CHAR­LOTTE GAINSBOURG

“J’aime l’épreuve”

Psychologies - - LA UNE - Pro­pos re­cueillis par Anne Laure Gan­nac

Sa voix sur­prend.

On s’at­ten­dait à de­voir tendre l’oreille, ha­bi­tuée à ce chu­cho­te­ment bri­sé qu’elle im­pose de­puis la sor­tie de L’Ef­fron­tée. Et que l’on re­trouve, presque trente ans plus tard, dans ses rôles d’amou­reuse vul­né­rable dans Trois Coeurs et Sam­ba (en­ca­dré ci-des­sous). Mais au­jourd’hui c’est une voix af­fir­mée qui nous parle, avec, tou­jours, cet ac­cent en­fan­tin, si­non qu’il lui donne ici la force de la gaie­té. Elle se jus­ti­fie : « C’est l’ef­fet du té­lé­phone, je suis tou­jours plus à l’aise sans les re­gards. Et puis je me trouve dans un bel hô­tel, face à la plage, il fait beau… » Entre deux vols pour New York, Char­lotte fait es­cale à Ve­nise. Elle y pré­sente Trois Coeurs, le film de Be­noît Jac­quot en com­pé­ti­tion à la Mos­tra, ain­si que la ver­sion longue de Nymphomaniac de Lars von Trier, pro­je­tée juste pour le plai­sir, si l’on peut dire. « 5 h 30 de sexe, c’est très chaud ! » lance-t-elle en riant. C’est aus­si ce­la, Char­lotte : une lé­gè­re­té, en tout cas une en­vie de s’amu­ser pour écar­ter, un ins­tant, l’in­quié­tude. On avait failli l’ou­blier, ces der­nières an­nées, à force de rôles tor­tu­rés. On en était ve­nue à pen­ser que, chez elle, le goût de la souff rance avait dé­fi­ni­ti­ve­ment pris le des­sus. Elle nous fait en­tendre le contraire : même si elle a tou­jours ten­dance à se ca­cher der­rière un ri­deau de mèches dé­coif­fées, Char­lotte se sent plus as­su­mée. Plus forte ? N’exa­gé­rons pas : « Plu­tôt en bonne voie pour le de­ve­nir, bien­tôt… peut-être… » À n’im­porte quelle femme et mère de 43 ans, on ré­pon­drait : « Il se­rait temps ! » Mais Char­lotte, ce n’est pas pa­reil. On les « connaît » de­puis trop long­temps, elle et sa vul­né­ra­bi­li­té, elle et sa fa­mille d’ori­gine, aus­si at­ta­chante que hors normes et in­stable, elle et son par­cours se­mé d’ac­ci­dents : sé­pa­ra­tion des pa­rents, mort du père ado­ré dont elle a cru ne ja­mais pou­voir se re­mettre, ac­ci­dent cé­ré­bral en 2007, dont elle nous avoue qu’il l’a fait som­brer un mo­ment. Et dis­pa­ri­tion de sa soeur, la pho­to­graphe Kate Bar­ry, en décembre der­nier. On sent que ces drames, ce der­nier en par­ti­cu­lier, sont trop mar­quants pour être élu­dés. Mais qu’en même temps elle vou­drait sa­voir se taire : « Je ne peux pas par­ler de ce­la, je ne veux pas, une fois que c’est écrit, c’est af­freux… » En­core une chose que l’on avait peu­têtre ou­bliée : son at­ti­rance pour le si­lence. Cette pu­deur, loin d’être feinte,

to­tal est sans à la doute no­to­rié­té. son plus De Ve­nise, so­lide rem­part elle par­ti­ra contre di­rec­te­ment l’aban­don vers New York, sa nouvelle ville, où l’at­tendent ma­ri et en­fants. Plus fiable que le si­lence ou que des mèches de che­veux de­vant les yeux, rien de tel qu’un dé­mé­na­ge­ment à l’autre bout du monde pour se main­te­nir à dis­tance. Psy­cho­lo­gies : Dans Sam­ba comme dans Trois Coeurs, vous in­car­nez une femme fra­gile, que l’on sent tou­jours à la li­mite de l’effondrement. Est-ce un état qui vous parle, en­core au­jourd’hui ? Char­lotte Gainsbourg : Dans cette fa­çon d’être un peu tou­jours à cô­té de la plaque et iso­lée, à l’écart, oui. Ce n’est pas que je sois réel­le­ment comme ce­la dans la vie, mais je peux com­prendre cet état, et j’en suis plus proche que de

