Les contes de la fée Hal­mos

Des pan­toufles mé­chantes, des larmes sa­crées, des gi­rafes pliables, des ar­moires peu­plées de diables fur­tifs… Bien­ve­nue au pays des To­bo­bo­tos et d’Uru­bu­ru, pe­tit gar­çon tendre et so­li­taire, tra­ver­sé par l’an­goisse, les en­vies mais aus­si les bon­heurs de so

Psychologies - - SOMMAIRE -

« De­puis qu’il était pe­tit, Uru­bu­ru avait peur la nuit. Si peur que dès que le soir tom­bait il se met­tait à trem­bler en pen­sant à ce qui al­lait se pas­ser : on al­lait l’en­voyer se cou­cher et le drame al­lait re­com­men­cer ! Si­tôt la lu­mière éteinte, de drôles de bruits vien­draient du plan­cher. Près de la fe­nêtre, à cô­té de la table, quelque chose se met­trait à bou­ger.

Comme tous les soirs l’ar­moire fi­ni­rait par grincer et Uru­bu­ru, ca­ché sous ses cou­ver­tures, en­ten­drait les cris des diables prêts à s’en échap­per pour lui sau­ter des­sus. Il sor­ti­rait un peu la tête pour es­sayer de voir les diables et là, comme d’ha­bi­tude, à l’en­droit où dans la jour­née il y a le fau­teuil, un rai de lu­mière ap­pa­raî­trait et en­tre­pren­drait de sau­ter par­tout dans la pièce comme un feu fol­let.

Uru­bu­ru avait sou­vent sup­plié qu’on laisse dans sa chambre une lampe al­lu­mée, mais per­sonne n’avait ac­cep­té. On s’était même mo­qué de lui : “Uru­bu­ru, à ton âge, on n’a plus peur du noir !” Sa mère était ve­nue plu­sieurs fois le voir. Chaque fois elle avait éclai­ré la pièce, la lui avait mon­trée et avait conclu : “Tu vois bien qu’il n’y a rien, Uru­bu­ru, dors !” Son père lui-même s’était dé­pla­cé et il avait pris une grosse voix pour dire : “Voyons Uru­bu­ru, tu es un gar­çon ! Les gar­çons n’ont pas peur, que je sache… Dors !”, et comme Uru­bu­ru al­lait par­ler, il avait ajou­té : “Et puis laisse-moi tra­vailler, tu ima­gines bien que j’ai des choses plus ur­gentes à ré­gler !”, et là, c’est drôle, sa voix avait chan­gé. Il n’avait plus du tout l’air de jouer…

De­puis, Uru­bu­ru se sen­tait hon­teux. Il n’osait plus rien de­man­der, car il se di­sait que per­sonne ne le croi­rait s’il ra­con­tait la vérité : que les diables se sauvent quand ils voient de la lu­mière ou quand ils en­tendent une grande per­sonne ar­ri­ver. Et les diables, qui sa­vaient bien que per­sonne ne dé­fen­drait Uru­bu­ru, s’en don­naient à coeur joie : ils lui frô­laient la joue, ils fai­saient des cou­rants d’air pour faire bou­ger ses che­veux, ils se dé­brouillaient pour que ses pieds le piquent et le grattent alors qu’il n’osait pas bou­ger… Bref. Ils ne sa­vaient plus quoi in­ven­ter !

La vie conti­nua ain­si long­temps, et pour Uru­bu­ru chaque soir le cau­che­mar se ré­pé­tait. Il avait si peur et il se sen­tait tel­le­ment aban­don­né qu’un beau jour il dé­ci­da de s’en al­ler : il al­lait quit­ter la mai­son. Il al­lait par­tir vivre ailleurs, dans un en­droit où il n’y au­rait plus d’ar­moire et plus de diables des ar­moires. Il n’y avait pas d’autre so­lu­tion.

