EELS

E, alias Mark Oli­ver Eve­rett, s’est éclip­sé quatre ans, une éter­ni­té pour lui. Il donne à nou­veau signe de vie avec “The De­cons­truc­tion”, conden­sé de toutes ses phases mu­si­cales.

Rock & Folk - - Edito - Fran­çois Kahn

E vient de fron­cer le sour­cil.

Il n’est pas to­ta­le­ment d’ac­cord avec la ques­tion. Non, il ne consi­dère pas que le monde soit en proie au chaos. Il n’a pas écrit ça. Il s’avère d’ailleurs qu’il a rai­son : sur la pré­sen­ta­tion de l’al­bum qu’il a ré­di­gée pour le site of­fi­ciel de Eels, il a écrit que le monde est “a mess.” Donc, le désordre, éven­tuel­le­ment le fou­toir, mais pas le chaos. E, l’unique membre per­ma­nent de Eels, ci­sèle ses for­mules et n’aime pas trop les ap­proxi­ma­tions.

Yves Mon­tand dans “L’Aveu”

E n’a ja­mais été évident à cer­ner, mal­gré toutes ses ré­fé­rences à sa vie dans sa mu­sique. Il mul­ti­plie les masques. On pour­rait même faire un ré­su­mé de la dis­co­gra­phie de Eels au tra­vers de ses looks. Eve­rett a été au fil des ans pro­to­hips­ter, homme des bois hir­sute, et dan­dy en cos­tard cra­vate prêt à re­joindre le gou­ver­ne­ment Phi­lippe, tout comme il peut créer des bal­lades élec­tro pla­nantes ponc­tuées de pia­no jouet, du rock brut fa­çon Tom Waits ou des compos pour en­semble à cordes. En ce mo­ment, alors qu’il passe ses jour­nées cloî­tré dans un hô­tel lon­do­nien à ali­gner les in­ter­views pour l’Eu­rope, il est ac­cou­tré à l’iden­tique de ses ré­centes pho­tos de pro­mo. La corde au­tour du cou en moins, c’est Yves Mon­tand dans “L’Aveu”, avec ses lu­nettes rondes opaques. Quant à “The De­cons­truc­tion”, il évoque aus­si bien les am­biances lu­gubres et claus­tro­phobes de “Elec­tro- Shock Blues” (Mi­ckey Pe­tra­lia, 20 ans après, donne un coup de main à la prod) que le trip-hop cris­tal­lin de “Beau­ti­ful Freak” ou les twists mi­ni­ma­listes ou le rock brui­tiste qu’il a creu­sés par la suite. La der­nière fois qu’E avait quit­té quelques an­nées la scène, c’était pour confec­tion­ner un trip­tyque au­to­bio­gra­phique. Ici, le break était une né­ces­si­té : “Je n’étais pas quel­qu’un d’équi­li­bré. J’ai eu de la chance d’avoir la mu­sique dans ma vie, elle m’a sau­vé, mais je ne fai­sais que ça jour et nuit. Ça m’a bouf­fé. A un mo­ment, il était évident que je de­vais ar­rê­ter. Là, j’ai com­mis l’er­reur de ré­in­ves­tir cette éner­gie hy­per-concen­trée dans tout ce que j’avais né­gli­gé avant : avoir une vie à moi, me ma­rier sur un coup de tête, et faire un gosse. Le gosse, c’est la bonne chose qui en est sor­tie. Le ma­riage était pré­ci­pi­té, mal as­sor­ti. Quel­qu’un de plus rai­son­nable au­rait plu­tôt trou­vé un équi­libre au fil des ans, mais je ne fai­sais que tra­vailler... et puis d’un coup je me suis consa­cré à tout le reste.” C’est en fait presque comme un hob­by qu’il a conti­nué à écrire et en­re­gis­trer pen­dant ces quatre ans avant de voir qu’il avait, au fi­nal, de quoi cons­ti­tuer un al­bum. Avec un ob­jec­tif mo­deste : “J’es­saye de four­nir un peu de com­pa­gnie, de ré­con­fort ou de lu­mière aux gens. Je ne veux pas faire de po­li­tique dans la mu­sique, parce que je crois que ça ne marche pas. John Len­non était bien meilleur quand il par­lait de sa mère que quand il a fait ‘Po­wer To The People’. Si je sors des pro­pos an­ti-Trump en concert, tout mon pu­blic est convain­cu d’avance, ce­la re­vient à sol­li­ci­ter des ap­plau­dis­se­ments fa­ciles. Je n’ai pas non plus le pu­blic va­rié d’un Spring­steen. Je ne peux ai­der que comme un in­di­vi­du. ‘The Ca­the­dral’ (mor­ceau du der­nier al­bum), c’est l’en­droit qui existe en cha­cun de nous, ce­lui où on peut faire le choix d’être heu­reux. Je veux être de ceux qui le veulent. Au­tant ac­cep­ter la réa­li­té, la prendre avec le sou­rire pour es­sayer en­suite d’amé­lio­rer concrè­te­ment les choses. C’est un choix qu’il faut ré­pé­ter et ré­pé­ter, et cette chan­son sert à me rap­pe­ler que c’est ma réa­li­té.”

Mé­ca­nique quan­tique

Quand E parle de réa­li­té, c’est un pa­ra­doxe, vu que son père Hugh Eve­rett, phy­si­cien brillant, a été le théo­ri­cien des univers mul­tiples, un concept dont la science-fic­tion raf­fole en ce mo­ment (E cite de lui-même les der­niers “X-Files” ou “Stran­ger Things”). “Il n’a ja­mais au­tant comp­té au ni­veau cultu­rel. C’est un sen­ti­ment plai­sant, c’est dommage qu’il ne soit plus là pour en pro­fi­ter.” Hugh Eve­rett et la propre soeur de E ont en ef­fet vu leur vie dé­mo­lie par la dé­pres­sion. Mark Oli­ver Eve­rett, cé­ré­bral à sa fa­çon, a pré­fé­ré la pop à la mé­ca­nique quan­tique. Mal­gré les er­re­ments, c’est un choix qu’il ne re­grette pas. Et il sou­rit : “Mon ga­min adore le pia­no jouet. C’est dingue. Ça doit être de fa­mille.”

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