l’ex­tra­ver­sion, c’est cer­tain. Et la dé­pres­sion, comme l’un de vos per­son­nages l’a vé­cue ? Vous avez sou­vent évo­qué votre dif­fi­cul­té à sur­mon­ter la mort de votre père, no­tam­ment… C.G. : Ce­la et mon ac­ci­dent cé­ré­bral, la perte de ma soeur… Di­sons que j’ai tra­ver­sé des épi­sodes sombres et que je ne me dé­brouille pas très bien du mal­heur en gé­né­ral. [Si­lence.] Mais tout ce­la est très im­pu­dique… Cette fa­çon d’ex­po­ser mes dou­leurs… Ce n’est pas que j’ai du mal à me confier, au contraire, je peux fa­ci­le­ment par­ler de mon in­ti­mi­té, mais après, quand je le vois écrit dans un ma­ga­zine, je m’en veux ter­ri­ble­ment. Je re­tourne la ques­tion : avez-vous le sen­ti­ment de sa­voir un peu plus ce qui vous fait du bien ? C.G. : [D’une voix sou­dain en­thou­siaste.] Oui ! En­fin, c’est tout ré­cent… Mais ça y est, je crois : je sens, je sais que je veux faire at­ten­tion à moi. Je veux prendre soin de moi. Pour mes en­fants, bien sûr, mais avant tout pour moi. Même si ce­la peut sem­bler très égoïste. Quel a été l’élé­ment dé­clen­cheur ?

C. G. : La dis­pa­ri­tion de ma soeur. Quand on tra­verse ce­la, quand on perd quel­qu’un d’aus­si proche et ai­mé, soit on se ré­veille avec une très forte en­vie de vivre, soit on n’en a plus du tout en­vie. Il a fal­lu que je me res­sai­sisse. Ce­la m’a fait prendre conscience de ce que je vou­lais pour moi. Sans doute pour la pre­mière fois de ma vie. Parce que, lorsque j’avais vé­cu le choc de la mort de mon père à 19 ans, je n’avais pas les armes pour me re­prendre en main.

C’est pour ce­la que vous avez dé­ci­dé de par­tir vivre aux États-Unis ? C.G. : Il se trouve que ce­la fai­sait aus­si plai­sir à Yvan [At­tal, son com­pa­gnon] et à mes en­fants, mais oui, ce­la par­tait d’abord d’une en­vie, d’un be­soin que je res­sen­tais pour moi. Chan­ger d’air. Qu’est- ce qui est nou­veau pour vous dans cette dé­marche ? Le fait d’oser par­tir ou de prendre une dé­ci­sion ? C.G. : Dé­ci­der. J’ai l’im­pres­sion d’être moins pas­sive. J’ai long­temps eu peur de faire des choix pour moi. Même si ce­la me coûte, il m’a tou­jours été plus fa­cile de m’écra­ser et de su­bir que de re­ven­di­quer quelque chose. Et au­jourd’hui, c’est comme si je me sen­tais da­van­tage la force d’as­su­mer mes envies, de les im­po­ser un peu. Comme si je m’en don­nais le droit. De quoi vou­lez-vous vous li­bé­rer en par­tant à New York ? C.G. : Je crois que j’ai be­soin de me dé­ga­ger, au moins un petit mo­ment, du re­gard des autres. J’ai en­vie d’être dans un en­vi­ron­ne­ment que je ne connais pas, où l’on ne me connaît pas et où je n’ai plus à me sou­cier du re­gard que l’on porte sur moi. Vous êtes en ana­lyse ?

