TOUS ME­NÉS PAR LE BOUT DU NEZ !

Nous sommes par na­ture ma­ni­pu­lables. Mais il y a une dif­fé­rence entre les ma­noeuvres du quo­ti­dien qui ne font pas grand mal et celles qui visent à nous do­mi­ner.

Psychologies - - DOSSIER - Par Isa­belle Taubes

Tan­dis que nous em­prun­tons les cou­loirs du mé­tro, nos na­rines sont as­saillies par de dé­li­cieuses odeurs ar­ti­fi­cielles ve­nant de crois­san­te­ries in­dus­trielles. L’eau nous vient à la bouche, une sen­sa­tion de faim s’im­pose, même si nous avons en­glou­ti un bon re­pas. Et plus éton­nant : sans même que nous l’ayons dé­ci­dé, notre sens de l’al­truisme va se ren­for­cer. Le psy­cho­logue Ro­bert Ba­ron, de l’ins­ti­tut po­ly­tech­nique Rens­se­laer, à Troy (État de New York), l’a prou­vé avec son équipe. Si un in­con­nu nous aborde, nous de­man­dant de lui faire de la mon­naie, nous se­rons trois fois plus nom­breux à ac­cé­der à sa de­mande sous l’in­fluence de ces agréables odeurs qu’en zone neutre, in­odore. En nous ren­voyant di­rec­te­ment aux jours tran­quilles et ras­su­rants de l’en­fance, elles ré­veillent à notre in­su nos en­vies d’être sym­pa­thiques, co­opé­ra­tifs et… consom­ma­teurs. Nul be­soin d’un ma­ni­pu­la­teur sour­nois pour nous in­ci­ter à des com­por­te­ments que nous n’au­rions pas spon­ta­né­ment. Nous sommes, par na­ture, ma­ni­pu­lables. Parce que notre in­cons­cient nous mène par le bout du nez. En­suite parce que nous sommes do­tés d’un cer­veau pa­res­seux qui pri­vi­lé­gie le plai­sir à la lo­gique et à la ré­flexion. Et en­fin parce que nous ne sa­vons pas ré­sis­ter aux dis­cours qui ca­ressent notre ego ou qui nous pro­mettent le bon­heur. Nous pour­rions pen­ser que la no­tion de ma­ni­pu­la­tion est vieille comme le monde. Il n’en est rien. Le mot ap­pa­raît au XVIIIe siècle et ac­com­pagne l’idée d’un in­di­vi­du maître de son des­tin et de ses dé­si­rs, fier de son moi et ja­loux de sa li­ber­té, nous rap­pelle l’his­to­rien Fa­brice d’Al­mei­da1. Et si, au XXIe siècle, elle nous semble odieuse, c’est d’abord qu’elle nous ren­voie à notre dé­pen­dance na­tu­relle vis-à-vis des autres, à notre vul­né­ra­bi­li­té fon­da­men­tale, à l’heure où les tech­niques de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel nous in­citent jus­te­ment à ne comp­ter que sur nous-mêmes. Nous ob­ser­vons d’ailleurs que le suc­cès, en li­brai­ries, d’es­sais consa­crés à la ma­ni­pu­la­tion a ac­com­pa­gné ce­lui des clas­siques du dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel.

PIÉGÉS PAR NOS EN­FANTS, NOS AMIS, NOS ANI­MAUX

La ma­ni­pu­la­tion uti­lise tout ce qui fait de nous des êtres de com­mu­ni­ca­tion et d’émo­tion. Le cha­ton qui fait ses griffes à l’aube sur les joues de son pro­prié­taire pour l’in­ci­ter à se le­ver est, dans son genre, un ma­ni­pu­la­teur : il est si mi­gnon, com­ment lui ré­sis­ter ? Les en­fants sont éga­le­ment des ex­perts quand il s’agit d’in­fluen­cer l’en­tou­rage à leur pro­fit. C’est pour­quoi Paul, 7 ans, va se re­trou­ver en pos­ses­sion d’un nou­veau jeu vidéo : il tré­pi­gnait, hur­lait pour al­ler à Dis­ney­land, alors que ses pa­rents comp­taient bien pro­fi­ter du week-end pour se re­po­ser. « D’ac­cord, leur

a-t-il lan­cé. On n’y va pas, mais à la place je veux un jouet. » Ses pa­rents ont ache­té leur re­pos do­mi­ni­cal et épon­gé leur culpa­bi­li­té avec ce jeu coû­teux. Jé­rôme, le meilleur ami de Ju­liette, 35 ans, a une re­cette mi­ra­cu­leuse pour lui em­prun­ter sa voi­ture. « Tu me la prêtes pour la se­maine ? Je dois dé­mé­na­ger et je suis trop pauvre en ce mo­ment pour louer une ca­mion­nette. » Face au re­fus de Ju­liette, la se­maine s’est ré­duite à trois jours. Sou­la­gée d’avoir ga­gné quatre jours, elle se trouve dans l’im­pos­si­bi­li­té de dire non. Et elle n’al­lait pas re­mettre en cause une vieille ami­tié pour si peu. Elle s’en veut de s’être en­core fait avoir, mais le pire pour elle se­rait d’ap­pa­raître en ma­té­ria­liste égoïste et dé­nuée d’em­pa­thie. Voi­là aus­si pour­quoi elle a pas­sé l’été avec son ex-belle-mère : elle est si seule, la pauvre, et Ju­liette se sent in­ca­pable d’as­su­mer le rôle de la mé­chante fille qui l’aban­donne.