Il mit au point un plan : il lui fal­lait s’éloi­gner sans que ses pa­rents soient au cou­rant, mais sans non plus éveiller les soup­çons des diables de l’ar­moire. Car les diables des ar­moires ne sont pas seu­le­ment très mé­chants. Ils sont aus­si très ma­lins. Quand ils com­prennent que leur vic­time va leur échap­per, ils font en sorte de l’em­pê­cher de se sau­ver. Uru­bu­ru prit donc la dé­ci­sion de s’en­fuir un ma­tin en fai­sant sem­blant d’al­ler comme tous les jours à l’école. Il au­rait un goû­ter dans son sac, et pour le reste, on ver­rait bien ce qui se pas­se­rait… Le jour choi­si, il mit ses chaus­sures les plus so­lides, dit “au re­voir” comme tous les ma­tins et par­tit.

Il mar­cha long­temps, long­temps. Il avait faim, mais il ne vou­lait pas man­ger son goû­ter tout de suite, car il sa­vait bien qu’en­suite il n’au­rait plus rien. De temps en temps, quand ses pieds lui fai­saient trop mal, il s’ar­rê­tait sur le bord du che­min pour se re­po­ser. Il se sen­tait de plus en plus fa­ti­gué et de plus en plus in­quiet. Et il se ren­dait compte que le so­leil dé­cli­nait et que la nuit al­lait tom­ber… Il com­men­ça à trem­bler : il était tout seul dans la fo­rêt, sans rien. Il ne sa­vait même pas où il était. Et si les diables de l’ar­moire l’avaient sui­vi ? Et s’ils at­ten­daient la nuit pour se ven­ger et lui tom­ber des­sus ? Heu­reu­se­ment, les diables ne se mon­trèrent pas et Uru­bu­ru s’en­dor­mit sur un tas de feuilles.

Au pe­tit ma­tin, il fut ré­veillé par le contact de quelque chose d’hu­mide sur sa joue. Il ou­vrit les yeux et sur­sau­ta : une grosse masse grise était de­vant lui. Ef­frayé, il pous­sa un cri, mais il en­ten­dit une voix grave qui lui di­sait : — N’aie pas peur, en­fant, je suis un Rhinocéros. Tu as dor­mi sur mon ter­ri­toire et je viens de te trou­ver en fai­sant ma pro­me­nade de la ma­ti­née. Qui es-tu ? — Je m’ap­pelle Uru­bu­ru, ré­pon­dit Uru­bu­ru. Je viens du pays des To­bo­bo­tos. — Que fais-tu, tout seul, à cette heure ? — Je suis par­ti de chez moi, dit Uru­bu­ru en pleu­rant un peu car il avait confiance. — Tu es par­ti pour­quoi ? Uru­bu­ru hé­si­ta. Al­lait- il dire son se­cret ? Et si le Rhinocéros, lui aus­si, se mo­quait de lui ?… — Je suis par­ti à cause des diables de l’ar­moire, dit ti­mi­de­ment Uru­bu­ru. — Il y en a donc chez vous aus­si ? s’ex­cla­ma le Rhinocéros.

