THÉ­RA­PIE

Ce que cache l’ago­ra­pho­bie

Psychologies - - SOMMAIRE - Par Isa­belle Taubes

So­phie a pris ren­dez­vous chez un thé­ra­peute pour soi­gner son ago­ra­pho­bie. Mais voi­là : il lui est de­ve­nu im­pos­sible de sor­tir seule de­puis une crise d’an­goisse qui l’a sai­sie en pleine rue. À pré­sent, dès qu’elle y pense, la sen­sa­tion qu’elle va s’éva­nouir et tom­ber l’ar­rête net. C’est d’ailleurs pour cette rai­son qu’elle consulte. Elle réus­si­ra tout de même à se rendre au ca­bi­net du psy ac­com­pa­gnée de sa cou­sine. Se­lon les sta­tis­tiques, l’ago­ra­pho­bie touche 1,8 % de la po­pu­la­tion1, mais cha­cun de nous peut souf­frir un court mo­ment de ce trouble in­va­li­dant. Il se dé­clenche gé­né­ra­le­ment après un trau­ma­tisme, une suite d’évé­ne­ments éprou­vants, une frayeur. Et, nous al­lons le voir, il n’existe pas une, mais des ago­ra­pho­bies, au plu­riel.

La plupart du temps, l’en­tou­rage ne sai­sit pas du tout ce re­fus ter­ri­fié de s’aven­tu­rer au de­hors et en­cou­rage la per­sonne at­teinte à se se­couer : « Fais un ef­fort pour sor­tir de chez toi, ton quar­tier est par­fai­te­ment sûr ! »

Un dan­ger lo­gé en soi

Le pro­blème ne se si­tue pas du tout dans les lieux craints, grands es­paces, mé­tro, salles de spec­tacle. Il loge à l’in­té­rieur de l’in­di­vi­du. Qu’il lui faille tra­ver­ser une place dé­serte ou ar­pen­ter une ave­nue pleine de monde, une même ques­tion se pose à lui : comment échap­per à ce dan­ger in­vi­sible, in­nom­mable et pour­tant prêt à s’abattre ? Où s’en­fuir ? Il se sent to­ta­le­ment dé­mu­ni, craint de perdre tout contrôle sur son corps (peur d’uri­ner, de vo­mir, de s’éva­nouir), peut être pris de crise de pa­nique (pal­pi­ta­tions, sen­sa­tion d’étouf­fer, sen­ti­ment de de­ve­nir fou, im­pres­sion que le monde est ir­réel).

L’ago­ra­pho­bie n’est pas une pa­tho­lo­gie du XXIe siècle. Dans son es­sai Les Fron­tières de la fo­lie (1888), Alexandre Cul­lerre, mé­de­cin chef de l’asile d’alié­nés de La Roche- sur-Yon, af­firme qu’elle a été dé­crite pour la pre­mière fois en 1872 par le neu­ro­logue et psy­chiatre Carl West­phal. Il note que « quand la per­sonne en sueur, au bord de l’éva­nouis­se­ment, se dit qu’elle ne réus­si­ra ja­mais à tra­ver­ser cette grande place vide, il suf­fit qu’une autre per­sonne ap­pa­raisse, qu’une voi­ture passe, pour qu’elle retrouve sa tran­quilli­té d’es­prit ». Il ob­serve que la crise se pro­duit dans les rues sans bou­tiques, au mi­lieu d’un bois, au théâtre : là où règne l’ano­ny­mat. Il rap­porte le cas de Ma­dame B., âgée de 43 ans, mère de trois en­fants et très bien por­tante, do­tée « d’une grande vi­va­ci­té d’es­prit, d’une mé­moire heu­reuse et d’une af­fa­bi­li­té re­mar­quable » : « Elle est très re­cher­chée et fê­tée dans le monde et n’a ja­mais éprou­vé d’ac­ci­dents hys­té­riques. » Tou­te­fois, de­puis quinze ans, à la suite d’un voyage en Suisse et d’une as­cen­sion du mont Ri­ghi, elle ne peut tra­ver­ser seule les Champs-Ély­sées, les bou­le­vards, une grande place ou une rue large, « sans être aus­si­tôt en proie à une an­goisse pé­nible, un trem­ble­ment ». Elle sent le sol s’en­fon­cer sous elle : « J’ai peur, voi­là tout. » Peur de mou­rir su­bi­te­ment, d’avoir une at­taque ou de s’éva­nouir et de su­bir l’hos­ti­li­té d’une foule ano­nyme. Alexandre Cul­lerre avait dé­jà poin­té ce qui tor­ture

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