L’AU­TOP­SY

Je veux tou­jours avoir le der­nier mot

Psychologies - - SOM­MAIRE - Par Ch­ris­tine La­miable Illustration Éric Gi­riat

QUAND SON CONJOINT COM­MENCE À DIS­CU­TER

LORS DE RE­PAS FA­MI­LIAUX, Lé­na se crispe. « Je sais com­ment ce­la va se pas­ser. Il dé­ve­loppe ses ar­gu­ments sur un match de foot ou sur l’at­ti­tude d’une per­sonne. Et la conver­sa­tion avec son in­ter­lo­cu­teur se pro­longe à coups de “Oui, mais…”. Je ne com­prends pas qu’il soit in­ca­pable de lâ­cher prise. » Ceux qui veulent tou­jours avoir le der­nier mot pro­voquent sou­vent de l’aga­ce­ment chez leur en­tou­rage. Mais Ju­liette Al­lais1, psy­cha­na­lyste trans­gé­né­ra­tion­nelle, rap­pelle que « der­rière l’adulte que l’on per­çoit comme sim­ple­ment ar­ro­gant, il y a un en­fant bles­sé à en­tendre. Si­non, il est dif­fi­cile de com­prendre pour­quoi il s’en­tête dans ce qui nous semble être des brou­tilles ».

Je dé­fends ma place. Avoir le der­nier mot est par­fois per­çu comme la seule fa­çon de faire res­pec­ter son être dé­si­rant. La psy­cho­logue Ge­ne­viève Djé­na­ti2 ex­plique que cette at­ti­tude est sou­vent le fait de « per­sonnes qui n’ont pas pu, pe­tites, ex­pri­mer ce qu’elles sou­hai­taient. On a pu leur in­ter­dire de par­ler à table. Mais elles ont aus­si pu être niées en tant que su­jets, en rai­son d’un cli­mat “in­ces­tuel”, par exemple. Elles s’iden­ti­fient à l’adulte au pou­voir agres­sif qui les a bri­mées et dé­fendent leur place en uti­li­sant la pa­role jus­qu’au bout ». Ce que les proches per­çoivent comme une ten­ta­tive d’avoir tou­jours rai­son n’est en réa­li­té que la né­ces­si­té de ne plus se sou­mettre comme un en­fant.

J’ai peu d’es­time pour moi-même. À écou­ter ce­lui ou celle qui re­fuse le der­nier mot à son in­ter­lo­cu­teur, on peut pen­ser qu’il cherche à prendre l’as­cen­dant sur lui. Ju­liette Al­lais pré­cise que « c’est le cas de la per­sonne qui veut clore la conver­sa­tion parce qu’elle ne laisse pas à son contra­dic­teur la pos­si­bi­li­té d’avoir son avis propre. L’autre a alors moins de va­leur qu’elle ». Mais la do­mi­na­tion n’est pas tou­jours en jeu dans cette si­tua­tion. Car, bien sou­vent, mettre le point fi­nal est une ma­nière de ca­cher le peu de va­leur que l’on s’ac­corde. « Ce qui ap­pa­raît alors comme un com­plexe de su­pé­rio­ri­té cache en réa­li­té un com­plexe d’in­fé­rio­ri­té, pour­suit la psy­cha­na­lyste. Il s’agit de ne pas dé­voi­ler ses failles et ses doutes de peur de ne plus être ai­mé par l’autre. » Ce­la im­plique de don­ner sans cesse le change en ne mon­trant, en pu­blic, que ses cer­ti­tudes.

J’ai peur de l’im­pré­vu. Aban­don­ner à l’autre l’is­sue d’une conver­sa­tion peut sem­bler in­sup­por­table à la per­sonne qui a be­soin de tout maî­tri­ser. « Ce­la ar­rive sou­vent à celles et ceux qui, pen­dant leur en­fance, ont dû faire face à une si­tua­tion in­at­ten­due, in­dique Ge­ne­viève Djé­na­ti. La peur de l’im­pré­vu s’est ins­crite chez ces per­sonnes. Et quoi de plus im­pré­vi­sible que la pa­role de l’autre ? » Y être sus­pen­du re­vient alors à af­fron­ter le vide, voire la mort. Tan­dis qu’avoir le der­nier mot per­met de se rac­cro­cher à un pi­lier des plus so­lides : sa propre pa­role. Même si ce­la im­plique de l’im­po­ser avec vio­lence.

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