Ni­co

Alors que sort un bio­pic sur les der­niers jours de la chan­teuse al­le­mande, re­tour sur un par­cours sans équi­valent : une longue chute émaillée de mo­ments su­blimes ne res­sem­blant à rien de connu.

Rock & Folk - - Edito - PAR NICOLAS UN­GE­MUTH

“Ma­ny moons have to be found, at cer­tain times you’ll hear them pound, you can hear the hell bells praying (...) Fo­cus­sing on run­ning down the drain, when those tears are car­ved in­side your brain”. Ni­co, “déesse de la Lune”, “vamp du Val­hal­la”, “Miss Pop’66”, “ar­change go­thique” ou, se­lon Wa­rhol, “un or­di­na­teur IBM avec la voix de Gar­bo”... Elle ne fonc­tion­nait pas comme tout le monde. Par­lant au ra­len­ti, dé­ta­chant les syl­labes qu’elle ac­cen­tuait de son lourd ac­cent teu­to­nique, ré­pon­dant par­fois cinq mi­nutes plus tard à la ques­tion qu’on lui avait po­sée, puis riant d’un pa­chy­der­mique

“Ho ! Ho ! Ho !”. Sa car­rière est un champ de ruines où se croisent stars et mi­nables, une suite d’oc­ca­sions man­quées, un sa­bor­dage en bonne et due forme, un sep­pu­ku qui au­ra du­ré 50 ans. Mal­gré ce­la, elle laisse der­rière elle trois chan­sons my­thiques avec le Velvet Un­der­ground et six al­bums qui sont pour la plu­part sans au­cun équi­valent. Un tes­tament comme une vé­ri­table plon­gée dans le mael­ström ; une sai­son en en­fer in­ter­mi­nable, mise en mu­sique, dé­sor­mais classique.

Comme l’ex­plique clai­re­ment Richard Witts dans son ex­cel­lente bio­gra­phie “Ni­co Icon”, Ni­co a menti toute sa vie, et Witts, au terme d’une en­quête qu’on ima­gine ti­ta­nesque, est par­ve­nu à dé­mê­ler des fils soi­gneu­se­ment em­brouillés de­puis des dé­cen­nies. Re­fu­sant de don­ner son vrai nom comme de ré­vé­ler son âge, Ni­co a com­men­cé son en­tre­prise de my­tho­lo­gie per­son­nelle en af­fir­mant que sa mère était russe et son père turc, mort dans un camp de concen­tra­tion. En réa­li­té, son père, Wil­helm (ou Her­mann) Päff­gen, était un sol­dat dans la Wehr­macht (il re­ce­vra une balle fran­çaise dans la tête et se­ra ache­vé par les mé­de­cins al­le­mands qui n’avaient au­cune com­pas­sion pour les êtres di­mi­nués), et sa mère Mar­ga­rete Schulz, bien al­le­mande éga­le­ment, mais avec de vieilles ori­gines po­lo­naises. Le couple s’est ra­pi­de­ment ma­rié à Co­logne, où Ch­ris­ta ( la fille du Ch­rist) naît le 16 oc­tobre 1938. Un ma­riage lar­ge­ment désap­prou­vé par la fa­mille Päff­gen, qui convainc son fils de foutre le camp aus­si vite que pos­sible, ce qu’il fait : Ch­ris­ta est dé­sor­mais une bâ­tarde. De son père, elle hé­rite d’une taille im­pres­sion­nante (près d’un mètre quatre-vingt), et de sa mère, elle re­çoit ces pom­mettes ex­tra­or­di­naires. La mère et la fille, seules, s’ins­tallent fi­na­le­ment à Ber­lin, avant de fuir à la cam­pagne re­trou­ver la