PIÉGÉS PAR NOTRE BONNE ÉDU­CA­TION

Il est fré­quent que nous soyons piégés par un contexte par­ti­cu­lier, sans qu’au­trui ait vo­lon­tai­re­ment dé­ci­dé d’abu­ser de notre gen­tillesse. Ro­bertVincent Joule et Jean-Léon Beau­vois, cher­cheurs en psy­cho­lo­gie so­ciale, nous offrent des exemples de ser­vi­tude vo­lon­taire in­cons­ciente dans leur es­sai

La Sou­mis­sion li­bre­ment consen­tie (PUF). La plu­part d’entre nous ont dé­jà ex­pé­ri­men­té ce­lui-ci : « Vous êtes sur la plage, une femme vient po­ser sa ser­viette non loin de la vôtre, elle se désha­bille, s’al­longe. Au bout d’un mo­ment, dé­ci­dant d’al­ler se bai­gner, elle vous de­mande si ce­la vous en­nuie de sur­veiller ses af­faires en son ab­sence. For­cé­ment vous al­lez ré­pondre : “Non, ça ne me dé­range pas le moins du monde.” Car per­sonne, au­cun être un tant soit peu nor­mal, n’ose­rait dire : “Eh bien oui, ça m’en­nuie.” Parce que ça ne se fait pas, tout sim­ple­ment. »

PIÉGÉS PAR DE VRAIS MA­NI­PU­LA­TEURS PER­VERS

Les pe­tites ma­noeuvres du quo­ti­dien ne font pas grand mal. Per­sonne ne peut ju­rer n’y avoir ja­mais re­cours pour ob­te­nir ce qu’il veut. Les vrais ma­ni­pu­la­teurs, eux, cherchent à contrô­ler leur cible et à éta­blir un rap­port de do­mi­na­tion. Nous les ima­gi­nons in­ca­pables de sai­sir ce qu’est un sen­ti­ment au­then­tique. Au contraire ! D’ailleurs, le do­maine sur le­quel ils règnent en maître est l’amour. Dans Un amour sous

em­prise (Guy Tré­da­niel édi­teur), Sarah Mos­trel nous en­traîne au coeur de la pas­sion sans es­poir que nour­rit So­phie, son hé­roïne, pour Jacques. Est-il un per­vers nar­cis­sique ? Un im­puis­sant qui cherche à anéan­tir sa par­te­naire faute de réus­sir à lui don­ner du plai­sir ? Ou juste un sale type ? Une chose est sûre, c’est un ma­ni­pu­la­teur qui, en outre, n’au­rait pas pu as­ser­vir sa proie aus­si fa­ci­le­ment sans l’in­ven­tion du SMS, si pra­tique pour la sur­prendre, la lais­ser at­tendre dans le vide, la frus­trer. Nous sommes à la mer­ci de ce­lui qui pro­met de com­bler nos manques. Or, pour So­phie, Jacques re­pré­sente le grand amour qu’elle a tou­jours at­ten­du. Brillant, il sait trou­ver les mots qui font mouche. Il se­ra avec elle quand il se se­ra li­bé­ré de ses chaînes, lui jure-t-il. Le piège est ten­du. Jacques s’avance et puis re­cule. Il ins­talle une perte de re­pères. Au bout de quelques se­maines, la jeune femme n’a plus d’au­to­no­mie, mais ne s’en rend pas en­core compte. Les ma­ni­pu­la­teurs ont be­soin des ma­ni­pu­lés : c’est un jeu so­cial. Et per­sonne n’est à l’abri. Il ne fau­drait pas croire que seuls les naïfs, les cré­dules, les trop gen­tils, in­ca­pables de se pro­té­ger, soient concer­nés, même s’il semble que les per­sonnes ayant gran­di dans un cli­mat d’in­sé­cu­ri­té soient par­ti­cu­liè­re­ment ex­po­sées : ha­bi­tuées à être mal­me­nées, elles sont prêtes à croire qu’elles ne mé­ritent rien de mieux. Pour­tant, nul n’est condam­né à être la proie d’un ma­ni­pu­la­teur per­vers. Nous pou­vons ap­prendre à les re­pé­rer, à leur ré­sis­ter. Mais une pre­mière étape s’im­pose : com­prendre que nous ne sommes ja­mais aus­si bien ma­ni­pu­lés que par nous-mêmes. 1. Fa­brice d’Al­mei­da, au­teur de La Ma­ni­pu­la­tion ( PUF).

“Tu me prêtes ta voi­ture pour la se­maine ? Je dois dé­mé­na­ger et je suis trop pauvre pour louer une ca­mion­nette…”

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