Agrip­pés au bord du lit

Psychologies - - LE SENS - Jean-Claude Kauf­mann, so­cio­logue, ré­agit, dans ses ch­ro­niques, à un évé­ne­ment mar­quant de notre quo­ti­dien. Der­nier ou­vrage pa­ru : La Trame conju­gale (Ar­mand Co­lin, 2014).

Ma chro­nique, j’en suis désolé, se­ra un peu plus triste que d’ha­bi­tude. Mais tout ne peut prê­ter à sou­rire dans la vie. Voyez le couple. Il re­pré­sente ce dont nous rê­vons le plus : réus­sir à in­ven­ter à deux ce petit monde d’amour, doux et ca­res­sant, qui nous pro­tège des réa­li­tés si froides et dures du grand monde. Beau­coup d’entre nous y par­viennent, pas au ni­veau du rêve ab­so­lu, bien sûr, mais suf­fi­sam­ment pour que l’am­biance soit re­po­sante et agréable, et que l’on par­vienne même par­fois à cueillir des pe­tits bon­heurs plus in­tenses. En va­cances, au­tour d’un verre, au creux du lit. Or dans ce même lit, sym­bole de l’amour, il ar­rive que d’amour, il n’y ait plus la moindre goutte, et qu’il soit rem­pla­cé par de l’in­dif­fé­rence, voire du dé­goût ou de la haine. Dans l’en­quête que je mène sur la chambre à cou­cher, je découvre avec ef­froi que cer­tains passent la nuit en­tière agrip­pés au bord du ma­te­las, pour se sen­tir le plus loin pos­sible de leur en­ne­mi in­time ! Le doux monde amou­reux peut de­ve­nir un vé­ri­table en­fer. Je ne parle pas ici des vio­lences conju­gales, forme ex­trême de ce pro­ces­sus, mais des si­tua­tions plus or­di­naires, où peu à peu le couple se vide de sa sub­stance. Les deux par­te­naires sentent qu’ils s’éloignent len­te­ment, que la pa­role af­fec­tueuse et les gestes de ten­dresse se font rares, que la vie conti­nue à les en­traî­ner côte à côte dans le sys­tème d’ha­bi­tudes qu’ils ont construit, mais que plus rien ne les re­lie au coeur de ce qui donne sens à cette exis­tence. Puis l’écart peut se creu­ser en­core, au point de de­ve­nir psy­cho­lo­gi­que­ment des­truc­teur, même en l’ab­sence de vio­lences ou­vertes. Quand la vie conju­gale de­vient à ce point un en­fer, il est évident qu’il faut en­vi­sa­ger une sé­pa­ra­tion. Or, au­tant cer­tains sont trop pres­sés et fuient à la moindre brou­tille, au­tant d’autres s’ac­crochent à leur si­tua­tion même quand elle de­vient in­vi­vable. En évo­quant par­fois les en­fants, pour qui le divorce se­rait un drame – mais les lais­ser dans un couple qui ne s’aime plus ne vaut guère mieux –, en évo­quant par­fois des rai­sons fi­nan­cières, en évo­quant par­fois le lo­ge­ment, parce qu’ils n’ont pas où al­ler ailleurs. Dans mon en­quête, plu­sieurs couples tentent ain­si de de­ve­nir des ex conti­nuant à vivre sous le même toit, de se trans­for­mer en co­lo­ca­taires, mais ce­la ne se passe pas bien du tout. Il ar­rive même que la vie conti­nue son cours sim­ple­ment parce que c’est ain­si, que tout chan­ger fait peur. C’est de cette fa­çon que l’on construit soi-même une pri­son in­vi­sible, sans bar­reaux mais ter­ri­fiante d’en­nui et de tris­tesse. J’ai dé­ci­dé d’ou­vrir une nouvelle en­quête sur cette souf­france conju­gale1. Pour­quoi n’avons-nous pas le cou­rage de fuir l’en­fer, pour­quoi avons-nous si peur de rê­ver à une autre vie ? 1. Si le su­jet vous touche, vous pou­vez té­moi­gner sur jckauf­mann.fr.

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