« Je suis au bout du rou­leau »

Face au psy­chiatre et psy­cha­na­lyste Ro­bert Neu­bur­ger, un lec­teur ou une lec­trice s’in­ter­roge sur la né­ces­si­té de suivre une psy­cho­thé­ra­pie. Ce mois-ci : Va­nes­sa, 45 ans.

Psychologies - - SOMMAIRE - Pro­pos recueillis et ré­su­més par Aude Mé­rieux Pho­tos Bru­no Le­vy

J’ai des re­ve­nus en dents de scie de­puis vingt-cinq ans. Ce­la ne m’a pas gê­née pen­dant quinze ans parce que je voya­geais sans cesse pour des re­por­tages au bout du monde, et “foutre le camp”, c’était tout ce qui comp­tait, ex­plique Va­nes­sa. Mais au­jourd’hui il y a beau­coup moins de com­mandes et je ne m’en sors plus. C’est une des rai­sons pour les­quelles je vis mal en ce mo­ment. Soit je pleure toutes les larmes de mon corps, soit j’ex­plose parce que je prends tout pour des agres­sions. Ce qui fait que je de­viens odieuse avec tout le monde. Mon gé­né­ra­liste es­time que je suis en dé­pres­sion et m’a don­né un trai­te­ment qui ne fait pas grand-chose. Je suis au bout du rou­leau. — Vi­vez-vous seule ? lui de­mande Ro­bert Neu­bur­ger. — Je me suis fait lar­guer par l’homme avec qui j’étais de­puis deux ans, au pré­texte qu’il en avait as­sez de mes états d’âme. Au­jourd’hui, il es­saie de me rat­tra­per, mais cette re­la­tion aus­si est pro­blé­ma­tique. Oli­vier a mon âge, il est agri­cul­teur et vit sous la coupe de son père de­puis tou­jours. Quand je l’ai ren­con­tré, je n’ai pas réa­li­sé à quel point nos exis­tences étaient dif­fé­rentes. Moi qui suis ci­ta­dine, pa­ri­sienne, qui me suis dé­ga­gée du poids pa­ren­tal très jeune, je me re­trouve avec quel­qu’un qui obéit à son père et a une vie ru­rale étri­quée, même s’il aime son mé­tier. — Com­ment l’avez-vous ren­con­tré ? — En fai­sant des pho­tos ! Je suis peut-être tom­bée sous le charme d’un cer­tain “exo­tisme” dont j’ai bien vu les li­mites, mais j’ai cru pou­voir pas­ser outre. — Quelle a été votre vie af­fec­tive avant lui ? — J’ai vé­cu six ans avec un homme que j’ai quit­té par las­si­tude, en­suite il n’y a rien eu pen­dant dix ans si­non des aven­tures sans len­de­main. Avec Oli­vier, pour qui j’ai quit­té Pa­ris et me suis ins­tal­lée en Au­vergne – pas sous le même toit parce qu’il ha­bite dans sa ferme et moi en ville –, j’ai eu l’im­pres­sion que ça al­lait mar­cher. J’ai été sé­duite par son mode de vie, sa pas­sion pour la terre, sans me rendre compte qu’au quo­ti­dien c’est très rou­ti­nier, à l’an­ti­thèse de ce que je suis. — Vous avez donc voya­gé pen­dant la pre­mière par­tie de votre vie ? — Jus­qu’à il y a cinq, six ans, j’ai voya­gé par­tout dans le monde pour faire des re­por­tages pho­tos des­ti­nés à la presse et à l’édi­tion.

“Je me de­mande si vous n’êtes pas en train de re­trou­ver cette so­li­tude d’en­fant qui était dure, mais in­té­res­sante aus­si” Ro­bert Neu­bur­ger