Uru­bu­ru fut stu­pé­fait : ain­si, quel­qu’un sa­vait ! Tout à coup, il se sen­tait ras­su­ré : en­fin quel­qu’un le croyait ! — Ils viennent toutes les nuits dans l’ar­moire et per­sonne ne veut me croire. — Je sais, dit le Rhinocéros. Les diables des ar­moires sont très ma­lins. Ils passent leur vie à em­bê­ter les en­fants et ils font en sorte que les grandes per­sonnes ne les voient ja­mais. Mais tu ne peux pas res­ter là. Il faut que tu rentres chez toi. — Je ne peux pas, dit Uru­bu­ru en san­glo­tant, je ne veux pas re­trou­ver les diables. C’est trop ter­rible. Ce n’est pas pos­sible. — Écoute, Uru­bu­ru, dit le Rhinocéros, qui par­lait avec sa voix grave, calme-toi. Je vais t’ai­der. Un de mes an­cêtres, le grand Rhinocéros II, a chas­sé au­tre­fois de notre pays – du pays des Rhinocéros – les diables des ar­moires. De­puis, chaque Rhinocéros a hé­ri­té du pou­voir de les chas­ser. Je vais te rac­com­pa­gner chez toi. Je vais al­ler dans ta chambre, à l’en­droit où il y a ton ar­moire et, là, je pen­se­rai très fort à mon an­cêtre. Ce­la me fe­ra pleu­rer. Je dé­po­se­rai deux de mes larmes dans l’ar­moire et les diables se­ront chas­sés. — For­mi­dable ! dit Uru­bu­ru en sau­tant de joie. Puis il se ra­vi­sa et se rem­bru­nit. — Mais ça ne va pas du tout ! Il se re­mit à pleu­rer. — Ça ne va pas du tout ! Vous ne pour­rez pas res­ter chez moi. Mes pa­rents ne vou­dront ja­mais. Et quand vous se­rez par­ti, les diables pour­ront re­ve­nir. Ils ver­ront bien que je suis à nou­veau tout seul. — Mais non, Uru­bu­ru, dit cal­me­ment le Rhinocéros, ça ne se pas­se­ra pas comme ça. Il po­sa une patte sur l’épaule d’Uru­bu­ru. — Écoute bien, je vais te dire quelque chose d’im­por­tant. Avant de par­tir de chez toi, je dé­po­se­rai deux autres de mes larmes dans ta main. Tu la fer­me­ras très fort et tu gar­de­ras les larmes comme ça, bien ca­chées, jus­qu’au soir. Quand la nuit se­ra tom­bée, tu sor­ti­ras et tu iras te pla­cer, de­hors, juste sous la lune. Tu ou­vri­ras dou­ce­ment ta main de fa­çon que l’un de ses rayons vienne frap­per mes larmes et là, tu ver­ras, tout à coup, elles de­vien­dront du cris­tal. Tu n’au­ras plus alors qu’à les at­ta­cher au­tour de ton cou avec l’herbe sa­crée que je vais te don­ner, et à par­tir de cet ins­tant tu pour­ras toi aus­si chas­ser les diables des ar­moires. Grâce à mes larmes, à la lune et à l’herbe sa­crée, tu au­ras le pou­voir des Rhinocéros !

Le Rhinocéros rac­com­pa­gna Uru­bu­ru. Il al­la sans pro­blème jus­qu’à sa chambre (car il avait aus­si le pou­voir de se rendre in­vi­sible) et tout se pas­sa comme il l’avait dit. Uru­bu­ru ne re­vit ja­mais le Rhinocéros, mais il gar­da les larmes de cris­tal au­tour de son cou.

La chose se sut très vite chez les en­fants et tous prirent l’ha­bi­tude de ve­nir le cher­cher chaque fois qu’un diable était si­gna­lé dans une ar­moire. Les diables des ar­moires, pour qui la vie de­ve­nait dé­ci­dé­ment trop com­pli­quée, ju­gèrent plus sage de quit­ter le pays et les en­fants, pour fê­ter l’évé­ne­ment, dé­ci­dèrent que dé­sor­mais le jour an­ni­ver­saire de leur dé­part se­rait jour de fête se­crète et sa­crée. Ils la nom­mèrent “Fête du Rhinocéros” en sou­ve­nir de leur bien­fai­teur. C’est une fête in­con­nue des pa­rents. Elle a lieu chaque an­née le 32 fé­vrier. Ce jour-là, chaque en­fant du pays des To­bo­bo­tos dé­pose une larme dans son ar­moire, et, en fer­mant les yeux, pense très fort aux Rhinocéros et à tous les en­fants qui, de par le monde, ont peur du noir. »

Albin Mi­chel, 56 p., 19,60 €, en li­brai­ries le 4 oc­tobre.

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