soeur de Mar­ga­rete lorsque les bom­bar­de­ments des forces al­liées de­viennent in­sup­por­tables, avant de re­tour­ner vivre dans les dé­combres de la grande ville. Ch­ris­ta se fait vio­ler par un of­fi­cier noir amé­ri­cain alors qu’elle a 13 ans (ou 15). Ado­les­cente, avec un phy­sique de rêve aryen, Ch­ris­ta se fait re­mar­quer et pose pour des ma­ga­zines. Le suc­cès est tel qu’il lui faut al­ler à Pa­ris, alors l’épi­centre des jour­naux de mode, dont l’in­con­tour­nable Elle, qui ré­clame la jeune Teu­tonne dans ses pages. Elle ar­rive à la ca­pi­tale où elle loge dans un hô­tel place de la Con­tres­carpe (elle y au­rait ren­con­tré He­ming­way, qui ha­bi­tait à cinq mètres, mais ce n’est pas prou­vé), court les séances de pho­tos et les boîtes de nuit, un exem­plaire de “Par Delà Le Bien Et Le Mal” de Nietzche dans sa poche, fré­quente les autres man­ne­quins, et découvre le jazz : nous sommes dans les an­nées 50. Un pho­to­graphe lui fait re­mar­quer que son nom, Ch­ris­ta Päff­gen, n’est pas idéal pour une car­rière dans le man­ne­qui­nat. Elle em­prunte alors le pré­nom de son ami Ni­kos Pa­pa­ta­kis, pa­tron du club La Rose Rouge, proche de Ge­net et de Cas­sa­vetes. Ni­co le fré­quente as­si­dû­ment, ain­si qu’un autre per­son­nage, plus ex­cen­trique, Car­los de Mal­do­na­do-Bo­stock... Elle va à Ibi­za et y découvre la culture beat­nik et le ha­schisch. En 1959, elle a un pe­tit rôle dans “La Dolce Vi­ta”. Son vi­sage fi­gure sur la po­chette d’un très bon al­bum de Bill Evans, “Moon Beams”. Elle joue af­fu­blée d’une per­ruque dans “Strip-Tease”, na­vet de Poi­tre­naud. Les an­nées passent. En 1961, elle pré­ten­dra avoir eu une liai­son avec Jeanne Mo­reau alors sur le tour­nage de “Jules Et Jim”, puis elle au­rait ren­con­tré Bob Dy­lan, de pas­sage à Pa­ris, avec qui elle au­rait pas­sé quelques jours en Grèce avant qu’il ne lui écrive (ce n’est pas prou­vé, il semble qu’il l’ait conçue pour Judy Col­lins) “I’ll Keep It With Mine”, dont il existe un acé­tate. Les séances pho­to l’en­nuient, elle veut de­ve­nir ar­tiste, comme “Bauuwb”, et tant qu’à faire, chan­teuse. Son ami Mau­rice Ro­net (peut-on ima­gi­ner la classe de Mau­rice Ro­net te­nant Ni­co par la main ?) lui trouve un rôle dans “Plein So­leil”, qui se­ra fi­na­le­ment at­tri­bué à Marie La­fo­rêt. Elle y ren­contre De­lon avec qui elle a une aven­ture, et qu’elle re­ver­ra plus tard à New York où se­ra conçu leur fils Aa­ron (Ari), ce que De­lon n’a ja­mais vou­lu re­con­naître. L’en­fant naît en 1962, et se­ra prin­ci­pa­le­ment éle­vé par Edith Bou­logne, mère de l’ac­teur qui n’a plus au­cun contact avec son fils. Ni­co file à Londres, qui de­vient le centre du monde. In­tro­duite dans tous les clubs chics (Scotch Of St James, Crom­wel­lian, Ad Lib, etc.), elle ne tarde pas à avoir une aven­ture avec Brian Jones (éga­le­ment à la colle avec Zou­zou à l’époque), qui lui pré­sente An­drew Loog Old­ham, le­quel se pré­pare à lan­cer son nou­veau la­bel Im­me­diate. Old­ham ap­pré­cie la connexion avec Dy­lan ain­si que son ap­pa­rence aux an­ti­podes de Twig­gy, Ma­rianne Fai­th­full ou Jean Sh­rimp­ton. Un 45 tours est en­re­gis­tré (“I’m Not Sayin’ ”/ “The Last Mile” avec Brian Jones et Jim­my Page), qui fait un flop mais lui per­met de pas­ser par Top Of The Pops. Elle file tra­vailler à New York, où Dy­lan lui pré­sente An­dy Wa­rhol et la clique de la Fac­to­ry. Wa­rhol et ses ouailles écoutent son single qu’ils trouvent chic, même si Wa­rhol ap­pré­cie avant tout le com­por­te­ment étrange de la blonde : elle est aus­si vide et su­per­fi­cielle que lui. An­dy et sa troupe viennent de re­cru­ter un pe­tit groupe, le Velvet Un­der­ground, qui doit im­mi­nem­ment faire un concert pa­tron­né par l’équipe de la Fac­to­ry. On im­pose Ni­co au Velvet, ce qui ir­rite Lou Reed au plus haut point (il par­vient à imposer l’in­ti­tu­lé The Velvet Un­der­ground & Ni­co, au lieu de l’in­verse qui était pré­vu).