C.G. : Oui, la psy m’ac­com­pagne de­puis vingt ans et ce­la joue cer­tai­ne­ment un rôle là-de­dans. Je ne vais pas pour au­tant vous dire : « Ça y est, j’ai tout com­pris, je sais ce qu’il me faut, je suis tran­quille pour les dix pro­chaines an­nées de ma vie ! » Pas du tout ! Sim­ple­ment, j’ai com­pris ce que je vou­lais au pré­sent… Et pour moi, c’est dé­jà énorme ! [Rires.] Parce que je n’ai ja­mais su être pré­sente. Je n’ai ja­mais été dans mes pompes. Mais, au­jourd’hui, je me dis que ça urge. J’ai en­vie de pro­fi­ter d’Yvan, de nos en­fants… Vous êtes en couple de­puis plus de vingt ans, vous avez trois en­fants : on ne peut pas dire que vous re­pro­dui­siez le sché­ma parental… C.G. : Mais si, dé­trom­pez-vous : on re­pro­duit le mo­dèle fa­mi­lial des pa­rents d’Yvan ! Eh oui, vous ne connais­sez que la moi­tié de moi ! [Rires.] Puis mon mo­dèle parental est po­si­tif aus­si : bien sûr, mes pa­rents se sont sé­pa­rés au bout d’une di­zaine d’an­nées, mais du­rant tout ce temps, je n’ai ja­mais dou­té de leur pas­sion l’un pour l’autre. C’est une chance d’être le fruit d’un tel amour, vrai­ment. Dans Sam­ba, il y a une scène où vous vous met­tez à hur­ler de co­lère contre l’homme qui vous at­tire. C’est très sur­pre­nant de vous voir dans cet état. La co­lère est-elle une émo­tion fa­cile pour vous ? C.G. : Pas du tout ! Ce­la me coûte beau­coup. Mais c’est le propre des ca­rac­tères calmes : quand la co­lère sort, c’est de ma­nière to­ta­le­ment dis­pro­por­tion­née ! Et j’ai du mal à m’en re­mettre en­suite, je m’en veux. Donc des scènes comme ça, j’en pro­fite à fond ! [Rires.] C’est très ca­thar­tique. Et en même temps, c’est comme si je m’étais mise à poil, je trouve ce­la très im­pu­dique.

Avez-vous l’im­pres­sion de vous mettre da­van­tage « à poil » dans ce genre de scènes que dans des scènes de sexe comme on peut en voir dans Nymphomaniac ? C.G. : C’est cer­tain. Ce­la dit, je viens de le voir, à Ve­nise, dans sa ver­sion longue, et j’aime beau­coup ce film. Mais c’était dur à re­gar­der pour moi. Pas du tout à cause des scènes de sexe ou de vio­lence. Non, je suis bien plus em­bar­ras­sée par mon corps. Sur­tout que le tour­nage se pas­sait à un mo­ment de ma vie où je ne m’ai­mais pas du tout phy­si­que­ment, j’al­lai­tais en­core, mes seins n’étaient pas vrai­ment les miens… Je me trouve hor­rible à re­gar­der ! Mais je le sa­vais en y al­lant : avec Lars, on ne cherche pas à faire « jo­li ». Pour­quoi y être al­lée, alors ?

C.G. : J’aime l’épreuve, j’ai l’im­pres­sion qu’il faut que ça coûte un peu, que ça ne peut pas être trop fa­cile. Je suis plu­tôt pa­res­seuse dans la vie et j’ai be­soin que l’on vienne me bous­cu­ler, me pous­ser dans mes re­tran­che­ments. Et il y a plein de fa­çons de le faire. Be­noît Jac­quot, par exemple, me bous­cu­lait dans le sens où il vou­lait me rendre res­pon­sable, que je sois ca­pable de dire : « C’est bon, ça me va, on peut pas­ser au plan sui­vant. » Je ne suis pas ha­bi­tuée à ce­la, moi, je suis plu­tôt du genre à obéir. Mais ce­la m’a plu, jus­te­ment parce que ce­la m’a sor­tie de mes ha­bi­tudes. Vous sen­tez-vous au­da­cieuse ? C.G. : Si l’au­dace est un mou­ve­ment en avant très spon­ta­né, très en­fan­tin, pas très lu­cide, alors oui, je m’y re­trouve. J’ose, dans le sens où je peux fa­ci­le­ment me lan­cer sans sa­voir vers où je vais, ni m’in­quié­ter des consé­quences. Mais vous sa­vez, étant de na­ture pas­sive, tout, au quo­ti­dien, me de­mande de l’au­dace : pas­ser un coup de fil, ap­pe­ler un ser­veur… [Rires.] Les choses se sont cal­mées, mais il y a quelques an­nées en­core, c’était pour moi un cau­che­mar de tra­ver­ser une salle de res­tau­rant. De le­ver les yeux, tout sim­ple­ment.

