’ado ne déserte pas le repas familial et on lui propose des activités, même s’il refuse. »

ILS SE RÉFUGIENT DANS LEUR CHAMBRE

« Sa chambre, c’est son territoire, son monde. Il y dissimule ses objets, cache ses secrets. Il projette sur les murs ses objets d’amour, figures identifica­toires tels une

chanteuse célèbre, une actrice ou un sportif. Donc, on frappe à la porte et on lui demande l’autorisati­on d’entrer. On ne fouille pas dans ses a aires ni dans son portable. Il faut respecter cette intimité, tout en s’assurant que l’ado ne se mette pas en danger. Si on est inquiet, on lui en parle et on n’agit pas dans son dos. Sinon, on rompt le lien de confiance et le respect qu’on lui doit. S’il ne fait pas le ménage, on l’aide, mais sans faire à sa place.»

ELLE PLEURE, IL GROGNE SANS RAISON, ILS NE NOUS PARLENT PLUS

«Ce sont plutôt des signes de bonne santé. Il ne faut pas forcément s’inquiéter qu’un ado ait des moments de tristesse passagère ou qu’il claque les portes. Il a besoin de s’autonomise­r, et ça se fait parfois avec des sautes d’humeur, voire des clashs. En revanche, ces larmes ou ces ronchonnem­ents ne doivent pas s’installer dans la durée. Les conflits à l’adolescenc­e doivent être supportabl­es et acceptable­s, sans insulte ni agression, et sans devenir un mode de communicat­ion quotidien.

On peut entendre crier  : “J’en ai marre, tu me prends la tête‰!” C’est un moment de rupture. Ce qui importe, c’est que ce ne soit pas définitif. Deux heures après ou le lendemain, on en discute tranquille­ment.»

IL CHANGE DE COPINE CHAQUE SEMAINE, ELLE A UN PETIT AMI POUR LA VIE

« À l’adolescenc­e, on se cherche. Et on met parfois du temps à se trouver. C’est un bouillonne­ment d’émotions, de révoltes ou de prises de position: un jour écolo, le lendemain, tout le contraire‰! Dans cette quête de soi (et de l’autre), l’ado tente de faire la part des choses entre les potes, les copines, les amis et l’amour. Et le sentiment amoureux prend beaucoup de place (“for ever !”). Cela peut être très excitant pour le jeune, qui est vulnérable et peut se mettre en danger. On retrouve ici la question du consenteme­nt, complexe pour certains ados. Il s’agit pour les parents d’accompagne­r sans juger. De respecter ce que vit l’ado, à distance (sans l’abandonner) et d’être disponible pour répondre à ses questions sur la sexualité ou la contracept­ion (sans être intrusif). Rappelons aussi qu’ils ne choisissen­t pas l’ami.e avec qui sort leur ado. Et que la sexualité doit être vécue hors de la maison, où en tout cas quand les parents n’y sont pas.»

TOUJOURS SUR LEUR TÉLÉPHONE,

ILS VEULENT UN COMPTE INSTAGRAM OU TIKTOK

«S’ils ne sont pas sur Instagram ou Snapchat, les ados peuvent se sentir complèteme­nt exclus. C’est comme si aujourd’hui, pour exister, il fallait être vu (sur ces réseaux) ‰ ! C’est important qu’ils y aient accès mais, sans limites, certains vont devenir addicts et

“LES PARENTS CRAIGNENT DE DIRE NON À LEUR ADO DE PEUR QUE CELUI CI NE LES AIME PLUS, MAIS PAS DU TOUT !” PHILIPPE DUVERGER, PSYCHIATRE

prisonnier­s de ces réseaux sociaux qui sont tyrannique­s, imposant d’être toujours en lien. Cela crée une pression énorme et inédite. Tous les ados nous le disent (mais pas à leurs parents) : ils passent trop de temps sur les réseaux sociaux. Les parents sont un peu démunis et des règles sont indispensa­bles pour un bon usage. L’idée n’est pas d’interdire ni de supprimer l’accès aux réseaux (c’est impossible), mais de limiter. Par exemple, dire : “À 20 heures, on éteint tout.” »

IL VEUT UN TATOUAGE,

ELLE VEUT SE TEINDRE LES CHEVEUX EN BLEU

« À l’adolescenc­e, il faut trouver sa place, se démarquer et, donc, se di‰érencier. C’est pour ça que certains jeunes veulent un piercing ou un tatouage, car le corps fait aussi identité. Il s’agit de se créer un look, une coupe, un vocabulair­e. Un mode d’expression qui leur est propre, pour se révéler et trouver leur propre identité. Cette quête s’accompagne de questions : “Suis-je normal.e’? Suis-je comme les autres’?” Ils ont besoin d’aller chercher ailleurs des modèles qui vont les aider à se construire ( les influenceu­rs l’ont bien compris’!). Là encore, il faut les accompagne­r : rappeler que les tatouages sont irréversib­les, certains piercings dangereux. Le maquillage, le cosplay sont des activités plaisantes. En revanche, pas de tatouage à 15, voire 17 ans. Les parents doivent garder la possibilit­é de refuser sans culpabilis­er : aujourd’hui, ils craignent de dire non à leur ado de peur que celui-ci ne les aime plus, mais pas du tout’! »

ILS BOIVENT, ILS FUMENT

« Les parents accompagne­nt toutes les expérience­s nouvelles, car il est évident que tous les ados vont essayer la cigarette et l’alcool, bière ou alcool fort. L’expérience festive à plusieurs est un rituel classique. L’adolescent joue avec la limite et se confronte à l’interdit. Il ne croit que ce qu’il a éprouvé. Il ne reconnaîtr­a ce qu’est le tabac ou le cannabis que lorsqu’il en aura fumé. Les parents doivent en discuter avec leur ado, sans forcément les lui interdire1, mais en évitant que ça se passe dans de mauvaises conditions. Le problème n’est pas de tester une fois, mais qu’une consommati­on régulière ou une addiction s’installe. S’il va à une fête, ce n’est pas aux parents d’acheter une bouteille. L’ado n’a pas besoin d’eux pour transgress­er. »

ILS ONT LA FLEMME DE TOUT

« Un adolescent qui se plaint est un adolescent qui va bien. Ils disent : “Ça me fatigue, ça me prend la tête…” Ils sont avachis, apathiques, nonchalant­s, mais deux heures après, ils sont au foot ou avec leur pote/copine et c’est reparti. Quand c’est ponctuel, rien de grave’! » 1. La consommati­on de cannabis récréatif est toujours interdite en France.

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