Le fa­meux har­mo­nium

On connaît la suite : elle a une aven­ture avec Reed, puis avec Cale, on lui in­ter­dit d’in­ter­pré­ter plus de trois chan­sons. Sur scène, la “chan­teuse ex­tra­or­di­naire” n’est rien de plus qu’une po­tiche blonde sculp­tu­rale, ré­duite à ta­per sur son tam­bou­rin, à contre­temps, évi­dem­ment. “Femme Fa­tale”, “All To­mor­row’s Par­ties” et “I’ll Be Your Mir­ror” consti­tuent son maigre legs à la lé­gende du Velvet.

L’af­faire ne peut évi­dem­ment pas du­rer. Elle s’en va, pour la plus grande joie de Lou Reed, dé­ter­mi­née à en­ta­mer une car­rière so­lo sé­rieuse, et après avoir fait quelques sets sous son nom, ac­com­pa­gnée soit de John Cale, soit de Ster­ling Mor­ri­son, soit de Tim Bu­ck­ley (avec qui elle au­rait eu une liai­son), soit avec Jack­son Browne (avec qui elle a eu une liai­son), soit de bandes en­re­gis­trées, on lui pro­pose un pre­mier al­bum, chez Verve. “Chel­sea Girl” est un al­bum ra­té mais char­mant. Quelques mor­ceaux sont en réa­li­té des chan­sons du Velvet Un­der­ground puisque tout le groupe y a contri­bué (“Wrap Your Troubles In Dream”, “It Was A Plea­sure Then” ou “Chel­sea Girls” sur le­quel Reed uti­lise pour la pre­mière fois le pro­cé­dé nar­ra­tif qui fe­ra le suc­cès de “Walk On The Wild Side”), d’autres, et pas des moindres (voir le mer­veilleux “These Days”), sont écrites par Jack­son Browne ou prises dans le ca­ta­logue de Tim Har­din (“Eu­lo­gy For Len­ny Bruce”). Glo­ba­le­ment, le song­wri­ting se tient, mais Ni­co n’a pas en­core trou­vé sa vraie voix, et les ar­ran­ge­ments de cordes ne sont pas au ni­veau de, au hasard, un Ro­bert Kir­by. En­fin, la flûte tra­ver­sière ajou­tée par Tom Wil­son, frise l’hor­reur ab­so­lue. Reste l’une des plus belles po­chettes au monde, avec ses deux pho­tos su­per­po­sées. L’al­bum sort en 1967, an­née, entre autres, de “Sgt. Pepper’s”, c’est évi­dem­ment un four. Après quoi Ni­co a une as­sez longue liai­son avec Jim Mor­ri­son (“My soul bro­ther”), qu’elle pré­tend avoir vu des an­nées plus tard dans une voi­ture, à Pa­ris, quelques jours avant sa mort. Elle pense avoir ren­con­tré un au­then­tique gé­nie, un “poète”. Mor­ri­son lui conseille d’écrire ses propres chan­sons en s’ins­pi­rant de ses rêves.

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