“Je me suis bat­tue, avec mon fils, contre sa pho­bie sco­laire”

Que faire quand, du jour au len­de­main, son en­fant re­fuse de se le­ver pour al­ler à l’école ? Que pen­ser, que croire, à qui en par­ler ? Il y a trois ans, Ma­rie a dé­cou­vert ce trouble an­xieux avec l’un de ses fils. Elle ra­conte.

Psychologies - - LE RÉCIT - Pro­pos recueillis par Anne Laure Gan­nac – Pho­to Ed Al­cock

« AVEC DU RE­CUL, JE DI­RAIS QUE LES PRE­MIERS SIGNES SE SONT MA­NI­FES­TÉS DÈS LE PRI­MAIRE.

Pierre était un en­fant doué en classe et très so­ciable, mais il ren­trait le soir en se plai­gnant de vio­lents maux de tête. On a consul­té un pé­diatre, qui n’a rien diag­nos­ti­qué et lui a juste conseillé un peu de re­pos. J’ai ré­duit ses ac­ti­vi­tés ex­tra­s­co­laires. Puis il est en­tré au col­lège, le même que ce­lui où était sco­la­ri­sée sa soeur aî­née, très ré­pu­té. La sixième s’est bien pas­sée, Pierre était por­té par l’éner­gie d’être en­fin “au col­lège” ! En cin­quième, il a fi­ni son pre­mier tri­mestre épui­sé. Et les va­cances n’ont pas suf­fi à le re­mettre d’aplomb. Dès jan­vier, il ne pou­vait plus se le­ver le ma­tin. J’avais beau le se­couer, ti­rer ses draps, il res­tait comme une brique dans son lit. Je n’avais pas d’autre choix que de par­tir au tra­vail, en le lais­sant là avec la nou­nou.

J’ai d’abord cru à une ma­la­die grave, une tu­meur au cer­veau. Nous avons consul­té plu­sieurs mé­de­cins, ef­fec­tué des prises de sang, une IRM, un élec­troen­cé­pha­lo­gramme… Rien. Puis nous avons pris ren­dez-vous avec un psy­chiatre. Sur le che­min, Pierre a fait une crise ter­rible, pleu­rant dans la voi­ture, s’en­fuyant dans la rue dès que nous nous étions ga­rés. Nous avons dû le por­ter jus­qu’au ca­bi­net. Là, nous avons été ac­cueillis par un psy de très mau­vaise hu­meur qui nous a ba­lan­cés : “Mais il est pho­bique, votre fils !” Et ça a fait “tilt” dans ma tête. Je n’avais ja­mais en­ten­du par­ler de pho­bie sco­laire, mais j’ai com­pris que l’épui­se­ment de Pierre n’était pas dû à un pro­blème phy­sique, plu­tôt à un re­jet de l’école. En ren­trant, j’ai cher­ché sur In­ter­net des in­for­ma­tions et trou­vé une as­so­cia­tion, Pho­bie sco­laire [ lire en­ca­dré p. 87], à la­quelle j’ai en­voyé un mes­sage. Le soir même, un de ses membres m’ap­pe­lait et m’ex­pli­quait ce qu’était cette ma­la­die, que faire… Ce­la m’a ras­su­rée.

Ce n’est pas une ma­la­die re­con­nue, on ne peut pas ob­te­nir de cer­ti­fi­cat mé­di­cal pour jus­ti­fier les ab­sences d’un en­fant. Il a donc fal­lu que nous gé­rions seuls la re­la­tion à l’école : “Dé­so­lée, il est fa­ti­gué, il ne va pas bien au­jourd’hui”, idem le len­de­main… Le col­lège nous connais­sait et nous fai­sait

confiance. Mais beau­coup de pa­rents vivent seuls avec leur en­fant, loin de l’école, et n’ont pas le temps ou les mots pour dis­cu­ter avec les res­pon­sables d’éta­blis­se­ment. Or, après quelques se­maines d’ab­sence, l’école lance une alerte au­près des ser­vices so­ciaux et un cycle in­fer­nal peut s’en­clen­cher.

