Les nou­veaux vi­sages de la haine

Psychologies - - SOMMAIRE - CAROLIN EMCKE Jour­na­liste al­le­mande née en 1967, doc­teure en phi­lo­so­phie, elle a été re­por­ter de guerre pour l’heb­do­ma­daire d’in­ves­ti­ga­tion Der Spie­gel entre 1998 et 2006. El­sa Go­dart

« Quelque chose a chan­gé en Al­le­magne. On hait dé­sor­mais ou­ver­te­ment et sans ver­gogne. Par­fois avec un sou­rire, par­fois sans, mais trop sou­vent sans au­cune honte. Les lettres de me­naces, qui ont tou­jours exis­té sous leur forme ano­nyme, portent au­jourd’hui l’adresse et la si­gna­ture de l’ex­pé­di­teur. » C’est le constat de la jour­na­liste-phi­lo­sophe Carolin Emcke, qui tente de dé­voi­ler les nou­veaux vi­sages de la haine dans notre so­cié­té contem­po­raine. Elle ex­plique com­ment au­jourd’hui on « hait in­dis­tinc­te­ment », ren­dant l’autre in­vi­sible. « Les in­vi­sibles, ceux qui passent in­aper­çus dans la so­cié­té, n’ap­par­tiennent à au­cun “nous”. Leur pa­role est in­au­dible, leurs gestes sont igno­rés. » In­vi­sible, l’autre n’est plus. La haine, c’est aus­si cette « in­quié­tude » sur­gie outre-Rhin – qui trouve sa re­pré­sen­ta­tion em­blé­ma­tique dans l’émer­gence des be­sorgte Bür­ger, lit­té­ra­le­ment les « ci­toyens in­quiets » (face aux mi­grants, en par­ti­cu­lier). Ce mou­ve­ment s’est dé­chaî­né sur les ré­seaux so­ciaux et dans des ma­ni­fes­ta­tions, dis­si­mu­lant un dé­goût de l’autre sous cou­vert de cette in­quié­tude. Or, il est clair que ces per­sonnes « haïssent les im­mi­grants, dia­bo­lisent les mu­sul­mans… re­jettent ceux qui ont une ap­pa­rence, des amours, une foi ou des convic­tions dif­fé­rentes des leurs », as­sure la phi­lo­sophe, qui ajoute : « Le “ci­toyen in­quiet” est in­tou­chable. » Pour elle, la haine des femmes, des Juifs, des « mé­créants », des Noirs, des ho­mo­sexuels, des ré­fu­giés… est un élé­ment de des­truc­tion de la so­cié­té. Pour au­tant, pas ques­tion d’éga­li­té ab­so­lue, autre ma­nière de re­ven­di­quer une forme de « pu­re­té » dan­ge­reuse. Au contraire, il s’agit de re­con­naître « l’homme au plu­riel » dont parle si bien Han­nah Arendt dans Condi­tion de l’homme

mo­derne ( Po­cket). « Nous sommes tous pa­reils, c’est-à- dire hu­mains, sans que ja­mais per­sonne ne soit iden­tique à un autre homme ayant vé­cu, vi­vant ou en­core à naître. »

« Les loups sont de re­tour », de Rai­ner Opol­ka, à Pots­dam, en Al­le­magne, en avril 2016. À tra­vers cette ex­po­si­tion, le sculp­teur a vou­lu at­ti­rer l’at­ten­tion sur les dan­gers de la xé­no­pho­bie.

Contre la haine de Carolin Emcke, Seuil, 224 p., 17 €.

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