« L’in­ac­tion me­nace l’es­pèce hu­maine »

Psychologies - - LE DOSSIER - Pro­pos re­cueillis par Anne Laure Gan­nac

1. PUF, 2014. 2. In Le Prin­cipe res­pon­sa­bi­li­té (Flam­ma­rion, 2013). Avec son nou­vel es­sai, La Pla­nète des hommes, ré­en­chan­ter le risque1, le so­cio­logue Gé­rald Bron­ner montre la né­ces­si­té vi­tale de re­trou­ver le goût du risque. Pour­quoi dites-vous que notre époque a « désen­chan­té le risque » ? En tant que so­cio­logue, je constate que l’on est en­tré dans une pé­riode qui déses­père l’au­dace, c’est-à-dire la ca­pa­ci­té à gé­rer men­ta­le­ment la pos­si­bi­li­té de l’échec. Ce­la se voit dans le champ des avan­cées tech­no­lo­giques et mé­di­cales, où l’hu­ma­ni­té est cen­sée faire preuve d’au­dace. Or, au­jourd’hui, toute ac­tion de l’homme y est consi­dé­rée a prio­ri comme sus­pecte et comme pou­vant me­ner à la fin du monde. De­puis quand et pour­quoi, d’après vous ? L’un des pen­seurs les plus in­fluents de notre époque est l’Al­le­mand Hans Jo­nas (1903-1993), qui a pro­po­sé l’idée de « l’heu­ris­tique de la peur » Il s’agit de la pos­si­bi­li­té de sus­pendre les ac­tions du pré­sent au re­gard de leurs consé­quences pos­sibles dans le fu­tur. Cette phi­lo­so­phie du risque s’est, de­puis, dif­fu­sée de mille fa­çons : via le prin­cipe de pré­cau­tion, les éco­lo­gistes, les dé­crois­sants, les lan­ceurs d’alertes… Certes, leur projet est d’abord louable, mais leur dé­marche risque de conduire fi­na­le­ment à une an­thro­po­pho­bie, une dé­tes­ta­tion de l’homme. Écou­tez ou li­sez les échanges vir­tuels entre les gens et vous consta­te­rez com­bien l’homme y est ai­sé­ment pré­sen­té comme un monstre, un des­truc­teur, une me­nace pour le monde… Or, je pense, au contraire, que ce qui ca­rac­té­rise l’es­pèce hu­maine, c’est l’au­dace, l’ex­plo­ra­tion des pos­sibles. Nous sommes donc en train de re­ti­rer à l’homme sa spé­ci­fi­ci­té. Ce qui condui­ra, de toute fa­çon, à sa perte. Êtes-vous en train de dire qu’il fau­drait lais­ser s’ex­pri­mer cette ca­rac­té­ris­tique hu­maine sans la li­mi­ter, dans une vision pu­re­ment po­si­ti­viste du pro­grès ? Ab­so­lu­ment pas ! Long­temps, nous avons vé­cu dans un rap­port de sou­mis­sion à la na­ture, avant d’en­trer, vers le XVIIe siècle, dans un rap­port de do­mi­na­tion avec elle. Au­jourd’hui, nous avons glis­sé vers un rap­port de sus­pi­cion. Prô­ner un re­tour en ar­rière se­rait idiot ! Nous avons conscience des risques que nous pre­nons, mais ce­la ne doit pas pour au­tant nous té­ta­ni­ser ! Or, plus nous fo­ca­li­sons notre pen­sée sur les éven­tuelles consé­quences de nos ac­tions, moins nous agis­sons. Un exemple ? 40 % des Fran­çais se mé­fient des vac­cins, contre 8 % il y a dix ans. Soit, à terme, une ré­duc­tion de la couverture vaccinale, donc plus de morts. Et ce parce que les rares ef­fets se­con­daires ont su convaincre et ef­frayer, contre les avan­tages, qui, eux, sont ma­jeurs. Oui, il est pos­sible que nous dis­pa­rais­sions du fait de nos ac­tions tech­no­lo­giques. Mais il est plus pro­bable que nous dis­pa­rais­sions sous l’ef­fet de nos in­ac­tions.

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