En­tre­tien

Oli­vier Dou­ville : « Le re­pli sur soi est un signe à prendre au sé­rieux »

Psychologies - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par Isa­belle Taubes

Mu­tisme, ex­plo­sions de co­lère, pho­bies, pré­oc­cu­pa­tions au su­jet de l’ap­pa­rence ou de l’ali­men­ta­tion… Du nor­mal au pa­tho­lo­gique, comment re­pé­rer si son en­fant va mal ? L’éclai­rage d’Oli­vier Dou­ville, psy­cho­logue et psy­cha­na­lyste.

Psy­cho­lo­gies : Entre désordres « nor­maux » et signes d’un ma­laise pro­fond, quels sont les com­por­te­ments dont il faut s’alar­mer ? O. D. :

En eux-mêmes, les com­por­te­ments ne si­gni­fient presque rien a prio­ri. Ils doivent être si­tués dans un contexte, il faut com­prendre leur fonc­tion et à qui ils s’adressent, sans s’af­fo­ler, mais sur­tout sans être in­dif­fé­rent. La crise d’ado­les­cence, lors­qu’elle est an­gois­sante, ne passe pas toute seule. Bien sûr, il n’y a pas que les conduites pa­tho­lo­giques qui doivent être prises au sé­rieux : traî­ner la nuit avec les co­pains ou sé­cher les cours dans la jour­née, re­fu­ser tout dia­logue avec les adultes… Ces conduites d’op­po­si­tion ne re­lèvent pas né­ces­sai­re­ment de la pa­tho­lo­gie mais ne sont pas ac­cep­tables pour au­tant. Il faut en­tendre ce que l’ado­les­cent peut dire de ses actes, quels dé­si­rs les sous-tendent. Vous me par­lez de Tom, 17 ans, sur­pris en train de se mas­tur­ber dans le RER. Il se trouve que l’ado­les­cence marque une re­cru­des­cence de l’au­toé­ro­tisme, mais en pré­sence de l’autre. Il ne s’agit plus, comme dans l’en­fance, d’ex­pé­ri­men­ter une jouis­sance so­li­taire du corps. La ques­tion est : comment se confron­ter à l’autre ? Sans ou­blier qu’à cet âge il existe une hé­si­ta­tion constante entre se ca­cher et s’ex­hi­ber. Ce jeune homme avait ou­blié qu’il était dans un lieu pu­blic, il était ailleurs : l’ado­les­cent passe beau­coup de temps dans l’ima­gi­naire, à ex­plo­rer ses fan­tasmes. Di­sons que c’est une his­toire sans queue ni tête. Que dire de Jo­han­na, 15 ans, qui col­lec­tionne les petits amis et ne mange presque rien ? Les pre­mières ex­pé­riences sexuelles ne sont pas agréables. La ren­contre avec la jouis­sance du par­te­naire est dé­sta­bi­li­sante. Avoir de nom­breux par­te­naires peut être une ma­nière de ne pas s’y confron­ter ou d’es­sayer de contrô­ler ce qui fait peur. Ce n’est pas un in­di­ca­teur d’une pa­tho­lo­gie fu­ture dont il fau­drait s’alar­mer a prio­ri. Mais ce­la n’em­pêche pas d’es­sayer de re­pé­rer la place qu’oc­cupe l’ado dans cette af­faire : y a-t-il du jeu là-de­dans ? Es­telle prise dans un mé­ca­nisme dont elle est pri­son­nière ?

Mais il existe bien des signes qui exigent de la part des pa­rents une vi­gi­lance ex­trême… O.D. :

Il faut prendre très au sé­rieux tout ce qui est de l’ordre du re­pli sur soi non créa­tif, sur­tout quand cet état s’ac­com­pagne de dé­pré­cia­tion de soi, d’apa­thie, de fa­tigue per­ma­nente. En­suite, avoir honte de son corps, le re­je­ter, est aus­si un signe à prendre très au sé­rieux. En­fin, il ne faut pas pas­ser à cô­té de la dé­pres­sion liée à la honte d’être soi, à la dé­cep­tion de n’être « que ça ». Les ados « à risque » sont tour à tour mu­tiques, apa­thiques et vio­lents. La dé­pres­sion de l’ado dif­fère de celle de l’adulte : elle s’ex­prime par des ex­plo­sions de co­lère, des pho­bies très dures – pho­bies du contact, ago­ra­pho­bies qui em­pêchent de sor­tir de la chambre, conduites à risque et so­ma­ti­sa­tions.

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