Pros­pect

VO­LAGE

Rock & Folk - - Edito - Thomas E. Flo­rin

En 2014, un groupe ori­gi­naire de Le Blanc, en plein centre de la France, sor­tait un pre­mier al­bum dont la po­chette lais­sait voir un bou­quet de fleurs fa­nées. Le pa­cka­ging idéal pour une mu­sique fra­gile et mé­lan­co­lique. Puis, Vo­lage a conti­nué son che­min, sor­ti un EP acous­tique et s’est re­mis à tra­vailler dur pen­dant deux ans afin de li­vrer un deuxième disque, “Sit­tin’ Si­de­ways”.

Ce­la va­lait le coup.

L’art de la feinte

La sil­houette de Paul Ran­naud hante le pay­sage de­puis quelques an­nées. On le croise dans les rues, les épi­ce­ries, les salles de concert, dans le pu­blic ou sur scène, no­tam­ment au cô­té de Ma­riet­ta, le pro­jet so­lo du chan­teur des Fee­ling Of Love. Par­tout où il passe, il y a de la mu­sique dans l’air. Bien avant de fon­der Vo­lage avec des amis de col­lège, Paul écou­tait son père jouer des fugues de Bach à l’orgue dans le sa­lon fa­mi­lial. Dès l’âge de 11 ans, il n’avait plus qu’une idée en tête : construire de la mu­sique.

Oui, construire. Avec des ma­chines, des en­re­gis­treurs, pro­duire, faire des sons, com­po­ser des mé­lo­dies. Avec ses amis Thi­bault Gau­di­nat, Simon Pru­vost et Paul Vi­dy, ils ont fon­dé un groupe et se sont mis à en­re­gis­trer, n’ayant nulle scène où jouer dans leur pe­tite ville. Une pre­mière cas­sette, “Mad­die”, fut envoyée à quelques blogs spé­cia­li­sés où les re­pé­ra Tom du la­bel How­lin’ Ba­na­na. D’un simple e-mail de deux lignes, ce der­nier leur pro­po­sa de sor­tir ce pre­mier EP ain­si qu’un al­bum sur son la­bel. Ce fut “Heart Hea­ling”, en 2014. La blon­deur de Paul et les tour­ne­ries de fuzz, les avaient clas­sés comme la ré­ponse fran­çaise à la scène de San Fran­cis­co. Pour­tant, Vo­lage se dif­fé­ren­ciait de nombre de ses contem­po­rains par la ri­chesse de ses so­no­ri­tés et les struc­tures com­plexes de ses mor­ceaux. Vo­lage, c’est un pro­ces­sus de créa­tion entre quatre per­sonnes qui se connaissent de­puis l’en­fance. Le groupe s’en­nuie s’il fait deux fois la même chose. Alors, comme leurs chan­sons, les mu­si­ciens sont en mou­ve­ment per­pé­tuel. Les me­sures dé­filent, les tem­pos changent, les ar­ran­ge­ments tournent au­tour des mé­lo­dies, les voix se ré­pondent, har­mo­nisent, et tout ce­la se tend, jus­qu’à ce que les for­mules se dis­solvent et de­viennent de la mu­sique. C’est en ce­la que “Sit­tin’ Si­de­ways”, ex­pres­sion qui se tra­dui­rait par as­sis de tra­vers, est grand. On pen­sait avoir af­faire à un groupe de ga­rage de plus, mais non. L’art de la feinte. Comme le prouve le point d’équi­libre de l’al­bum : fin de la face A, “Whis­per”, une pop song so­laire, em­por­té par les fuzz, qui de­vient à mi-par­cours une oeuvre vo­cale, ou le ca­non des choeurs emporte le mor­ceau jus­qu’à un boo­gie clas­sieux. “Fe­ver”, dé­but de la face B, chan­son guille­rette aux sim­plis­simes ac­cords pla­qués, mute en une com­plainte soul dont res­sort le cri gla­çant d’une jeune femme. Que d’in­tel­li­gence pour si peu de moyen. Vo­lage a l’écri­ture et l’ar­ran­ge­ment comme arme de guerre, trans­for­mant le rock en mu­sique, et non en simple at­ti­tude. Nous sommes en 2018, le rock’n’roll en tant que mou­ve­ment s’éteint à pe­tit feu, à nou­veau, et peut-être pour la der­nière fois. Ceux qui ne savent rien faire d’autre se re­tranchent à la base des choses. Un groupe peut chan­ger le monde en fé­dé­rant la masse. Un al­bum peut mo­di­fier une vie en li­vrant les plus belles chan­sons qu’il porte en lui. Voi­là ce que fait Vo­lage.

Et c’est as­sez im­por­tant pour être si­gna­lé.

R&F MAI 2018

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