Les membres de l’as­so­cia­tion m’ont par­lé des dif­fé­rentes causes pos­sibles de pho­bie sco­laire. D’abord, har­cè­le­ment des ca­ma­rades ou d’un pro­fes­seur. J’ai me­né l’en­quête au col­lège, j’ai in­ter­ro­gé mon fils, je n’ai rien trou­vé. Autre pos­si­bi­li­té : des dif­fi­cul­tés d’ap­pren­tis­sage. Ce­la n’a ja­mais été son cas. Un choc émo­tion­nel ? Il y avait bien eu le dé­cès de son ar­rière-grand-mère peu avant, mais il sem­blait peu pro­bable que ce­la l’ait at­teint avec une telle vio­lence. En­fin, il y a le cas des en­fants à haut po­ten­tiel. J’ai tou­jours pen­sé qu’il était très in­tel­li­gent, mais com­bien de pa­rents ont ce sen­ti­ment ?

En at­ten­dant de trou­ver les causes, la vie doit conti­nuer. Mais al­ler au bu­reau en sa­chant que son en­fant est au fond de son lit comme une pierre, ce­la vous casse les jambes pour toute la jour­née. Et vous culpa­bi­li­sez : qu’est-ce que j’ai fait ? Ou pas fait ? Pour­quoi n’ai-je pas prê­té da­van­tage at­ten­tion aux pre­miers signes ? Et puis, avoir un en­fant qui ne va pas à l’école, c’est très os­tra­ci­sant so­cia­le­ment. Fa­mille, amis, per­sonne ne com­prend : “En­fin, il faut le for­cer ! C’est un ca­price !”

NOUS AVONS CONSUL­TÉ PLU­SIEURS PÉDOPSYCHIATRES. MON FILS A FAIT UNE CRISE

ter­rible avant les deux pre­miers ren­dez-vous, pour évi­ter de s’y rendre. Puis, au troi­sième, sans que je sache pour­quoi, la spé­cia­liste lui a plu. Il a ac­cep­té d’en­ta­mer avec elle un sui­vi heb­do­ma­daire. Il faut sa­voir que nous avions beau­coup de mal à par­ler de tout ce­la avec lui. Il était trop dé­bor­dé par l’an­xié­té pour pou­voir nous ex­pli­quer ce qu’il res­sen­tait. Par­fois, je le ta­qui­nais en lui de­man­dant de quoi il par­lait avec sa psy, je n’ai ja­mais rien su. Mais c’était ras­su­rant de pen­ser qu’il y avait une per­sonne à la­quelle il pou­vait dire ce qu’il vi­vait.

Pa­ral­lè­le­ment, nous lui avons fait pas­ser un test de QI qui a ré­vé­lé un pro­fil dys­har­mo­nique : Pierre a cer­tains items très su­pé­rieurs à la moyenne et d’autres moyens. Je me suis rac­cro­chée à ce bi­lan, que j’ai don­né au col­lège en leur ex­pli­quant qu’il était sui­vi par un psy. Nous avons ain­si pu faire ac­cep­ter qu’il n’aille en cours que deux ou trois heures par se­maine. Pa­ral­lè­le­ment, sa psy­chiatre lui a pres­crit des an­ti­dé­pres­seurs. J’y étais peu fa­vo­rable, mais il faut ad­mettre que ce­la l’a ra­pi­de­ment apai­sé.

IL FAL­LAIT ÉGA­LE­MENT GÉ­RER LES TEN­SIONS AVEC SES FRÈRES ET SA SOEUR.