« JE SUIS PLU­TÔT

PA­RES­SEUSE DANS LA VIE, ET J’AI BE­SOIN QUE L’ON VIENNE ME

BOUS­CU­LER »

Pour­tant, au­jourd’hui en­core, les pho­tos de vous que vous va­li­dez ne vous montrent presque ja­mais de face… C.G. : C’est vrai. Je trouve ce­la in­ti­mi­dant d’adres­ser un re­gard à une ca­mé­ra ou à un ob­jec­tif. En fait, j’y ar­rive un peu plus de­puis quelque temps, sauf que, au fi­nal, je n’aime pas les pho­tos qu’il en res­sort ! Je ne m’y re­con­nais pas. Sen­tez-vous que la ti­mi­di­té pour­rait être un mé­ca­nisme de dé­fense contre un dé­sir d’ex­hi­bi­tion­nisme ?

C.G. : Oui, c’est exac­te­ment ce que je res­sens. La plu­part des gens ne com­prennent pas que l’on puisse faire ce mé­tier en étant ti­mide. Au contraire, pour moi, ce­la a tout son sens : je fais ce mé­tier « parce que » je suis ti­mide. Je pense que c’est pour ce­la que, très vite, le ci­né­ma m’est de­ve­nu vi­tal, parce qu’il ré­pond à un be­soin pro­fond de m’ex­po­ser. Et tou­jours sans ma­quillage, ce que l’on peut in­ter­pré­ter comme une re­ven­di­ca­tion de votre fier­té de vieillir…

C.G. : Oh non, pour­tant, je n’aime pas vieillir et je dé­teste voir ces traces de l’âge sur mon vi­sage. Il faut dire que c’est très dé­li­cat d’as­su­mer son âge dans une époque où « ce­la ne se fait pas », puisque dans les ma­ga­zines tout le monde es­time nor­mal de gom­mer vos rides. Pour­quoi, alors, ne vous ma­quillez-vous pas ? C.G. : Sim­ple­ment parce que j’es­saie de faire au mieux pour moi et que lorsque je suis très ma­quillée je suis très, très moche ! Sur ce plan-là, je me connais. Le rap­port au ma­quillage n’est-il pas aus­si une af­faire de trans­mis­sion mère-fille ?

C.G. : Si, c’est cer­tain. J’ai eu pour mo­dèle une mère que je ne voyais ja­mais se ma­quiller et qui m’a, d’une cer­taine fa­çon, im­po­sé le na­tu­rel. Ma fille, c’est l’in­verse : je la vois al­ler très loin, ce­la m’amuse beau­coup. Parce que moi, je n’ai pas eu le cou­rage de m’af­fir­mer sur ce plan ou de mon­trer une quel­conque op­po­si­tion à ma mère. Et c’est dom­mage, car c’est comme ce­la que l’on ap­prend à se connaître et à avoir un rap­port plus lé­ger à soi et à son image. Du coup, ce­la m’a pris du temps. Si tant est que j’y sois ar­ri­vée… Ce se­rait quoi, pour vous, être une « mère suf­fi­sam­ment bonne », se­lon l’ex­pres­sion du pé­diatre et psy­cha­na­lyste Do­nald W. Win­ni­cott ? C.G. : Fran­che­ment, j’ai l’im­pres­sion de faire plein de conne­ries en tant que mère et je ne vois pas com­ment une mère peut se dire « bonne ». Sauf, peut-être, avec les bé­bés : moi, en tout cas, c’est là que je me sens à l’aise, parce que c’est ins­tinc­tif. Mais en­suite, dès qu’ils gran­dissent, je suis ten­tée d’être dans l’ana­lyse, et c’est là que je com­mence à me ju­ger et à me faire des re­proches. Je ne suis vrai­ment pas as­sez confiante pour vivre tout ce­la pai­si­ble­ment… Je crois sa­voir que vous faites du yo­ga. Ce­la vous ai­det-il à vous dé­tendre et à prendre confiance en vous ? C.G. : J’avais lais­sé tom­ber faute de temps, mais je m’y re­mets main­te­nant. Le yo­ga m’a per­mis de prendre conscience de ma res­pi­ra­tion. Cal­mer mon souffle, j’ai du tra­vail à faire de ce cô­té-là. C’est l’un de mes pro­jets.

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