— Avez-vous de la fa­mille ? — Oui, mais de très mau­vaises re­la­tions avec elle. Je vois mon père une fois tous les deux ans, et c’est un ef­fort car on ne s’est ja­mais en­ten­dus. Dé­jà, en­fant, j’étais en ré­volte et pi­quais des co­lères. Mon père me flan­quait de­hors, dans le jar­din, et fer­mait la porte. Un psy m’a dit un jour : “Il vous a en­fer­mée de­hors.” Et de­puis, je cours le monde. Quand je rentre, ça ne va pas. Ma mère est morte quand j’avais 30 ans, mais je ne m’en­ten­dais pas plus avec elle. On m’a mise en pen­sion à 10 ans pour me ca­ser quelque part, donc, en fait, j’ai quit­té la fa­mille à 10 ans et n’y suis ja­mais vrai­ment re­tour­née. Et il y a deux ans, je tombe amou­reuse d’un homme qui vit avec son père et un poids fa­mi­lial énorme ! — Avez-vous pen­sé que vous al­liez le chan­ger ? — Non, je pense que je n’ai pas pris la me­sure. Au dé­but, tout me pa­rais­sait idyl­lique. C’était La Pe­tite Mai­son dans la prai­rie. Puis avec le temps j’ai réa­li­sé que nous étions aux an­ti­podes. Lui ne quit­te­ra ja­mais sa terre et, de mon cô­té, vivre en pro­vince est très dif­fi­cile pour mon mé­tier. — Au fond, cette dif­fé­rence qui vous a fas­ci­née de­vient lourde à por­ter… Vos re­por­tages pou­vaient-ils être dan­ge­reux ? — Par­fois, oui. Il m’est ar­ri­vé d’al­ler sur des ter­rains de conflit. Mais j’y trou­vais mon compte car il fal­lait être sur la brèche, ra­pide, ef­fi­cace, et j’aime ça. Alors que la vie d’Oli­vier est d’une telle rou­tine avec, en plus, le poids des men­ta­li­tés ! C’est in­croyable qu’il m’ait fal­lu deux ans pour m’en rendre compte… — Je la trouve as­sez co­hé­rente, cette his­toire. Tom­ber amou­reuse d’un agri­cul­teur quand vous aviez l’ha­bi­tude de cou­rir le monde, c’est aus­si une prise de risque ! — Ce n’est pas faux. Je me rends compte que je re­cherche tou­jours des si­tua­tions ex­tra­or­di­naires. À 17 ans, je suis par­tie six mois dans le dé­sert. Dès l’en­fance je vou­lais “vivre des aven­tures”. Et dans mes re­la­tions avec les hommes, il faut tou­jours aus­si que ce soit un peu ex­tra­or­di­naire. — Pour­quoi voyez-vous si peu votre père ? — C’est un écri­vain qui vit dans sa bulle et ne veut sur­tout pas qu’on le dé­range. En­fant, dès que j’étais pé­nible, il cé­dait à mes ca­prices pour avoir la paix. Et comme mon goût c’était de fi­cher le camp et que ce­la ar­ran­geait bien mes pa­rents, je suis tou­jours beau­coup par­tie, en co­lo, dans des voyages lin­guis­tiques. J’étais tout le temps par­tie. — D’une cer­taine fa­çon, vous avez été lar­guée as­sez tôt… Du coup, vous avez dû ap­prendre à vous faire exis­ter vous-même. — Oui. Je me sou­viens quand je par­tais, en­fant, du sen­ti­ment d’être seule et de ne pou­voir comp­ter sur per­sonne. C’est dur d’être lar­guée dans le monde quand on est jeune. Au­jourd’hui, j’ai une telle ca­ra­pace que je n’ai plus peur de rien. For­cé­ment, j’ai vain­cu mes peurs

à 10 ans. Et je me sou­viens que c’était un sou­la­ge­ment de quit­ter la mai­son. J’étais presque plus en dan­ger chez eux que de­hors. Je suis par­tie à l’autre bout du monde pour pou­voir res­pi­rer ! — Ce que je suis en train de me dire, c’est qu’en ce mo­ment vous faites la même chose. Quand vous me dites que vous êtes “odieuse avec tout le monde”, je me de­mande si vous n’êtes pas en train de re­trou­ver cette so­li­tude avec vous-même qui était dure, mais in­té­res­sante aus­si… Il s’agit en­core d’un dé­fi : suis-je fi­chue de me faire exis­ter moi-même mal­gré les dif­fi­cul­tés fi­nan­cières et sen­ti­men­tales ? Parce que cette si­tua­tion, c’est ce que vous connais­sez le mieux, fi­na­le­ment. — Être seule avec moi-même ? Oui. Je pré­fé­re­rais être à deux, mais il est sûr qu’en ce mo­ment j’ai à nou­veau en­vie de fi­cher le camp, d’al­ler m’ins­tal­ler ailleurs et de re­par­tir de zé­ro. — C’est ça. Comme à 10 ans. Ce­la a été un mode de sur­vie. À cer­tains mo­ments de votre vie, vous avez be­soin de vous confron­ter à vous-même, ce que n’a ja­mais fait votre ami, res­té col­lé à son père… Je pense qu’il a été sé­duit par ce­la chez vous, mais qu’à un cer­tain mo­ment il a sen­ti le dan­ger. — Mais au­jourd’hui, à cet égard, j’ai des crises d’an­goisse énormes. Dois-je consul­ter ou non ? Il me semble que oui. — Cette an­goisse est com­pré­hen­sible car vous êtes con­fron­tée à une crise vi­tale dif­fi­cile. Ce sont des choix pas com­modes. Ce se­rait une bonne chose de voir un thé­ra­peute, à condi­tion qu’il soit so­lide et pas trop nor­ma­tif. Quel­qu’un qui com­prenne votre che­min. — Es­ti­mez-vous que je sois en dé­pres­sion ? — Je n’ap­pel­le­rais pas ce­la une dé­pres­sion, mais une crise vi­tale. Il y a des gens qui y échappent toute leur vie parce qu’ils s’ar­rangent pour faire pro­fil bas tout du long, sauf qu’ils n’ont pas vé­cu. Et puis il y a ceux qui prennent des risques et se re­trouvent un jour le bec dans l’eau face à des si­tua­tions très dif­fi­ciles, ce qui est votre cas. Une crise vi­tale, ce n’est pas une pa­tho­lo­gie, c’est une réa­li­té. Vous êtes obli­gée de re­voir pas mal de vos pa­ra­mètres et d’en re­di­men­sion­ner cer­tains. Pour moi, le mot crise n’est pas du tout né­ga­tif. Ce­la si­gni­fie que le pas­sé n’est plus là, et que le fu­tur, on ne sait pas en­core où il est. » Pour des rai­sons de confi­den­tia­li­té, le pré­nom et cer­taines in­for­ma­tions per­son­nelles ont été mo­di­fiés. Ro­bert Neu­bur­ger est l’au­teur, entre autres, de Pre­mière Séance, faut-il al­ler chez le psy ? (Po­cket) et des Fa­milles qui ont la tête à l’en­vers, re­vivre après un trau­ma­tisme fa­mi­lial (Odile Jacob).

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“Il est sûr qu’en ce mo­ment j’ai à nou­veau en­vie de fi­cher le camp, d’al­ler m’ins­tal­ler ailleurs et de re­par­tir de zé­ro” Va­nes­sa

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