Par chance, mon ma­ri et moi avons tout de suite été so­li­daires, ce n’est pas tou­jours le cas dans les fa­milles. Son grand frère, étu­diant, était de­ve­nu très agres­sif avec lui, comme si ce­la l’avait re­plon­gé dans une am­biance sco­laire qu’il avait dé­tes­tée mais à la­quelle il s’était sou­mis. Il nous re­pro­chait d’être lâches avec lui. Sa grande soeur, qui, elle, se sent bien dans l’éta­blis­se­ment et a de très bons ré­sul­tats, était gê­née par l’at­ti­tude hors norme de son frère. Quant à son pe­tit frère, qui le re­garde comme un de­mi-dieu, il ne com­pre­nait pas : pour­quoi irait-il à l’école si Pierre n’y al­lait pas ? Il a lui aus­si re­fu­sé de se le­ver pour al­ler en classe, et on a par­fois cé­dé… Bon an mal an, Pierre a fi­ni sa cin­quième et a été ad­mis en classe su­pé­rieure. Nous avons né­go­cié, avec lui et l’école, un pro­gramme in­di­vi­dua­li­sé pour l’an­née sui­vante : il irait à cer­tains cours et sui­vrait les autres ma­tières via le Cned [Centre na­tio­nal d’enseignement à dis­tance, ndlr]. Nous sommes par­tis en va­cances confiants : les mé­di­ca­ments lui avaient per­mis de re­trou­ver un cycle de som­meil ré­gu­lier, il sem­blait tran­quilli­sé. Sauf qu’à la ren­trée Pierre n’a pas res­pec­té son “contrat” : il n’al­lait pas au col­lège. Du cô­té de l’éta­blis­se­ment, ce­la ne pas­sait plus. Nous avons dé­ci­dé de lui faire suivre sa sco­la­ri­té ex­clu­si­ve­ment au Cned. Cette an­née de qua­trième a avan­cé, ca­hin­ca­ha ; sa vie so­ciale a été ré­duite au mi­ni­mum mal­gré nos ef­forts pour l’ai­der à ren­con­trer des amis. Par­fois, il pas­sait des heures en­fer­mé dans les toi­lettes ou dans son lit, re­plié sur lui. Tou­te­fois, Pierre ar­ri­vait à suivre le pro­gramme par cor­res­pon­dance et est pas­sé en troi­sième. Il a même ar­rê­té les mé­di­ca­ments. Mais que faire pour l’an­née sui­vante ?

NOUS AVONS REN­CON­TRÉ LES RES­PON­SABLES DE PLU­SIEURS ÉTA­BLIS­SE­MENTS.

L’un, près de chez nous, nous a plu. Il n’a pas du tout la ré­pu­ta­tion du pré­cé­dent, mais j’y ai dé­cou­vert une équipe à l’écoute, com­pré­hen­sive. Pierre a re­pris peu à peu le che­min de l’école, il a cu­mu­lé beau­coup d’ab­sences les pre­miers mois, mais les en­sei­gnants ne lui fai­saient pas de re­marque. Au contraire, j’ai eu un ap­pel de la di­rec­tion me di­sant qu’ils étaient sa­tis­faits de lui et me de­man­dant s’il al­lait mieux, à la mai­son. Je n’en re­ve­nais pas ! Cet en­vi­ron­ne­ment a beau­coup joué dans le re­gain de confiance de Pierre. Et dans le nôtre, en tant que pa­rents.

Ra­con­té ain­si, ce che­mi­ne­ment peut sem­bler as­sez simple et li­néaire. En vérité, ce fut très chao­tique. Du­rant plus de deux ans, nous n’avons ja­mais re­çu un seul con­seil de la part

du pre­mier éta­blis­se­ment, ni même de la psy qui sui­vait Pierre. Et quand nous de­man­dions l’avis de “spé­cia­listes”, ils nous di­saient : ne dé­sco­la­ri­sez pas votre fils, ne le chan­gez pas d’éta­blis­se­ment. Mais ces grandes règles ne valent pas pour tous les en­fants. Le manque d’in­for­ma­tion et de sou­tien sur la pho­bie sco­laire est in­ima­gi­nable. Or, c’est vrai­ment une épreuve !

Au­jourd’hui, je reste exi­geante vis-à-vis de la sco­la­ri­té de mes en­fants parce que je veux qu’ils in­tègrent les no­tions en­sei­gnées, mais je mets bien moins de pres­sion. Ob­te­nir les meil- leures notes ou al­ler dans les meilleurs éta­blis­se­ments n’est pas un ob­jec­tif va­lable pour tous. La grande soeur de Pierre a cet es­prit, lui a une tout autre sen­si­bi­li­té. Comme je lui ai dit un jour : “Tu nous as fait vivre une crise, mais c’est aus­si une ri­chesse, car tu nous as per­mis de mieux connaître et de mieux écou­ter la sen­si­bi­li­té de cha­cun, frères, soeur, pa­rents.” L’école est un lieu de vie cen­tral pour un en­fant. C’est son plus puis­sant le­vier pour at­ti­rer notre at­ten­tion. D’une cer­taine fa­çon, Pierre a eu le courage de l’ac­ti­ver. Ré­vé­ler sa fra­gi­li­té a été sa force. »

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